— Par Rodolf Étienne
En 2011, lorsque les premières nappes massives de sargasses atteignent les côtes martiniquaises, personne ne sait encore que l’île entre dans un cycle qui durera au moins quinze ans.
On ramasse. On dégage les plages. On cherche où stocker. On mesure les premières émanations d’hydrogène sulfuré. Puis les sargasses reviennent.
À mesure que les arrivages se répètent, la facture change de nature. Elle n’est plus seulement celle du tractopelle envoyé sur une plage. Elle est devenue la somme de dépenses publiques, de pertes d’activité, d’équipements détériorés, de bateaux immobilisés, de logements exposés, de journées de travail perdues, d’établissements scolaires perturbés, de dépenses sanitaires, d’écosystèmes fragilisés et d’investissements qu’il faut recommencer chaque année.
Le problème est qu’aucune comptabilité consolidée ne permet aujourd’hui d’annoncer sérieusement : « Les sargasses ont coûté X millions d’euros à la Martinique depuis 2011. » Ce chiffre global n’existe pas. Et cette absence de chiffre constitue déjà en elle-même une information. Quinze ans après le début du phénomène, nous savons compter les tonnes ramassées, les barrages installés ou les crédits engagés certaines années. Nous savons beaucoup moins mesurer le coût total supporté par le territoire.
2011 : le début d’une facture que personne n’avait prévue
La première étude d’urgence commandée par la DEAL en 2011 décrit déjà des nappes importantes atteignant simultanément les côtes atlantiques et caraïbes de la Martinique.
Les scientifiques s’inquiètent alors de la diminution de la lumière dans l’eau, de la baisse de l’oxygène, de l’acidification locale et de la dégradation de la matière organique.
Les effets sur les mangroves, les herbiers et les poissons sont immédiatement étudiés.
Ce premier épisode contient déjà presque toute l’histoire à venir.
Il faut enlever les algues.
Protéger les riverains.
Étudier le phénomène.
Réparer les dégâts.
Puis recommencer.
Trois ans plus tard, en septembre 2014, environ 177 hectares de sargasses sont estimés accumulés le long des côtes martiniquaises lors d’un nouvel épisode majeur. Des dégradations des herbiers et des mangroves sont observées.
La crise exceptionnelle est devenue récurrence.
2018 : la facture économique apparaît
L’année 2018 marque probablement le premier grand tournant économique.
Une enquête de la Chambre de commerce et d’industrie menée auprès de 517 entreprises implantées dans les communes les plus touchées estime alors à environ 1,5 million d’euros les pertes annuelles déclarées par les entreprises interrogées.
Environ 77 % du préjudice correspond à des pertes de chiffre d’affaires et 23 % à des dégâts matériels.
Au Robert, au Vauclin et au Diamant, plus de trois professionnels interrogés sur quatre déclarent être affectés. Restaurateurs et marins-pêcheurs figurent parmi les secteurs les plus exposés. Le CEROM rappelle toutefois que cette enquête est déclarative et ne saurait être considérée comme une mesure exhaustive du coût réel pour l’économie martiniquaise.
La pêche connaît alors un choc particulièrement documenté.
Une étude du Comité régional des pêches estimait que plus de 61 % des quelque 600 professionnels du secteur étaient touchés et qu’entre janvier et juin 2018, l’équivalent de trois mois d’activité avait été perdu.
La perte économique était évaluée à 3,3 millions d’euros pour cette seule période.
Ces deux chiffres ne doivent pas être additionnés mécaniquement : les populations étudiées et les méthodes peuvent se recouper.
Mais ils disent quelque chose d’essentiel.
En 2018, les sargasses ne sont déjà plus seulement une dépense publique.
Elles détruisent de la valeur privée.
L’État commence alors à payer pour une crise durable
Face à l’ampleur de la situation de 2018, l’État annonce 10 millions d’euros d’actions pour la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et les îles du Nord, notamment pour financer les équipements permettant une collecte plus rapide.
Un programme d’investissement de 8 à 10 millions d’euros sur 2018-2019 doit notamment soutenir l’achat de matériel de ramassage, avec un objectif : intervenir avant que les algues ne commencent à produire massivement leurs gaz de décomposition.
À partir de là s’installe une logique nouvelle.
Chaque retour massif de sargasses appelle :
des engins ;
des salariés ;
des marchés publics ;
des études ;
des capteurs ;
des barrages ;
des bateaux ;
des sites de stockage ;
des dispositifs sanitaires.
La Martinique commence à construire non plus une réponse d’urgence, mais une infrastructure permanente de gestion des sargasses.
2022-2025 : 36 millions pour organiser la lutte
Le Plan Sargasses II, couvrant 2022 à 2025, dispose d’une enveloppe globale de 36 millions d’euros pour la Martinique, la Guadeloupe et les îles du Nord.
Cet argent finance les barrages, la collecte, le stockage, les études sanitaires et environnementales ainsi que les premiers travaux autour de la valorisation.
Cette enveloppe nationale ne constitue évidemment pas le « coût des sargasses en Martinique ».
Elle concerne plusieurs territoires.
Mais elle donne une indication de l’ordre de grandeur atteint par la réponse publique.
Et surtout, elle ne représente qu’une partie de la facture.
2024 : 6,4 millions d’euros d’argent public en une seule année
Pour la Martinique seule, l’État indique avoir consacré plus de 6,4 millions d’euros en 2024 à la lutte contre les sargasses.
Cette année-là, environ 2,5 millions d’euros financent les ateliers et chantiers d’insertion employés au ramassage terrestre.
Près d’un million d’euros est consacré à la collecte en mer.
Des crédits financent également le GIP, les contrats aidés, le suivi sanitaire et l’acquisition de matériel maritime.
Dans le Sud, l’association Hommes et Territoires manipule à elle seule près de 13 000 m³ de sargasses.
Près de cent engins et équipements d’intervention — camions, grues, tractopelles, bennes ou quads — ont progressivement été financés pour les collectivités martiniquaises.
Autrement dit, après treize années d’échouages, la Martinique doit désormais entretenir une véritable économie publique du ramassage.
2025 : cinq fois plus de collecte en mer
Le changement d’échelle se poursuit en 2025.
Selon la Direction de la Mer citée par le CEROM, plus de 30 000 big bags, représentant environ 7 634 tonnes ou 45 000 m³ de sargasses fraîches, sont collectés en mer.
C’est cinq fois plus qu’en 2024 et environ dix fois plus qu’en 2023.
La collecte maritime coûte cette année-là environ 1,7 million d’euros.
Paradoxalement, le coût unitaire diminue avec la montée en puissance du dispositif : d’environ 707 euros par tonne en 2024, il tombe à environ 230 euros par tonne en 2025.
Cette somme comprend environ :
130 euros pour la collecte ;
45 euros pour le transfert ;
26 euros pour le stockage intermédiaire ;
25 euros pour l’immersion ;
4 euros pour la coordination.
C’est une bonne nouvelle opérationnelle.
Nous savons mieux ramasser.
Mais il faut comprendre le paradoxe :
plus le système devient efficace, plus la Martinique doit investir pour maintenir cette efficacité.
Une chaîne complète de collecte maritime représente environ un million d’euros d’investissement.
2026-2029 : au moins 22,7 millions supplémentaires estimés nécessaires
Pour préparer le troisième Plan Sargasses, les besoins exprimés par la Martinique pour la période 2026-2029 atteignent au moins 22,7 millions d’euros.
La Guadeloupe estime ses propres besoins à 29 millions.
Avec les îles du Nord, le besoin global dépasse 50 millions d’euros.
Cela donne une idée de ce que les sargasses sont devenues.
Une dépense durable.
Non plus exceptionnelle.
Non plus ponctuelle.
Mais inscrite sur plusieurs années dans les politiques publiques.
Le GIP Sargasses dispose lui-même d’un financement de 2,3 millions d’euros en 2025, supporté à 80 % par l’État, 11 % par la CTM et 9 % par les EPCI.
Une addition impossible à faire proprement
À ce stade, la tentation serait grande d’additionner tous ces montants.
Ce serait une erreur.
Les périodes se chevauchent.
Certaines sommes sont des enveloppes nationales couvrant plusieurs territoires.
D’autres financent des investissements dont la durée de vie dépasse une année.
Les évaluations économiques ne couvrent pas toutes les entreprises.
Et une grande partie des coûts privés reste inconnue.
Nous pouvons donc affirmer quelque chose de plus rigoureux :
depuis 2011, la facture martiniquaise se chiffre au minimum en dizaines de millions d’euros, mais aucun chiffre consolidé ne permet encore d’en mesurer correctement le montant total.
Et la facture économique réelle est nécessairement supérieure aux seules dépenses publiques.
Le coût invisible des équipements détruits
Les gaz issus de la décomposition des sargasses ne détériorent pas uniquement la qualité de l’air.
Le projet CORSAiR mené notamment par l’Université des Antilles a confirmé leur rôle dans la corrosion des métaux.
Électroménager.
Ordinateurs.
Climatiseurs.
Automobiles.
Moteurs de bateaux.
Matériel de collecte.
Et potentiellement jusqu’aux armatures métalliques du béton.
Le CEROM rapporte que, dans les zones sinistrées, certains travaux évoquent une dégradation des équipements pouvant être jusqu’à dix fois plus rapide.
C’est une facture particulièrement difficile à connaître.
Quand un réfrigérateur tombe en panne au François, personne ne l’inscrit dans un compte « sargasses Martinique ».
Quand un climatiseur doit être remplacé plus tôt au Robert, même chose.
Quand une installation électrique s’oxyde ou qu’un moteur marin doit être réparé, la dépense se dissout dans les comptes du ménage ou de l’entreprise.
C’est précisément ainsi que se constitue un coût économique invisible.
Le coût sanitaire : encore largement sous-évalué
À cette facture matérielle s’ajoute la santé.
Le rapport du Comité indépendant d’experts sur les sargasses évoquait environ 700 patients ayant consulté au CHU de Martinique entre avril 2018 et mai 2025 pour une exposition aux émissions gazeuses de sargasses.
Une étude scientifique publiée en 2026 dans Harmful Algae, portant sur une cohorte plus large de patients pris en charge entre 2018 et 2024, décrit des symptômes neurologiques, respiratoires, digestifs ainsi que des troubles du sommeil chez des personnes exposées de manière répétée.
Mais ici encore, le coût financier complet est inconnu.
Consultations.
Examens.
Arrêts de travail.
Médicaments.
Déplacements.
Relogements temporaires.
Absentéisme scolaire.
Perte de productivité.
Stress.
Dégradation de la qualité de vie.
Aucun compte consolidé n’additionne ces éléments.
Et surtout, les effets de l’exposition chronique restent encore insuffisamment documentés.
L’évaluation officielle du Plan Sargasses II demande explicitement la poursuite des travaux sur les effets chroniques de l’exposition aux gaz.
C’est l’un des grands risques à long terme.
Nous savons qu’il existe un problème.
Nous ne savons pas encore jusqu’où il va.
L’école elle-même paie
Les coûts sociaux deviennent parfois très concrets.
Au Robert, des élèves ont dû être déplacés lorsque les concentrations et nuisances autour des établissements sont devenues incompatibles avec leur fonctionnement normal.
En 2025 puis en 2026, des enseignements ont été déplacés ou organisés à distance, ce qui impose transports supplémentaires, adaptation des bâtiments, organisation administrative et parfois travaux.
Une sargasse échouée sur une baie peut donc finir par générer une dépense dans le budget de l’Éducation ou d’une collectivité.
C’est la caractéristique fondamentale du phénomène :
la facture déborde continuellement du secteur environnemental.
Le tourisme : un coût certain mais encore difficile à isoler
Le tourisme représente un autre angle mort.
Dans plusieurs destinations caribéennes, les effets sur les réservations peuvent être considérables lors des pics d’échouage.
Le CEROM cite des études faisant état de baisses de 30 à 40 % des réservations hôtelières durant certains épisodes à la Barbade, au Mexique et en République dominicaine.
La situation martiniquaise est plus complexe.
Les statistiques générales de fréquentation touristique de l’île restent relativement solides, ce qui ne permet pas d’affirmer que les sargasses provoquent une baisse globale du tourisme martiniquais.
Mais cette moyenne masque les différences locales.
Une villa au Cap-Est.
Un restaurant donnant sur une baie.
Une activité nautique.
Une excursion en mer.
Un port de pêche.
Une plage.
Tous peuvent subir des pertes significatives sans que la fréquentation touristique totale de la Martinique ne s’effondre.
Le coût est donc localisé, intermittent et particulièrement difficile à isoler statistiquement.
La pêche : probablement l’un des secteurs les plus directement vulnérables
La pêche cumule plusieurs risques.
Les sargasses peuvent bloquer les ports.
Gêner les sorties.
Endommager les moteurs.
Modifier certaines zones côtières.
Réduire les journées de travail.
En mai 2025, le port du Marigot est resté perturbé plusieurs semaines, empêchant huit marins-pêcheurs de prendre la mer.
Ce type d’événement rappelle la vulnérabilité spécifique d’une activité qui dépend quotidiennement de l’accès à la mer.
Pour un pêcheur, une semaine bloquée n’est pas une nuisance.
C’est une semaine sans production.
L’immobilier : la facture qui pourrait durer le plus longtemps
Nous avons consacré le troisième volet à cette question.
Le CEROM reconnaît qu’aucune évaluation statistique ne permet aujourd’hui d’isoler un effet précis des sargasses sur les prix immobiliers martiniquais.
Mais l’inquiétude est désormais prise au sérieux.
Entre 2012 et 2022, les communes les plus exposées de la façade atlantique ont connu une baisse démographique plus rapide que la moyenne de l’île.
Sainte-Marie, Le François, Le Robert et La Trinité représentent environ un tiers de la diminution totale de population alors qu’elles ne regroupent qu’environ 18 % des habitants.
Le CEROM insiste avec prudence : aucun lien causal entre sargasses et déclin démographique n’est démontré.
Mais il estime que la dégradation du cadre de vie peut constituer un facteur supplémentaire de perte d’attractivité.
C’est ici que se situe potentiellement l’une des pertes les plus durables.
Un électroménager se remplace.
Une plage se nettoie.
Mais l’image d’un quartier peut mettre beaucoup plus de temps à se reconstruire.
L’écologie : la facture qui n’a pas de prix de marché
Et puis il y a ce que nous savons encore moins valoriser : un écosystème.
Le Parc naturel marin estime qu’environ 38 kilomètres de mangroves, soit près de 75 % du linéaire étudié, et environ 570 hectares d’herbiers, soit plus de 10 % de leur superficie, sont potentiellement concernés par les échouages.
Des épisodes massifs peuvent provoquer :
une baisse de la lumière ;
une hypoxie ou une anoxie des eaux ;
une baisse du pH ;
des mortalités animales ;
une dégradation des herbiers ;
des atteintes aux mangroves ;
des mortalités partielles ou totales de coraux.
Ici commence la question de l’irréversibilité.
Qu’est-ce qui est réellement irréversible ?
Il faut être précis.
Tout dommage écologique lié aux sargasses n’est pas irréversible.
Beaucoup d’écosystèmes possèdent une capacité de récupération.
Une baie peut retrouver de meilleures conditions d’oxygénation.
Une mangrove peut récupérer après un épisode ponctuel.
Un herbier partiellement touché peut recoloniser une zone.
Mais la littérature scientifique caribéenne montre que, lorsque les épisodes sont suffisamment sévères et surtout lorsqu’ils se répètent, certains changements peuvent durer des années ou des décennies.
Dans des herbiers caribéens massivement exposés aux « eaux brunes » issues des sargasses, des chercheurs ont observé une perte de 61,6 à 99,5 % de la biomasse souterraine de certains herbiers, avec remplacement de la communauté végétale dominante et mortalités coralliennes partielles ou totales.
Les auteurs estiment que la récupération peut prendre des années ou des décennies — et que les changements peuvent devenir permanents si les arrivages massifs se répètent.
Voilà le mot important.
Permanent.
Pas systématiquement.
Pas partout.
Mais possible.
La répétition est plus dangereuse que l’épisode
C’est probablement le risque majeur pour la Martinique.
Un écosystème peut absorber un choc.
Il est beaucoup moins capable d’en absorber un nouveau avant d’avoir récupéré du précédent.
Si les sargasses reviennent chaque année pendant plusieurs mois, l’écosystème ne fonctionne plus selon un cycle :
perturbation → récupération.
Il peut entrer dans un autre cycle :
perturbation → récupération incomplète → nouvelle perturbation → nouvelle dégradation.
À un certain stade, l’écosystème peut basculer vers un nouvel état.
Un herbier devient un fond dominé par d’autres algues.
Un fond sableux devient plus vaseux.
Une zone riche en oxygène devient régulièrement hypoxique.
Une communauté animale disparaît.
C’est ce que les écologues appellent parfois un changement de régime.
Et revenir en arrière devient alors extrêmement difficile.
Le sol et les nappes : l’autre risque de long terme
La collecte règle un problème mais peut en créer un autre.
Les sargasses peuvent concentrer des contaminants comme l’arsenic et, selon les zones, la chlordécone.
Le BRGM souligne depuis plusieurs années la nécessité d’évaluer les effets du stockage sur les sols, les eaux et les sédiments.
Or le CEROM relève en 2026 que les huit sites de stockage recensés en Martinique sont pour beaucoup saturés, insuffisamment équipés et qu’aucun ne répond encore à l’ensemble des critères permettant une mise aux normes environnementales optimale.
Les jus issus de la décomposition peuvent entraîner des contaminants vers les sols ou les eaux.
Et là apparaît une autre forme de dommage potentiellement durable.
Une plage peut être débarrassée en quelques jours.
Un sol contaminé peut rester affecté pendant des années.
Une nappe souterraine est encore plus difficile à restaurer.
La valorisation n’effacera pas automatiquement la facture
Transformer les sargasses en ressource semble naturellement séduisant.
Compost.
Biochar.
Biocarburants.
Matériaux.
Bioéthanol.
Mais les contraintes sont considérables.
Les sargasses peuvent contenir des sels, de l’arsenic et parfois de la chlordécone.
Tout projet de valorisation doit donc traiter ces contaminants avant d’envisager un usage agricole, industriel ou cosmétique.
Le CEROM conclut qu’en 2026, aucune filière industrielle opérationnelle de valorisation n’a encore véritablement émergé dans les Antilles françaises.
La valorisation pourra probablement réduire une partie des coûts.
Elle ne transformera pas magiquement quinze années de nuisances en ressource rentable.
Ce qui est récupérable, durable ou potentiellement irréversible
| Impact | Situation |
|---|---|
| Nettoyage d’une plage | généralement réversible |
| Odeurs après retrait des algues | réversibles après disparition de la source |
| Appareil électroménager corrodé | dommage permanent pour l’appareil, remplaçable financièrement |
| Perte de chiffre d’affaires | irréversible une fois la période commerciale perdue |
| Journée de pêche perdue | irréversible économiquement |
| Dévalorisation temporaire d’un bien | potentiellement réversible |
| Dégradation durable de l’image d’un quartier | récupération lente et incertaine |
| Hypoxie ponctuelle d’une baie | généralement réversible |
| Mortalité d’organismes | irréversible pour les individus, récupération possible de la population |
| Dégradation d’un herbier | récupération possible sur plusieurs années |
| Changement durable de communauté végétale | potentiellement permanent |
| Mortalité d’un récif corallien | récupération extrêmement lente, parfois irréversible à l’échelle humaine |
| Modification durable des sédiments | récupération lente |
| Pollution d’un sol ou d’une nappe | potentiellement très longue et difficilement réversible |
| Exposition sanitaire chronique | conséquences encore insuffisamment connues |
Le tableau est important parce qu’il rappelle que le terme irréversible doit être utilisé avec prudence.
La science n’autorise pas à affirmer que « les sargasses détruiront définitivement le littoral martiniquais ».
Elle permet en revanche d’affirmer que la répétition de certains impacts peut conduire à des transformations écologiques permanentes ou extrêmement longues à inverser.
Et maintenant ?
L’évaluation officielle du Plan Sargasses II aboutit à un constat révélateur.
Sur 26 mesures prévues, seulement 10 avaient été pleinement réalisées au moment du bilan.
Le rapport recommande désormais de sortir définitivement de la gestion de crise, de mieux mesurer les conséquences économiques et sociales, de renforcer les recherches sur la santé chronique, d’améliorer le stockage et d’organiser une politique financière plus durable.
Autrement dit, quinze ans après 2011, l’État reconnaît lui-même que la question doit encore changer d’échelle.
Le risque majeur : une dépense sans fin
La Martinique pourrait en effet entrer dans une situation économiquement paradoxale.
Chaque année :
davantage de surveillance ;
davantage de barrages ;
davantage de collecte ;
davantage d’engins ;
davantage de stockage ;
davantage de dépenses sanitaires.
Mais si le phénomène devient presque permanent, il faudra recommencer l’année suivante.
Puis la suivante.
Le coût futur ne dépendra donc pas seulement du volume de sargasses.
Il dépendra de notre capacité à empêcher qu’un coût de fonctionnement annuel se transforme en dette écologique, sanitaire et patrimoniale.
Une autre manière de compter
Peut-être faut-il dès lors changer notre manière de calculer.
Le coût réel des sargasses ne devrait plus être :
dépenses de ramassage + barrages + bateaux.
Il devrait intégrer :
argent public + pertes d’entreprises + pêche + tourisme + santé + matériel détérioré + école + immobilier + environnement + qualité de vie + perte de services écosystémiques.
Nous découvririons probablement alors que la dépense visible n’est qu’une partie de la facture.
Quinze ans après, la vraie dette commence peut-être maintenant
Depuis 2011, la Martinique a appris à ramasser.
Puis à surveiller.
Puis à collecter en mer.
Puis à construire des barrages.
Elle commence à organiser le stockage et cherche désormais comment valoriser la biomasse.
Mais il reste une question beaucoup plus difficile.
Qu’avons-nous déjà perdu ?
Une journée de pêche de 2018 ne reviendra jamais.
Un chiffre d’affaires perdu en 2015 non plus.
Un appareil détruit peut être remplacé, mais son coût restera payé.
Un ménage qui a quitté un quartier peut ne jamais revenir.
Un herbier profondément dégradé peut avoir besoin de décennies pour se reformer.
Un récif mort peut ne pas se reconstituer à l’échelle d’une génération.
Et une contamination durable du sol ne disparaît pas avec le camion qui emporte les algues.
Nous avons longtemps regardé les sargasses comme une matière à enlever.
Puis comme une nuisance à combattre.
Il faut peut-être désormais les regarder aussi comme une dette accumulative.
Une dette financière.
Une dette écologique.
Une dette sanitaire.
Une dette territoriale.
Et à partir de 2027, la question décisive pour la Martinique pourrait ne plus être seulement :
« Combien coûtera la prochaine saison ? »
Mais :
« Quelle part de ce que nous perdons aujourd’hui pourra encore être récupérée demain ? »
C’est peut-être cela, finalement, le véritable coût des sargasses.

