Recycler Molière : promesse et limites d’un Avare participatif

— Par Sabrina Solar —

Imaginée comme une expérience à la fois théâtrale, collective et écologique, cette relecture de L’Avare de Molière s’appuie sur un dispositif singulier : chaque représentation se construit à partir d’objets apportés par le public. Vêtements délaissés, accessoires insolites, fragments du quotidien deviennent ainsi la matière première d’un spectacle en perpétuelle recomposition. Le geste n’a rien d’anecdotique. Il inscrit d’emblée la proposition dans une réflexion contemporaine sur le réemploi, la valeur des choses et la transformation du rebut en ressource, tout en faisant écho, de manière presque littérale, à l’obsession de l’accumulation qui définit Harpagon.

Dès l’ouverture, le plateau apparaît comme un espace en friche : quelques structures de rangement, des bacs de tri, et cette masse d’objets encore inertes. Très vite, comédiennes et comédiens s’en emparent, fouillent, commentent, expérimentent. Ce moment liminaire, où il s’agit presque de “s’habiller pour exister”, donne à voir un théâtre en train de se faire, dans une forme de nudité revendiquée. À leurs côtés, les techniciens — habituellement relégués dans l’ombre — occupent ici une place centrale. Création sonore à partir d’objets détournés, élaboration de silhouettes à la volée, ajustements lumière visibles : tout concourt à faire de cette fabrication en direct un spectacle en soi. Cette mise en avant du travail artisanal, précis et inventif, constitue sans doute l’une des réussites les plus nettes de la proposition.

Le dispositif trouve une justification dramaturgique évidente. Faire naître L’Avare à partir de presque rien, ou plutôt à partir de ce qui ne vaut plus rien, prolonge le geste d’Harpagon en le déplaçant : là où le personnage accumule par peur de perdre, la scène recycle pour créer. Ce renversement ouvre des pistes stimulantes, notamment dans un contexte où les questions de sobriété, de décroissance ou de fragilité économique du secteur culturel résonnent fortement. On devine alors le potentiel critique d’un tel projet, capable d’articuler le texte classique à des enjeux très actuels.

Pourtant, cette promesse reste en partie inaboutie. Si le principe fonctionne comme moteur de jeu et comme cadre esthétique, il peine à produire de véritables tensions dramaturgiques. Le dialogue entre la langue de Molière — rigoureuse, ciselée, d’une précision presque mécanique — et l’univers scénique fait de bric et de broc aurait pu engendrer des frictions plus vives, voire un désordre fécond. Or, la mise en scène semble contenir cette possible déflagration. Elle préfère une forme de lisibilité, voire de prudence, là où une approche plus radicale aurait permis de faire surgir une énergie plus chaotique, plus imprévisible, en accord avec le dispositif.

Ce relatif manque d’audace se ressent également dans le rythme global. Certaines séquences s’étirent, comme si le spectacle hésitait entre la démonstration de son procédé et le déploiement de la pièce elle-même. Un resserrement aurait sans doute permis de mieux faire entendre la mécanique comique de L’Avare, dont la précision horlogère demande une certaine rigueur pour pleinement opérer. De même, les enjeux contemporains esquissés — qu’ils soient écologiques, sociaux ou économiques — restent à l’état de toile de fond, sans véritable incarnation dramaturgique.

Du côté de l’interprétation, l’ensemble demeure inégal, ce qui n’a rien d’étonnant dans un cadre aussi mouvant, où chaque représentation impose une forme de réinvention. Au centre, toutefois, la figure d’Harpagon trouve un solide point d’ancrage grâce à John Arnold. Son jeu, à la fois précis et fluide, parvient à stabiliser l’ensemble et à donner une colonne vertébrale au spectacle. Sans surligner les effets, il incarne un Harpagon fidèle à lui-même, dont l’humanité affleure derrière l’obsession. Autour de lui, la troupe oscille encore, parfois en recherche de repères, parfois portée par l’énergie collective que génère le dispositif.

Au final, cette version de L’Avare séduit indéniablement par son intention et par la générosité de son principe. Elle propose une forme de théâtre en partage, où le public devient partie prenante du processus créatif, et où la scène se fait lieu de transformation plutôt que de simple représentation. Mais entre l’idée et sa pleine réalisation, un écart subsiste. Comme si, à force de vouloir rester fidèle à son concept, le spectacle n’osait pas en explorer toutes les conséquences. Il en résulte une proposition stimulante, souvent inventive, mais qui laisse entrevoir, en creux, une version plus audacieuse, plus tranchante, qui aurait pleinement embrassé le désordre et la vitalité que son point de départ appelait.

Sabrina Solar

Théâtre
Vendredi 24 avril à 19h
Salle Aimé Césaire

L’Avare

Texte : Molière

Mise en scène : Clément Poirée
Avec : Nelson Rafael Madel, Mathilde Auneveux, Pascal Césari, Marie Razafindrakoto, John Arnold, Virgil Leclaire, Laurent Ménoret, Anne-Elodie Sorlin

Eclairagiste : Guillaume Tesson
Costumière : Malaury Flamand
Régisseur général : Victor Veyron
Scénographe : Hortense Gavriloff
Maquilleur : Sylvain Dufour
Habilleuse : Emilie Lechevalier
Créatrice son : Stéphanie Gibert