Johanna Fernandez, une historienne au service des luttes

— Par Hélène Lemoine  —

Certaines historiennes écrivent l’histoire. D’autres la vivent, la prolongent et contribuent à la transformer. Johanna Fernandez appartenait à cette seconde catégorie. Jusqu’à son dernier souffle, elle n’a jamais séparé le travail intellectuel de l’engagement politique, ni la recherche historique de la solidarité avec celles et ceux que l’histoire officielle oublie ou réduit au silence.

Disparue le 30 juillet 2026 à l’âge de cinquante-cinq ans, des suites d’un cancer contre lequel elle luttait depuis plusieurs années, Johanna Fernandez laisse une œuvre considérable et une empreinte profonde dans les mouvements sociaux américains. Historienne, professeure à la City University of New York (CUNY), documentariste, journaliste, organisatrice, abolitionniste et militante socialiste, elle fut surtout une infatigable passeuse de mémoire, convaincue que comprendre les combats du passé était une condition pour inventer les émancipations de demain.

Née à New York le 2 décembre 1970 dans une famille dominicaine ayant fui la guerre civile de 1965, elle grandit dans le Bronx au sein d’un foyer où l’espagnol était la langue du quotidien et où la solidarité n’était pas un slogan mais une manière d’habiter le monde. Son père, Tirso Fernandez, répétait que la politique n’avait de sens que si elle servait à aider les autres. Cette éthique de la générosité marquera toute son existence. Johanna la prolongera dans les salles de classe, les archives, les manifestations, les prisons et auprès de toutes celles et ceux qui luttaient contre l’injustice.

Très tôt, les fractures de la société américaine nourrissent sa conscience politique. Les ravages de la pauvreté et de l’épidémie de crack dans les quartiers populaires de New York, les discriminations raciales et sociales, mais aussi les traditions de résistance des communautés afro-américaines et latino-américaines façonnent son regard. Étudiante à Brown University, elle devient l’une des figures du mouvement Students for Admissions and Minority Aid, qui défend l’accès des étudiants les plus modestes à l’enseignement supérieur. En avril 1992, elle participe à l’occupation historique de University Hall et accepte d’être arrêtée avec plusieurs centaines d’étudiants pour défendre l’égalité d’accès à l’université. Ce moment fondateur ne cessera d’orienter sa vie : l’université devait être un lieu de savoir, mais aussi un espace de justice.

Après un doctorat d’histoire à Columbia University, Johanna Fernandez choisit d’étudier celles et ceux que les récits dominants avaient relégués aux marges. Son travail sur les Young Lords, organisation révolutionnaire portoricaine et latino-américaine née à la fin des années 1960, bouleverse les connaissances sur ce mouvement. Loin des caricatures, elle restitue toute la richesse politique de ces militants qui, dans les quartiers populaires de New York, inventèrent des formes nouvelles d’organisation autour de la santé publique, de l’éducation, du logement, de la lutte contre les discriminations et du pouvoir communautaire.

Son livre The Young Lords: A Radical History, publié en 2019, est rapidement reconnu comme l’ouvrage de référence sur le sujet. Sa force tient autant à la qualité de son écriture qu’à l’ampleur exceptionnelle de son enquête. Refusant de s’en tenir aux archives déjà connues, Johanna Fernandez engage un long combat judiciaire contre la police de New York afin d’obtenir l’accès aux dossiers de surveillance politique conservés par le NYPD. Cette bataille permet la redécouverte de plus d’un million de documents que les autorités affirmaient disparus depuis des décennies. Derrière ces milliers de pages se dessine une autre histoire des États-Unis : celle de la surveillance systématique des mouvements contre la guerre du Vietnam, des organisations pour les droits civiques, des Black Panthers, des Young Lords ou encore des premières mobilisations LGBTQ+. En historienne, elle ne se contente pas de raconter le passé ; elle révèle les mécanismes du pouvoir qui avaient cherché à l’effacer.

Mais Johanna Fernandez refusait l’image de la chercheuse enfermée dans ses archives. Pour elle, les archives devaient revenir aux communautés qui les avaient produites. C’est cette conviction qui la conduit à concevoir plusieurs expositions consacrées aux Young Lords et, plus récemment, à créer le Latinx Freedom Movement Archive and Exhibition Project. Elle voulait transmettre une mémoire vivante, faire dialoguer les anciens militants avec les nouvelles générations et montrer que les luttes d’hier éclairent toujours celles d’aujourd’hui.

Son autre grand combat fut celui de Mumia Abu-Jamal. Pendant plus de vingt ans, elle fut l’une des voix les plus importantes de la campagne internationale réclamant sa libération. Elle lui rend visite régulièrement en prison, édite ses écrits, coréalise le documentaire Justice on Trial: The Case of Mumia Abu-Jamal et codirige avec lui un numéro spécial de la revue Socialism and Democracy consacré à l’incarcération de masse. Pour elle, la prison n’était pas une institution à réformer mais l’expression d’un système profondément marqué par le racisme, les inégalités sociales et l’héritage de l’esclavage. Son engagement abolitionniste procédait moins d’une posture idéologique que d’une réflexion historique nourrie par des décennies de recherches et de rencontres.

Celles et ceux qui l’ont connue évoquent une femme d’une énergie peu commune, capable d’enchaîner cours, conférences, recherches, réunions militantes et projets culturels sans jamais perdre de vue les personnes avec lesquelles elle travaillait. Même lorsque la maladie progressait, elle continuait d’organiser des colloques, de coordonner des expositions, de rencontrer les anciens Young Lords ou de préparer une série télévisée consacrée à leur histoire. Jusqu’au bout, elle demeura fidèle à cette idée simple héritée de ses parents : une vie n’a de valeur que si elle est mise au service des autres.

La France n’était pas étrangère à son parcours. Invitée à plusieurs reprises par L’Humanité et les comités de soutien à Mumia Abu-Jamal, elle entretenait des liens d’amitié avec de nombreux militants français. En 2024, sa présence à la Fête de l’Humanité aux côtés d’Angela Davis symbolisait cette communauté internationale de combats contre le racisme, les violences policières et l’incarcération de masse.

Johanna Fernandez laisse derrière elle des livres, des films, des archives, des expositions et des générations d’étudiants qu’elle a formés. Mais son héritage dépasse largement son œuvre scientifique. Elle a montré qu’il était possible d’être une historienne exigeante sans renoncer à l’engagement, qu’une archive pouvait devenir un instrument de justice, qu’une salle de cours pouvait être un lieu d’émancipation et qu’écrire l’histoire revenait aussi à rendre leur voix à celles et ceux auxquels le pouvoir avait tenté de la confisquer.

Chez Johanna Fernandez, le savoir n’était jamais séparé de la responsabilité. C’est sans doute cette fidélité constante aux oubliés de l’histoire qui fait aujourd’hui de sa disparition une perte immense, non seulement pour le monde universitaire, mais aussi pour tous les mouvements qui poursuivent le combat pour l’égalité, la dignité et la liberté.