Dépossession démocratique et stratégies citoyennes

—Par Stanislas D’ORNANO, docteur en sciences politiques, professeur de sciences économiques et sociales (*).—

fouleMéditant sur l’irrésistible tendance à la concentration du pouvoir financier cinq années après la crise des subprimes, le journaliste Nick Dunbar observait que si certains animaux dominants comme le requin, le rat, la guêpe survivront à l’espèce humaine, après avoir survécu aux météorites et aux extinctions massives, Goldman Sachs était probablement l’un de ces animaux  (1). À court terme, le « remplacement » en 2012 de M. Papandréou, qui avait eu l’outrecuidance de songer à soumettre à référendum un plan européen d’austérité, par M. Papademos, ancien conseiller de la banque d’affaires, illustre bien le mécanisme de cette puissance tranquille. Cette radicale remise en cause du principe démocratique défini par Spinoza comme « l’union des hommes en un tout qui a un droit souverain collectif sur tout ce qui est en son pouvoir » (2) amène simultanément deux questions. Au-delà d’un constat d’une « dé-démocratisation » (3) coextensive à l’ultralibéralisme, le libéralisme politique, trésor commun à la gauche et à la droite démocratiques, est-il nécessairement imbriqué dans le libéralisme économique ? Dans quelle mesure les aspirations démocratiques aujourd’hui restent-elles dans le cadre d’une démocratie représentative, certes en crise, mais qui demeure, selon l’expression de Winston Churchill, « le plus mauvais des systèmes, à l’exception de tous les autres » ?

En utilisant largement la notion de « répertoires d’action politique » introduite par les politistes (4), on peut dissocier quatre aspirations démocratiques contemporaines, qui peuvent coexister sur le mode d’une dissonance cognitive. Un premier couple de dispositions oppose la jouissance dépolitisée du consommateur « hypermoderne » à l’exigeante construction de soi par des « évaluations fortes » qui amèneraient les individus à hiérarchiser leurs jugements sur leurs propres possibilités de vie (5). Un deuxième couple oppose la participation du citoyen, en pratique souvent limitée, à la seule indignation, théorisée jadis par Thoreau et Emerson. Mais ces aspirations contradictoires prennent leur sens dans le cadre d’un paradoxe central de la démocratie représentative : chacun ayant vocation à réaliser différemment sa propre vie, la représentation politique héritée du contractualisme hobbesien articule deux significations : celle d’une délégation de pouvoir et celle d’une figuration d’un système de valeurs, d’un horizon d’attentes. Or, cette fiction juridique fondée sur l’élection souffre aujourd’hui d’une série de phénomènes qui atténuent l’effectivité démocratique. Au cœur de ce paradoxe, une cinquième aspiration peut être appréhendée : celle pour le citoyen désapproprié d’éprouver un besoin de chef charismatique et progressiste, capable de contrer par un volontarisme politique renouvelé la logique « impersonnelle de la bureaucratie et des marchés » (Max Weber). De récents regards croisés entre historien et philosophe ont mis en relief à la fois l’émergence d’un besoin de chef – dans tous les secteurs – à partir des années 1890 comme phénomène global dans les sociétés industrielles, correspondant à une stratégie des élites face à des phénomènes de masse nouveaux, et le fait que le mode de sélection des dirigeants politiques rendait le charisme consubstantiel à la démocratie représentative.

Dès lors, deux stratégies apparaissent complémentaires aujourd’hui pour renforcer la démocratie : susciter l’émergence de dirigeants progressistes, et donner du pouvoir aux « foules sans chef ».

(1) Goldman Sachs, la banque qui dirige le monde, 
écrit et réalisé par Jérôme Fritel et Marc Roche, 
coproduction Arte et Capa Presse, 2012.

(2) Traité théologico-politique, de Spinoza, 
Garnier-Flammarion, Paris, 1965.

(3) Les Habits neufs de la politique mondiale, de Wendy Brown, Les Prairies ordinaires, 2007.

(4) Fondée sur la typologie de Charles Tilly. 
Le répertoire actuel serait individuel/globalisé.

(5) Gilles Lipovetsky (l’Esthétisation du monde. Vivre à l’âge 
du capitalisme artiste, Gallimard, 2013) et Charles Taylor 
(les Sources du moi. La formation de l’identité moderne,
Paris, Seuil, 1998).

(*) Auteur d’Initiation aux sciences politiques : 
notions, auteurs, problématiques actuelles, 
éditions Ellipses, Paris, 2013, 16 euros.

Stanislas D’ORNANO
http://www.humanite.fr/tribunes/depossession-democratique-et-strategies-citoyennes-553676