« Ne pas confondre la haine des femmes voilées et la critique du voile »

— Par Manuel Boucher, Sociologue, professeur à l’université de Perpignan-Via-Domitia —

Les indignations exprimées après l’humiliation d’une mère voilée au conseil régional de Bourgogne-France-Comté ne devraient pas empêcher tout questionnement sur le port du voile, souligne, dans une tribune au « Monde », le sociologue Manuel Boucher.

Tribune La prise à partie par Julien Odoul, élu du Rassemblement national, au conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, le 11 octobre, d’une mère de famille vêtue d’un voile, a suscité une importante vague de réactions à cette humiliation publique.

Il est tout à fait inacceptable qu’un élu de la République puisse ainsi rabaisser et mépriser une femme devant son jeune fils qui, n’ayant pu que subir l’humiliation de sa mère, a éclaté en sanglots face à cette attaque ad hominem. La stigmatisation de cette femme venue bénévolement accompagner un groupe d’enfants pour découvrir le fonctionnement d’une institution de la République est insupportable.

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En outre, l’amalgame fait par cet élu entre cette femme voilée et l’attentat du 3 octobre, à Paris, à la Préfecture de police est indigne. Il est intolérable que ce conseiller régional, et plus largement les membres et sympathisants des partis d’extrême droite, instrumentalisent le principe de la laïcité pour justifier leur rejet et la haine de la religion musulmane et de ses adeptes.

La République doit protéger les individus
En effet, si le principe de la laïcité affirme la séparation des églises et de l’État, il affirme aussi la liberté de conscience, c’est-à-dire de croire ou de ne pas croire et la liberté de manifester ses convictions dans les limites du respect de l’ordre public. En ce sens, la République doit protéger les individus pour que, dans la pratique, le principe de la laïcité puisse s’appliquer.

Cette humiliation, pointe extrême d’un climat politique malsain consistant à montrer du doigt les musulmans en général, a été, comme il se devait, condamnée publiquement et de divers horizons. Il reste que le registre des indignations exprimées à cette occasion n’est pas exempt d’ambivalences. D’une part, on a pu observer que certains s’attachent à condamner la forme odieuse de l’interpellation pour mieux laisser entendre que, sur le fond, les motivations du représentant RN ne seraient pas totalement irrecevables.

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Il est tout aussi incommodant que, venant d’un autre bord mais se rejoignant dans l’essentialisation des musulmanes et des musulmans, des personnalités et des intellectuels connus pour leur soutien aux activistes indigénistes et identitaristes « décoloniaux » s’engouffrent dans la brèche ouverte par cet événement pour mieux faire passer leurs thèses.

Il n’est pas illégitime de questionner le port du voile en tant que fait social
A côté de nombreuses personnalités qui ne partagent nullement leurs vues, certains figurent parmi les signataires de l’appel au président de la République pour dire « stop à la haine contre les musulmans de France » (Le Monde du 16 octobre). Au-delà de ce texte rassembleur et qui, en lui-même, ne véhicule pas leurs vues, leur propos consiste aujourd’hui à instrumentaliser l’émotion causée par cette humiliation publique pour, comme à leur habitude, accuser de racisme et d’islamophobie tous ceux qui interrogent les significations du voile et son extension dans l’espace public, notamment dans les quartiers populaires où les femmes subissent une importante pression sociale communautaire.

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Or, si les femmes voilées en tant que personnes n’ont pas à être vilipendées pour ce qu’elles sont, il n’est pas illégitime de questionner le port du voile en tant que fait social, culturel et politique. Essentialiser les musulmanes et les musulmans, toutes et tous considéré(e) s comme les victimes obligées d’islamophobes est une stratégie qui vise à empêcher de questionner le port du voile – ou plutôt des voiles – en tant que pratiques sociales, culturelles et politiques.

Elle cherche également à préserver de toute critique les interprétations et les pratiques d’un islam ostentatoire, prosélyte et parfois mortifère qui a fait du voilement des femmes musulmanes un enjeu moral et politico-religieux, renforçant les logiques identitaires et de confrontation, voire de sécession : séparation des hommes et des femmes, hyper-sexualisation, fermeture communautaire, endogamie…

La critique du voile ne saurait se confondre avec la haine des femmes voilées
Au nom de la lutte contre l’islamophobie – qu’il est nécessaire de combattre comme toutes les formes de racisme -, les tenants de cette stratégie politique assimilent celles et ceux qui interrogent sociologiquement, anthropologiquement et politiquement la systématisation du port du voile à des militants d’extrême-droite, mus par une haine des étrangers et des musulmans en particulier.

Ils permettent ainsi aux entrepreneurs de morale politico-religieux de banaliser des injonctions religieuses rigoristes et conservatrices et de faire du port du voile une norme vestimentaire s’imposant à toutes les musulmanes désireuses d’apparaître comme des femmes « respectables ». Il nous faut donc récuser ces amalgames intéressés et réaffirmer sereinement mais fermement que la critique du voile ne saurait se confondre avec la haine des femmes voilées.

Source : LeMonde.fr