Bourdieu au miroir de Manet

Comment rompre avec l’académisme ? Qu’est-ce qu’une révolution en art ? Le sociologue a cherché des réponses lors de ses cours au Collège de France, de 1998 à 2000

— Par Roger Chartier historien, professeur au Collège de France —

manet_-execution_maximilienEn 2001, un an avant sa mort, Pierre Bourdieu conclut son enseignement au Collège de France par une ” esquisse d’auto-analyse “. Dans ce texte, pour éviter les pièges de l’illusion biographique, il appliqua à lui-même les catégories d’analyse qu’il avait mobilisées pour comprendre les autres, et en particulier Edouard Manet (1832-1883) auquel il avait consacré les cours des deux années précédentes (en librairie le 7 novembre). Entre la réflexivité de l'” auto-analyse ” et l’étude de la révolution symbolique opérée par le peintre, la différence semble évidente. Pourtant, ne peut-on pas penser, avec Pascale Casanova, l’une des responsables de cette édition, que les cours sur Manet sont déjà un essai d'” autoportrait ” par délégation ? Non pas que Bourdieu se compare à l’artiste qu’il admirait tant mais, peut-être, parce qu’il reconnaissait quelque chose de la tâche qu’il s’était donnée dans le geste d’un peintre qui retourna contre le système académique la maîtrise qu’il en avait acquise.

En décembre 1987, dans un entretien pour France Culture où je le questionnais à propos de ses recherches en cours sur Flaubert et Manet, Pierre Bourdieu répondit : ” Je pense que ce qui m’y a conduit, c’est la logique normale de mon travail et, en particulier, la recherche de la compréhension du processus de genèse d’un champ. Dans le cas de Flaubert et de Manet, je pense que ce sont des personnages qui doivent être considérés, au fond, comme des fondateurs de champs. ” A cette date, il avait consacré deux textes à Manet. Dans une conférence au Centre Noroit, à Arras (lire page 2), il soulignait que les révolutions symboliques établissent de nouvelles catégories de perception et de connaissance qui deviennent si naturelles, si évidentes, qu’elles rendent difficilement pensable la violence de la rupture qu’elles ont instaurée. Dans le second texte, il définissait le champ artistique comme un espace social autonome, organisé à partir de ses propres conflits et concurrences. Sa constitution implique donc la destruction du corps académique qui dictait les normes esthétiques, monopolisait les distinctions, prononçait exclusions et consécrations. Dans l’état d'” anomie ” qui le remplace, plus personne ne possède le pouvoir absolu de légiférer sur l’art. Nommer qui est vraiment peintre et qui ne l’est pas, établir la hiérarchie des talents, énoncer les principes d’un art libéré des conventions et des commandes : autant de décisions qui sont toujours le résultat des compétitions entre les artistes – ou les critiques. Une telle révolution, qui impose un mode de perception proprement esthétique des oeuvres, est opérée par les ” hérésiarques ” qui en sont les prophètes, stigmatisés ou révérés. Manet fut l’un d’entre eux.

Dans Les Règles de l’art (Seuil, 1992), le peintre est mentionné dix-huit fois et presque toujours en parallèle avec Flaubert. Les deux ” fondateurs de champs ” partagent la passion pour les maîtres anciens, géants opposés à leurs médiocres contemporains, le refus de l’illusion réaliste, la pluralité des points de vue dans le récit ou le tableau et, surtout, l’affirmation de la primauté de la forme. Cette forte présence de Manet est, à la fois, la trace d’un projet finalement abandonné par Bourdieu, qui aurait analysé dans le même ouvrage les décalages entre la constitution des champs littéraire et artistique, et l’annonce d’un livre à paraître : ” J’analyserai ailleurs l’histoire des luttes que les peintres, et tout spécialement Manet, ont dû mener pour conquérir leur autonomie contre l’Académie. “

Lire la suite dans Le Monde des Livres du Vendredi 1 er novembre 2013

Sur Manet. Une révolution symbolique,

de Pierre Bourdieu,édité par Pascale Casanova, Patrick Champagne, Christophe Charle, Franck Poupeau et Marie-Christine Rivière, Seuil/Raisons d’agir, ” Cours et travaux “, 778 p., 32 €  (en librairie le 7 novembre).