— Par Rodolf Étienne
À l’orée d’octobre 2026, l’agriculture martiniquaise se trouve au cœur d’un paradoxe.
Rarement les mots de souveraineté alimentaire, de production locale, de circuits courts et de reconquête foncière auront été aussi présents dans le débat agricole.
Pourtant, la structure agricole reste fragilisée par la diminution du nombre d’exploitations, le vieillissement des responsables d’exploitation, le recul historique des surfaces cultivées et la difficulté à assurer la relève.
Le dernier recensement agricole exhaustif montre qu’en 2020 la Martinique comptait environ 2 679 exploitations agricoles, soit près de 19 % de moins qu’en 2010. La taille moyenne des exploitations, elle, augmentait légèrement, signe d’une concentration progressive de l’activité.
Surtout, plus de la moitié des exploitations étaient dirigées par au moins un exploitant âgé de 55 ans ou plus. Pour les exploitations dont le chef ou le plus âgé des exploitants dépassait 60 ans, la question de la succession se posait déjà avec acuité : sur 833 exploitations concernées, seules 235 déclaraient une reprise identifiée par un coexploitant, un membre de la famille ou un tiers.
Ce vieillissement n’est pas une donnée abstraite. Il touche directement la capacité de la Martinique à maintenir une production agricole dans les dix ou quinze prochaines années. La souveraineté alimentaire ne dépend pas seulement de la quantité de terres disponibles ou du montant des aides publiques, elle dépend d’abord du nombre de femmes et d’hommes disposés encore à produire, à investir, à reprendre une exploitation et à vivre de ce métier.
Le foncier – le paradoxe frappant
Alors que la Martinique cherche à accroître sa production locale, plusieurs milliers d’hectares de terres anciennement agricoles sont aujourd’hui en friche. La terre existe, mais seulement si elle est accessible, sécurisée juridiquement, économiquement exploitable et accompagnée des infrastructures nécessaires.
Reconquérir une friche suppose des propriétaires identifiés, des accès, parfois de l’irrigation, du matériel, du financement et surtout un débouché économique suffisamment solide – viable – pour que l’installation soit rentable.
Dans ce paysage, banane et canne restent deux piliers. En 2024, la Martinique a commercialisé 137 026 tonnes de bananes, dont plus de 133 000 tonnes destinées à l’exportation. La filière a progressé de 1,7 % sur un an, mais reste sous son niveau de 2022.
Du côté de la canne, 206 431 tonnes ont été broyées en 2024. La particularité martiniquaise apparaît nettement : environ 87 % de cette production a été dirigée vers les distilleries, contre moins de 27 000 tonnes vers la sucrerie du Galion.
Ces filières ne doivent pas être opposées à la souveraineté alimentaire. Elles structurent des emplois, des savoir-faire, des exportations et une part essentielle de l’économie agricole. Mais elles rappellent une donnée historique trop lourde : une fraction importante de la capacité productive martiniquaise reste organisée autour de productions destinées largement aux marchés extérieurs. Dans ce même temps, les productions destinées directement à l’alimentation locale progressent, mais restent encore trop fragiles pour transformer le rapport global de l’île à ses importations.
Un seul bilan clairement positif – fruits, légumes et tubercules
En 2024, la production de fruits, légumes et tubercules a augmenté de 7,2 %, pour atteindre 7 011 tonnes. C’est l’une des rares évolutions nettement positives du bilan agricole. Mais dans le même temps, la production animale reculait de 7,8 %. La viande porcine chutait de 19 %, la production bovine de 5,1 % et la volaille de 2,3 %. Cette baisse se traduit directement par une dépendance accrue aux importations de viande.
Le problème agricole martiniquais n’est donc pas uniforme. Certaines filières progressent, d’autres reculent, d’autres encore restent relativement stables. Mais, dans ce contexte, qui produira demain ? Une agriculture vieillissante, confrontée aux coûts élevés, au changement climatique et à l’incertitude sur les débouchés, ne peut pas renouveler ses générations par simple injonction.
Le climat ajoute d’ailleurs une pression supplémentaire. L’année 2024 a combiné sécheresse, pluies intenses et épisodes cycloniques, avec des conséquences directes sur les rendements. Pour l’agriculture martiniquaise, l’adaptation climatique devient désormais aussi importante que la reconquête foncière : gestion de l’eau, choix variétaux, protection des sols, diversification, agroforesterie et infrastructures deviennent des conditions mêmes de la continuité productive.
À l’orée d’octobre 2026, la situation agricole martiniquaise n’est ni catastrophique ni rassurante. La Martinique dispose encore d’un appareil agricole structuré, de savoir-faire solides et de filières capables de produire. Mais elle continue de perdre des exploitants et de voir vieillir ceux qui restent. La première bataille de la souveraineté alimentaire est indéniablement là : rendre à nouveau crédible, viable et désirable le fait de cultiver la terre en Martinique.
Le deuxième volet de ce dossier posera la question inverse :
- Agriculture martiniquaise (2/2) : que produisons-nous vraiment de ce que nous mangeons ?
Sources et références
- Recensement agricole 2020, DAAF Martinique / Agreste.
- DAAF Martinique, âge des exploitants et devenir des exploitations.
- Insee / DAAF, bilan agricole de la Martinique 2024.
- DAAF Martinique, étude prospective sur les livraisons de canne au Galion.
Liens utiles
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