L’eau en Martinique : en finir avec le temps des demi-mesures

— Par Fernand Odonnat (*) —

L’eau coule, mais pas partout de la même façon selon qu’on habite Saint-Joseph ou Sainte-Anne. Chaque période de carême le rappelle avec brutalité : les Martiniquais n’ont pas tous accès à la même ressource, au même prix, dans les mêmes conditions. Ce n’est pas une fatalité climatique. C’est le résultat d’une organisation fragmentée, dont nous avons héritée et que nous avons trop longtemps reconduite faute de volonté commune.

Le 5 janvier 2026, l’Assemblée de Martinique a dit stop. Les élus ont voté à l’unanimité et avec force pour une autorité unique de l’eau. Ce vote ouvrant la voie à la création et à la mise en œuvre d’une autorité unique en matière d’eau et d’assainissement, n’est pas un choix anodin. C’est une décision historique de gouvernance, prise après des années de concertation, de crises vécues ou évitées de justesse, de tours d’eau qui n’auraient jamais dû exister. Les élus martiniquais, dans toute leur diversité, ont choisi de ne plus gérer les symptômes mais de traiter les causes. L’unanimité, ici, n’est pas un détail : elle est la preuve que quand l’intérêt général prime sur les intérêts particuliers, la Martinique sait se rassembler.

Des bénéfices concrets

Qu’est-ce que l’autorité unique de l’eau et de l’assainissement ? C’est simple dans son principe, ambitieux dans ses effets. Une seule structure, une seule gouvernance, pour piloter l’ensemble des compétences eau et assainissement sur la totalité de la Martinique. Finis les périmètres qui se chevauchent, les responsabilités qui se diluent, les investissements qui s’ignorent d’un bassin à l’autre. Les bénéfices pour les Martiniquais sont concrets et attendus depuis trop longtemps :

– D’abord un coût de production de l’eau maitrisé et unifié permettant un prix de vente unique et un prix social de l’eau, parce qu’il n’est pas acceptable que le coût du service varie selon la commune où l’on vit.

– Ensuite une continuité du service renforcée, grâce à l’interconnexion des réseaux et à une gestion solidaire de la ressource en période de sécheresse.

– Enfin une meilleure maîtrise des investissements, car mutualiser les moyens humains, techniques et financiers, c’est investir plus vite et mieux dans les infrastructures qui font défaut. Certains défendent une autre voie. Ils estiment qu’une coordination entre les intercommunalités, sur la base d’un accord volontaire, suffirait à produire le même résultat sans créer de nouvelle structure. L’idée est séduisante.

Mais la Martinique l’a déjà expérimentée, de fait, pendant des années. Les crises se sont répétées. Depuis 5 ans, les investissements coordonnés de la CTM et des EPCI ont permis de réduire considérablement les coupures. Cela n’est pas suffisant.

Qui peut se satisfaire du fait que 40% de la production d’eau soient perdus en raison des fuites des canalisations souvent vieillissantes ? Sûrement pas nous !

La question n’est plus de savoir s’il faut agir, mais comment agir avec la cohérence et la force que la situation exige. Une gouvernance fondée sur la bonne volonté de chaque partie ne résiste pas aux périodes de tension. Ce qu’il faut c’est un cadre, une autorité, une responsabilité clairement identifiée.

Des politiques cohérentes

D’autres encore s’inquiètent du devenir des opérateurs existants, des compétences accumulées, des équipes en place. Ces inquiétudes sont légitimes et elles méritent d’être entendues. La création de l’autorité unique n’est pas une table rase. C’est une intégration, progressive et concertée, des expertises et des ressources humaines qui font aujourd’hui tourner le service. Ce que nous construisons, c’est un cadre pour que ces compétences servent enfin l’ensemble des Martiniquais et non des périmètres cloisonnés.

La dimension de cette décision dépasse d’ailleurs le seul champ de l’eau. Elle s’inscrit dans une logique de fond. La Martinique doit démontrer qu’elle bâtit des politiques publiques à la hauteur de son ambition. Des politiques cohérentes, solidaires, tournées vers la résilience climatique. Parce que le changement climatique n’attendra pas nos hésitations institutionnelles. Les ressources en rivière diminuent. Les épisodes de sécheresse s’allongent.

La robustesse de notre service public de l’eau est une question de souveraineté, au sens le plus concret du terme. En tant que conseiller exécutif en charge du développement durable et de la transition énergétique, je mesure chaque jour ce que coûte l’attente. Chaque année sans autorité unique, c’est une année de solidarité manquée entre le Nord, le Centre et le Sud. C’est une année de ressources gaspillées, de financements européens sous-mobilisés, de réseaux qui vieillissent sans vision d’ensemble.

Nous avons voté. Maintenant bâtissons ! Ensemble, construisons une Martinique où l’eau n’est pas une chance géographique mais bien un droit garanti.

(*)Fernand Odonnat, conseiller exécutif en charge de l’aménagement, des grands travaux, des transports, des infrastructures, des risques majeurs, des déchets, du développement durable et de la transition énergétique