Théâtre et canapé : hommage à Michel Piccoli

Le roi Lear

Il y a quelques jours, nous apprenions avec un grande tristesse la disparition de Michel Piccoli. Il joua plusieurs fois à l’Odéon, notamment dans John Gabriel Borkman d’Ibsen mis en scène par Luc Bondy en 1993, et il fut un remarquable Roi Lear en 2006 dans une mise en scène d’André Engel, l’un de ses derniers rôles au théâtre. Jusqu’au 30 mai, découvrez ou redécouvrez ce spectacle.

Lear, ou la recherche de la base et du sommet. Au plus haut du sommet, un roi. Au plus bas de la base, un bâtard. Le roi se tient au centre et au cœur du pays ; le bâtard a grandi à l’ombre et à l’étranger. Un jour, le roi déchire son royaume et jette sa couronne à terre. Puis il sort. Et en sortant, il va rejoindre un ailleurs, un dehors, tel que nul roi n’en a encore connu. Quelque chose comme des ténèbres extérieures qui ressemblent peut-être au monde réel. Qu’est-ce à dire ? Est-ce possible ? Que s’est-il donc passé ?
Ce très vieux roi a commis une lourde erreur : il a voulu partager son pays entre ses trois filles en fonction de l’amour qu’elles lui exprimeraient. Il a donc organisé un concours de piété filiale. Il l’a même truqué, pour que la cadette, sa préférée, obtienne à coup sûr le meilleur lot. Seulement voilà : Cordelia, justement parce qu’elle mérite de remporter haut la main ce concours d’amour, se comporte comme s’il s’agissait avant tout d’une épreuve de sincérité. Du coup, le partage devient saccage. En quelques gestes foudroyants, explosifs, Lear la déshérite au profit de ses sœurs, bannit le fidèle Kent qui prenait sa défense, et ne conserve de son pouvoir que le titre de roi ainsi qu’une escorte avec laquelle il séjournera alternativement chez ses gendres.
Ainsi commence la tragédie dans laquelle, selon A. W. Schlegel, Shakespeare «est descendu […] au plus profond de la pitié».
L’ ouverture paraît d’abord aussi franche et claire qu’une moralité du Moyen Age.
Mais l’ordre médiéval jette ici ses tout derniers feux. Abandonné de presque tous, privé de toit, perdant la raison, Lear devient le sujet d’une effroyable expérience. Comme si le souverain des anciens jours, qui trônait au sommet d’un cosmos ordonné, était sous nos yeux précipité dans le chaos des temps modernes – mais aussi, hors de tout sens, à la rencontre d’une condition mortelle à laquelle rien n’aura jamais été promis.
Lear croyait maîtriser l’expérience du dépouillement : errant sans abri dans la tempête, il finit par s’arracher ses vêtements avant de sombrer dans la démence. Pendant ce temps, Edmond le bâtard veut passer du dehors au dedans, de l’ombre à la pleine lumière. Maintenant qu’il est de retour dans la demeure paternelle, il n’est pas question qu’il s’en laisse à nouveau chasser. Edmond veut surgir, grandir, s’ériger ; il veut rentrer pour ne plus jamais sortir, expulsant au passage Edgar, son demi-frère, puis son père. La nature, y compris la nature sociale et politique, a horreur du vide ; or la nature est justement la seule déesse qu’invoque Edmond. Aussi la retraite du vieux roi dégage-t-elle un espace vacant que le jeune ambitieux est fait pour occuper. Il s’y emploie donc – jusqu’au jour où il disparaît, emporté à son tour par sa propre puissance d’expansion, à la façon dont éclate une bulle.
Lear et Edmond, qui ne se croisent qu’une seule fois et ne s’adressent jamais la parole, se tiennent donc l’un et l’autre sur les plateaux d’une effroyable balance. La chute de l’un, l’ascension de l’autre, sont deux aspects d’un double mouvement : celui d’un sommet qui s’effondre et se dénude, celui d’une base qui enfle et se soulève. Entre les deux, le monde entier paraît fendu comme une plaie. Quelques destins, tant bien que mal, tentent d’en recoudre les deux bords ; il n’est pas sûr qu’ils y parviennent.
André Engel songe depuis des années à tenter l’expérience Lear, à scruter de plus près l’affolement de cette balance que nulle justice ne maintient plus entre ses mains, à en suivre les oscillations jusqu’à l’ultime point de rupture. Après Büchner, après Horvath, Engel retrouve donc l’Odéon (où il jouira désormais d’un statut d’artiste associé) pour interroger et adapter Shakespeare à sa façon. L’essentiel de la distribution s’appuie sur le noyau de comédiens qui fit du Jugement dernier un triomphe public et critique ; quant au rôle-titre, il est confié à Michel Piccoli.