Tribune collective
En France, les violences sexistes et sexuelles demeurent massives et largement sous-déclarées. D’après le ministère de l’Intérieur, en 2023, 94 000 plaintes pour viols et tentatives de viols sur des femmes ont été portées devant les forces de l’ordre, et plus de 270 000 plaintes pour violences conjugales. Par ailleurs, les enquêtes de victimation montrent qu’à peine une victime sur dix porte plainte. L’énorme majorité des violences reste donc invisible.
Dans les territoires dits ultramarins, dont la Martinique, ces réalités prennent une acuité particulière. En 2023, pour 360 000 habitants, plus de 1 000 femmes ont déclaré des violences d’après l’OVIFEM, l’observatoire territorial des violences faites aux femmes. Les violences intrafamiliales y sont deux à trois fois plus importantes que dans le territoire national (jusqu’à 2,4 victimes pour 1 000 habitants en Martinique contre 1,4 au niveau national) et 80 % des victimes de violences sexuelles intrafamiliales sont des femmes. Ces données, déjà alarmantes, ne reflètent qu’une part des violences réellement subies.
Ce silence généralisé s’inscrit dans un système encore structuré par des rapports de pouvoir et de domination patriarcaux, mais aussi par des inégalités sociales, territoriales et postcoloniales qui renforcent, en contexte ultramarin, les obstacles à l’accès aux droits et à la justice.
Dans ce système, la parole des femmes est plus facilement mise en doute que la réputation des hommes mis en cause.
C’est précisément pour contourner ces freins qu’ont émergé dans les espaces numériques des mobilisations comme #MeToo ou #BalanceTonPorc. Ces initiatives traduisent l’insuffisance persistante des cadres institutionnels à entendre et protéger les victimes. Elles ont permis à certaines femmes de rendre publiques des expériences longtemps tues, de trouver une forme de reconnaissance et soutien, et de rompre l’isolement. Mais cette prise de parole s’accompagne aussi d’expositions multiples (harcèlement, campagnes de discrédit, menaces, répercussions professionnelles, économiques et sociales durables) qui participent à un climat d’intimidation et renforcent le coût de la parole.
Dans notre réalité martiniquaise, la proximité sociale, les réseaux d’interconnaissance et les inégalités d’accès aux ressources renforcent les freins et les coûts potentiels de la prise de parole. Ce qui constitue un obstacle ailleurs devient ici un verrou.
C’est dans ce cadre qu’une militante féministe martiniquaise, connue sous le nom d’“Alfounisme”, a été condamnée pour diffamation le 20 avril 2026 par le tribunal correctionnel de Fort-de-France, pour avoir relayé sur les réseaux sociaux des témoignages de violences sexuelles. Cette condamnation intervient alors même que des menaces graves à son encontre ont été signalées et sont restées sans suite.
Au-delà du cadre judiciaire, cette décision envoie un signal grave, adressé à toutes celles et ceux qui, aujourd’hui, hésitent à parler ou à soutenir.
Dans cet espace de tension, l’interdiction de la diffamation joue un rôle structurant. Conçu pour encadrer la liberté d’expression, il peut produire un effet dissuasif lorsqu’il est mobilisé à la suite de prises de parole relatives à des violences sexistes et sexuelles. Sans contester sa légitimité, il convient d’interroger ses effets concrets lorsqu’il s’inscrit dans des rapports sociaux inégalitaires structurels.
Ce phénomène est aujourd’hui documenté à l’échelle internationale sous le terme de procédures-bâillons (SLAPP), reconnues comme un enjeu démocratique majeur.
Dès lors, l’enjeu n’est pas seulement de libérer la parole des victimes, mais d’en garantir les conditions d’existence et sa soutenabilité.
Nous sommes face à un mécanisme de dissuasion de la parole, voire de silenciation.
Nous assistons à un renversement de la culpabilité : celles qui parlent, ou qui soutiennent, se retrouvent exposées, mises en cause, parfois sanctionnées, tandis que les violences dénoncées peinent encore à être reconnues.
Ces enjeux dépassent largement le territoire martiniquais.
À l’échelle internationale, ONU Femmes souligne que la sous-déclaration des violences constitue un obstacle majeur à leur prévention et à leur sanction.
À l’échelle européenne, la Convention d’Istanbul rappelle l’obligation de garantir un environnement sûr pour les victimes. Dans plusieurs pays, les débats sur les procédures dites « bâillons » illustrent une préoccupation croissante : celle de voir des cadres juridiques instrumentalisés pour dissuader l’expression sur des enjeux d’intérêt public. L’Union européenne a ainsi adopté en 2024 une directive visant à lutter contre les procédures-bâillons (SLAPP), reconnaissant leur effet dissuasif sur la participation au débat public. Toutefois, ce cadre reste partiel et ne couvre pas pleinement les situations nationales ni les spécificités des violences sexistes et sexuelles.
Dans ces conditions, nous, militantes, organisations féministes, associations de terrain et acteur.ice.s de la société civile, appelons à des mesures concrètes:
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Le renforcement de la protection des victimes et des lanceuses d’alerte qui les soutiennent, notamment par un accès effectif à un accompagnement juridique et psychologique;
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L’application effective des cadres anti-SLAPP (procédures-bâillons), aux situations de violences sexistes et sexuelles, conformément aux engagements européens récents;
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L’accès facilité et sécurisé à une aide juridictionnelle pour les personnes poursuivies dans le cadre de prises de parole sur des violences ou des sujets d’intérêt général
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Le renforcement des moyens alloués à la lutte contre les violences, en particulier dans les territoires ultramarins ;
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La formation systématique des professionnel·les (justice, forces de l’ordre, santé) aux spécificités des violences sexistes et sexuelles et à leurs mécanismes.
Ce qui est en jeu dépasse une situation individuelle.
C’est la possibilité, pour les femmes, de parler sans s’exposer à des représailles, y compris lorsqu’elles agissent par solidarité . C’est la capacité de notre société à rendre visibles des violences encore trop souvent invisibilisées.
Car lorsque le coût de la parole devient trop élevé, le silence s’impose.
Et ce silence protège toujours les agresseurs.se.s.
C’est une responsabilité des pouvoirs publics et une exigence démocratique.
Liste des premièr.e.s signatair.e.s :
- George Arnauld, Présidente de l’association féministe de Martinique Culture Égalité
- A.Octaville, co -présidente de l’Union des Femmes de la Martinique
- Lavinia Ruscigni, Directrice d’Antilles & d’Ailleurs, Mouvement du Nid
- Association Information Droits des Femmes Martinique (IDFM)
- Assocition féministe de Martinique Culture Egalité (
- Corinne SAINTE–LUCE, membre de la DIRCO de l’association KOUMBIT FANM KARAYIB
- Ornella Cabras, médecin co-responsable et présidente de la Maison des Femmes Martinique
- Marie Ozier Lafontaine, coach et créatrice du podcast « Les voix qui Oz »
- Alexandra Harnais, fondatrice et Directrice Générale de la Fédération Amazones
- Adeline Rapon, artiste photographe
- Association la Fabrique Décoloniale
- Anne-Laure Ferraty, militante féministe
- Nadia Chonville, autrice féministe
- Sharlen Sezestre, militante féministe Black Feminist Fund
- Collectif NousToutes Guadeloupe
- Tsippora, fondatrice de Tant que je serai noire
- Rana HAMRA, Directrice Générale Humanity Diaspo
- Nasteho Aden, présidente ou directrice de Carré citoyen
