CTM (1/4) : De 39 à 11 jours de trésorerie : le signal d’alarme ?

— Par Rodolf Étienne

11 jours. 

C’est probablement le chiffre le plus spectaculaire publié cette année sur les finances publiques en Martinique.

Mais il nous faut immédiatement préciser ce qu’il signifie.

Il ne s’agit pas de dire que la Collectivité territoriale de Martinique (CTM) n’aurait plus que onze jours pour fonctionner, ni que la Martinique serait « en faillite ».

Le chiffre provient du pré-rapport 2026 de l’Observatoire des finances et de la gestion publique locales (OFGL), présenté le 9 juin dernier. Il concerne les comptes consolidés des collectivités territoriales de Martinique figurant dans l’annexe consacrée aux collectivités ultramarines. Ces données sont principalement établies à partir des comptes de gestion de la Direction générale des Finances publiques (DGFiP).

Et ce chiffre dit déjà quelque chose de suffisamment préoccupant pour qu’il n’est pas nécessité à l’exagération : à la fin de 2025, la trésorerie nette consolidée représente seulement onze jours de dépenses de fonctionnement, tandis qu’un an auparavant, elle en représentait environ 39.

De 39 à 11 jours d’avance de trésorerie

Ici, le mouvement est clairement brutal. Selon l’OFGL, la trésorerie nette s’établit en 2025 à 72 euros par habitant, soit une diminution de 74,1 % en un an. Rapportée aux dépenses de fonctionnement, elle passe à 11 jours, soit 27,6 jours de moins que l’année précédente.

Indicateur — comptes consolidés Martinique 2025 Évolution annuelle
Trésorerie nette 72 €/hab. –74,1 %
Trésorerie en jours de fonctionnement 11 jours –27,6 jours
Épargne brute 155 €/hab. +16,7 %
Taux d’épargne brute 5,9 % +1,2 point
Taux d’épargne nette –2,5 % –0,1 point
Dette au 31 décembre 2 862 €/hab. +9,4 %
Taux d’endettement 109,2 % +15,4 points
Délai de désendettement 18,5 ans –1,2 an

Source : OFGL/DGCL, données DGFiP, comptes 2025 consolidés, budgets principaux et annexes.

C’est la une photographie précise. Et bien plus complexe que simplement : « 39 → 11 ». Parce que dans le même temps que l’épargne brute s’améliore, l’endettement augmente fortement et l’épargne nette, elle, vire au négatif. C’est précisément aux croisements des indicateurs qui faut regarder.

11 jours, qu’est-ce que cela veut dire ?

La trésorerie nette mesure les liquidités disponibles à une date donnée, après prise en compte des concours financiers de court terme. L’OFGL rapporte ensuite cette trésorerie aux dépenses de fonctionnement afin de calculer le nombre de jours qu’elle représente. Il ne faut donc surtout pas, automatiquement, traduire le chiffre par : « Dans onze jours, à la CTM, il n’y aura plus d’argent. » Ce serait fallacieux et contre-productif : une collectivité continue de percevoir des recettes, de payer des dépenses, d’encaisser des dotations et des impôts tout au long de l’année. Mais une trésorerie très – trop – réduite signifie que le coussin de liquidité devient beaucoup plus mince. Et lorsque ce coussin diminue (- trop -) fortement, la collectivité est plus sensible aux décalages entre encaissements et décaissements, aux dépenses imprévues ou encore aux retards de recettes. Ce chiffre est ainsi à considérer plutôt comme un indicateur de tension que comme un compte à rebours vers la faillite.

Plus préoccupant que les onze jours

L’autre chiffre qui devrait presque autant retenir l’attention populaire est celui de la dette. Elle atteint 2 862 euros par habitant dans les comptes consolidés étudiés par l’OFGL, soit en hausse de 9,4 % en un an. Le taux d’endettement passe à 109,2 % des recettes de fonctionnement. Et le délai théorique de désendettement s’établit à 18,5 années, en légère baisse.

Ce qui s’améliore Ce qui se dégrade
Épargne brute : +16,7 % Trésorerie : –74,1 %
Taux d’épargne brute : +1,2 pt Dette : +9,4 %
Délai de désendettement : –1,2 an Taux d’endettement : +15,4 pts
Épargne nette : –2,5 %

2025 – année d’investissements lourds

Il existe ici une explication importante à intégrer.

Les dépenses d’investissement hors remboursement de la dette progressent de 34,8 % en 2025 et atteignent 902 euros par habitant. Une augmentation qui ne provient pas majoritairement des dépenses d’équipement directes, en recul de 4,3 %. Elle provient de l’explosion des subventions d’équipement versées, qui progressent de 82,7 %, à 539 euros par habitant.

Investissement 2025 Évolution
Dépenses d’investissement hors remboursement 902 €/hab. +34,8 %
Dépenses d’équipement 357 €/hab. –4,3 %
Subventions d’équipement versées 539 €/hab. +82,7 %
Recettes d’investissement hors emprunts 465 €/hab. +16,9 %

La différence est considérable puisque les collectivités investissent ou soutiennent l’investissement beaucoup plus fortement et leurs recettes d’investissement ne progressant pas au même rythme, l’écart est à financer.

L’emprunt a augmenté de 58,6 %

En 2025, les emprunts représentent 467 euros par habitant, soit une augmentation de 58,6 % en un an. Dans le même temps, les remboursements de dette atteignent 222 euros par habitant. Le flux net de dette est donc positif de 246 euros par habitant. Cela ne signifie pas que l’investissement soit mauvais, mais il soulève tout de même la question des apports mesurables, visibles et tangibles de l’effort financier.

Un besoin de financement de 282 euros par habitant

Les dépenses totales de la CTM, hors remboursement, atteignent 3 367 euros par habitant. Les recettes totales hors emprunts, elles : 3 085 euros. L’écart est vite appréciable pour représenter un besoin de financement de 282 euros par habitant.

2025 €/habitant
Dépenses totales hors remboursement 3 367 €
Recettes totales hors emprunts 3 085 €
Besoin de financement –282 €
Remboursements de dette 222 €
Nouveaux emprunts 467 €
Flux net de dette +246 €

C’est probablement ce tableau qui raconte le mieux l’année 2025. La Martinique investit fortement. Mais pour financer cet effort, le recours à l’emprunt augmente considérablement. Et la trésorerie disponible en fin d’année se contracte drastiquement.

Ce chiffre ne concerne pas uniquement la CTM

Cette précision est indispensable. L’annexe ultramarine de l’OFGL présente ici des comptes consolidés, budgets principaux et budgets annexes compris. Les chiffres de 72 euros par habitant et des onze jours ne doivent donc pas être présentés comme ceux de la seule Collectivité territoriale de Martinique. C’est une correction importante par rapport à certaines lectures trop rapides qui peuvent être faites de ces données. Mais elle ne rend pas le signal moins intéressant. Au contraire. Elle indique que notre interrogation doit porter sur l’écosystème des finances publiques locales martiniquaises, avant de descendre ensuite au niveau de la CTM, principale collectivité du territoire.

La CTM sous surveillance financière

Le rapport 2026 de la Chambre régionale des comptes consacré à la CTM permet précisément de poursuivre l’analyse. Les éléments rendus publics font état d’une dette de 977 millions d’euros en 2024, en progression de 28 % depuis 2021. Les produits de gestion ont augmenté moins vite que les charges et les marges d’autofinancement se sont contractées. Ce sont ces données propres à la CTM — et non les onze jours de l’OFGL — qu’il faudra utiliser lorsque nous parlerons spécifiquement de la collectivité territoriale.

Nous avons donc désormais deux photographies différentes :

OFGL CRC
Finances locales consolidées de Martinique CTM spécifiquement
Données 2025 Analyse principalement 2021-2024
Trésorerie : 11 jours Dette 2024 : 977 M€
Dette : 2 862 €/hab. Dette : +28 % depuis 2021
Lecture territoriale globale Lecture institutionnelle

Le vrai sujet – les marges de manœuvre

Une collectivité peut avoir beaucoup de patrimoine et peu de trésorerie. Elle peut être fortement endettée tout en restant solvable. Elle peut emprunter davantage pour financer un investissement qui produira des effets économiques futurs. C’est pourquoi aucun chiffre isolé ne suffit à décréter une « faillite ».

Mais lorsque plusieurs indicateurs convergent — trésorerie qui se contracte fortement, dette qui progresse, épargne nette négative, besoin de financement important — une autre question apparaît : combien de marges reste-t-il pour absorber le prochain choc : catastrophe naturelle, nouvelle crise énergétique, ralentissement économique, diminution de certaines recettes, un grand investissement imprévu, ou simplement une hausse durable des coûts. C’est à cela que sert aussi la solidité financière : pouvoir continuer à agir lorsque l’imprévu arrive.

Le paradoxe martiniquais

Et voilà peut-être ce que révèle le plus clairement le pré-rapport de l’OFGL. La Martinique n’est pas confrontée à un manque absolu d’intervention publique puisqu’elle dépense, elle investit, elle subventionne l’investissement et elle emprunte. La question est désormais de savoir si l’économie et la société martiniquaises obtiennent des résultats à la hauteur de cet effort financier.Parce qu’en 2025, les subventions d’équipement ont augmenté de 82,7 %. Les nouveaux emprunts de 58,6 %. Les dépenses d’investissement de 34,8 %. La dette de 9,4 %. Pendant ce temps, la trésorerie nette a chuté de 74,1 %. Ces chiffres ne constituent pas, à eux seuls, un jugement politique. Ils constituent une question. Et elle est redoutablement simple : qu’avons-nous obtenu ? C’est là que commence véritablement notre enquête.

Les chiffres à retenir

Martinique — comptes consolidés 2025
Trésorerie nette 72 €/hab.
Trésorerie 11 jours de fonctionnement
Baisse de la trésorerie nette –74,1 %
Épargne brute 155 €/hab.
Taux d’épargne brute 5,9 %
Épargne nette –2,5 %
Dette 2 862 €/hab.
Hausse de la dette +9,4 %
Délai de désendettement 18,5 ans
Investissement hors remboursement 902 €/hab.
Hausse de l’investissement +34,8 %
Nouveaux emprunts 467 €/hab.
Hausse des emprunts +58,6 %
Besoin de financement –282 €/hab.

Source : OFGL, pré-rapport sur les finances locales 2026 ; DGCL ; données DGFiP, comptes de gestion 2025.

Notre enquête

1/4 — Martinique : de 39 à 11 jours de trésorerie, le signal d’alarme
Le présent article.

2/4 — CTM : après cinq ans de relance, qu’avons-nous réellement obtenu ?
Nous confronterons l’investissement et l’endettement aux résultats économiques, sociaux et structurels du territoire.

3/4 — PPM : le pouvoir à l’épreuve des affaires
Nous reviendrons sur la continuité politique à Fort-de-France, de Césaire à Letchimy, Saint-Louis-Augustin et Laguerre, ainsi que sur SODEM-TCSP et l’affaire de la retraite de Serge Letchimy, en distinguant strictement responsabilités pénales et bilan politique.

4/4 — CTM : et maintenant, quoi ?
Nous examinerons les marges de manœuvre, le plan de redressement, la dette, les investissements, les fonds européens, les délais de paiement et les contrôles internes.

Et nous reviendrons le 25 septembre, au lendemain de la plénière de l’Assemblée de Martinique du 24 septembre, consacrée notamment au rapport de la Chambre régionale des comptes, pour confronter notre enquête aux réponses apportées par l’exécutif.

Sources et références

Observatoire des finances et de la gestion publique locales — Pré-rapport sur les finances locales 2026. Présenté au Comité des finances locales le 9 juin 2026. Les données reposent principalement sur les comptes de gestion de la DGFiP et les travaux de la DGCL.
Consulter la présentation officielle du pré-rapport OFGL 2026

OFGL — Annexe 3, collectivités ultramarines, comptes consolidés 2025. Source des données martiniquaises utilisées dans cet article : trésorerie, dette, épargne, investissement, emprunts et ratios financiers.
Consulter le pré-rapport OFGL 2026 et ses tableaux

OFGL — Rapport 2025. Pour comparaison, l’OFGL indique qu’à l’échelle nationale la trésorerie nette des collectivités représentait 78 jours de dépenses de fonctionnement fin 2024, contre 93 jours en 2023 et 107 en 2022. Cette comparaison nationale ne doit toutefois pas être assimilée à une collectivité particulière.

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