« Enchaînés », un série, créée par Alain Moreau et réalisée par Laure de Butler

Mercredi 13 mai sur France 2 et en replay |  ★★★★★ |

Enchaînés est une fresque historique ambitieuse qui s’inscrit dans un mouvement encore rare dans la fiction française : celui qui consiste à regarder en face l’histoire de l’esclavage colonial dans les territoires français d’outre-mer. Créée par Alain Moreau et réalisée par Laure de Butler, la série est diffusée en 2026 sur France.tv, sur France 2 ainsi que sur la chaîne belge RTBF La Trois. Produite par Tetra Media Fiction, elle compte six épisodes de 52 minutes.

La série se déroule en 1806 sur l’île Bourbon, ancien nom de La Réunion sous l’Empire napoléonien. À travers le destin d’une plantation de café dirigée par le colon Charles Bellevue, interprété par Olivier Gourmet, Enchaînés plonge le spectateur dans la violence quotidienne du système esclavagiste français. Après le passage d’un cyclone dévastateur qui ruine en partie l’exploitation, les tensions s’exacerbent : les maîtres tentent de préserver leur pouvoir tandis que les esclaves redoutent d’être vendus et séparés de leurs proches.

Au cœur du récit se trouve Isaac, incarné par Enzo Rose, jeune esclave né du viol de sa mère Célestine par Charles Bellevue. Célestine est interprétée par Lolita Tergemina. Isaac découvre progressivement sa filiation avec le maître de la plantation, ce qui fait de lui un personnage profondément déchiré entre deux mondes : celui des dominants qui cherchent à utiliser sa position pour maintenir l’ordre, et celui des esclaves avec lesquels il partage la souffrance, l’humiliation et la peur.

La série développe ainsi un véritable roman d’apprentissage tragique. Isaac est confronté à des choix moraux impossibles dans une société fondée sur la déshumanisation. En devenant commandeur — contremaître chargé de surveiller les autres esclaves — il se retrouve pris dans les contradictions du système colonial. Cette trajectoire intime permet à la série de montrer comment l’esclavage détruit non seulement les corps mais aussi les liens familiaux, affectifs et sociaux.

L’un des grands mérites d’Enchaînés est de déconstruire un mythe longtemps entretenu autour de l’esclavage à La Réunion : celui d’un esclavage prétendument « plus doux » que dans d’autres colonies. Alain Moreau rappelle au contraire que la violence structurelle y était omniprésente. Les esclaves étaient considérés juridiquement comme des biens meubles, au même titre que le bétail ou les outils agricoles. Leur existence administrative n’apparaissait souvent qu’au moment des ventes ou des successions, lorsqu’ils étaient inventoriés parmi les possessions du maître.

Cette volonté de rétablir une vérité historique donne à la série une portée politique forte. En France, les représentations de l’esclavage colonial demeurent relativement rares comparées aux productions américaines comme Roots, connue en France sous le titre Racines, qui avait profondément marqué les consciences en racontant la traite négrière et l’histoire des descendants d’esclaves afro-américains. Là où l’imaginaire collectif associe souvent l’esclavage aux plantations du sud des États-Unis popularisées par Gone with the Wind et son adaptation cinématographique Gone with the Wind, Enchaînés replace cette histoire dans le contexte spécifique des colonies françaises de l’océan Indien.

La série s’inscrit d’ailleurs dans un moment mémoriel important. Sa diffusion en 2026 coïncide avec les 25 ans de la loi Taubira reconnaissant la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité, ainsi qu’avec les 20 ans de la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions. Elle participe ainsi à un travail collectif de mémoire et de transmission historique.

Sur le plan esthétique, Enchaînés adopte les codes de la grande fiction historique télévisée tout en cherchant à restituer la réalité matérielle et sociale de l’île Bourbon au début du XIXe siècle. Les plantations créoles, les paysages réunionnais et les rapports de domination structurent un univers oppressant où la catastrophe naturelle du cyclone agit comme révélateur des inégalités : tandis que les colons organisent leur survie, les esclaves subissent de plein fouet la faim, la violence et l’abandon.

La série a néanmoins suscité certaines critiques, notamment concernant son classicisme formel. Le choix de faire parler la majorité des personnages dans un français contemporain, avec un usage limité du créole, peut parfois atténuer la singularité culturelle et linguistique de l’univers représenté. Certaines intrigues autour de la famille Bellevue reprennent également les conventions habituelles du drame historique français. Pourtant, malgré ces limites, l’intensité émotionnelle du récit et l’engagement des acteurs donnent à l’ensemble une véritable force dramatique.

Par son ambition historique et mémorielle, Enchaînés occupe une place importante dans le paysage audiovisuel français contemporain. La série contribue à rendre visible une histoire longtemps marginalisée dans les récits nationaux : celle de l’esclavage dans les colonies françaises, de ses violences, de ses héritages et des résistances qu’il a suscitées.