— Les ContreChroniques d’Yves-Léopold Monthieux, Fort-de-France, le 20 avril 2026 —
Après avoir été admise comme observatrice à la CARICOM, la Martinique en devient un membre associé. Voilà un pas de plus dans l’aire de la doctrine Monroe1. C’était la volonté de la classe politique de la Martinique dont les précurseurs furent, dans les années cinquante, Clovis Beauregard, Jean-Baptiste Edmond et quelques autres. Bien entendu, l’électeur n’a pas été invité à un référendum de Maastricht martiniquais. Par ailleurs, l’évènement n’a pas fait de la part de la classe politique l’objet d’un enthousiasme débordant. A l’exception toutefois de notre pétulante députée du pays “des océans” et celle, notoire, du président Serge Letchimy dont ce sera, dit-il, “le plus beau combat de toute [sa] vie politique”. Il oublie avoir tenu un propos identique, au soir du vote unanime obtenu lors du congrès des élus, dit “congrès de la rupture”. Reste que pour sa part, l’intégration au CARICOM “ sera un message fort adressé à Paris” et, jouant prudemment de l’oxymore, “un message d’émancipation …sans quitter la République”.
Le chemin du salut s’ouvre aussi à la Guadeloupe et la Guyane, sachant cependant combien, d’habitude, les “sisters” hésitent à suivre le leader incontesté en expériences institutionnelles.
La décision est donc prise par la loi, loin du peuple, à l’unanimité de la trentaine de députés présents. Elle a été précédée d’une convention signée par un représentant du gouvernement. La voie législative a donc été utilisée, comme en 1946 pour la départementalisation, en 1981 pour la décentralisation et la bi-collectivité, et en 2011 pour la suppression du département et la création de la CTM. Les résultats n’ayant jamais répondu aux attentes, on peut parier que l’État ne fera plus usage de la procédure de la consultation populaire, présentée à tort comme un référendum décisif.
Récemment sur les ondes, dans un unanimisme confondant, il a été fortement suggéré que pour faire évoluer les institutions il ne serait plus besoin de passer par les électeurs. C’est contraire à l’idée ancrée dans les esprits d’un accord final obligatoire du peuple. Mais cette pensée n’est pas nouvelle ni en France ni en Martinique, comme l’attestent les exemples visés plus haut. Elle a été évoquée dans les Contrechroniques du 30 octobre 2022, Les élus martiniquais veulent faire peuple en zappant le peuple, et du 30 septembre 2025, La stratégie d’évitement du peuple. C’est un peu ce que révèle le billet de Médiapart du 19 avril 2026, intitulé Guadeloupe : une réforme pensée à Paris, un peuple tenu à distance. Mais dès 2001, la volonté d’éviter le peuple avait inspiré l’ouvrage Le Refus du débat institutionnel (Yves-Léopold Monthieux, 2001).
Ainsi donc, le tapis régalien étant en vue au CARICOM, on entend déjà sur les ondes l’expression “État-membre” au lieu de “membre associé” et bien d’autres superlatifs. Reste à trouver le contenu du nouveau pouvoir et à faire fonctionner la “diplomatie économique” chère au président de la Martinique. “Ce ne sera pas l’Eldorado”, dit-il. Plus concrètement, on peut craindre que le temps et les compétences consacrés à cette ambition, pour l’instant nébuleuse, ne viennent à manquer pour la résorption des nombreux périls qui menacent la Martinique.
Yves-Léopold Monthieux
1La doctrine Monroe (1823) condamne toute intervention européenne dans les affaires « des Amériques ».
