L’urgence d’un nouveau pacte ultramarin

L’Etat est incapable d’assumer ses propres responsabilités , alors gare à la surprise Union Européenne en 2035 !

— Par Jean-Marie Nol —

Face à l’accumulation des crises qui frappent simultanément la Guadeloupe, la Martinique et, dans une plus large mesure, la Guyane, une question fondamentale s’impose désormais avec une force nouvelle : quel doit être le rôle de l’État français dans la reconstruction économique, sociale et institutionnelle de ces territoires ? Car les signaux d’alerte se multiplient. L’insécurité progresse, les trafics de drogue gagnent du terrain, la violence des jeunes inquiète les familles, les divorces et les situations de monoparentalité augmentent, le chômage demeure structurellement élevé et l’exode des compétences continue de fragiliser le tissu économique local. Dans le même temps, les moteurs traditionnels de l’économie antillaise montrent des signes d’essoufflement préoccupants. Le BTP ralentit, le tourisme peine à retrouver un véritable dynamisme durable, l’administration publique ne peut plus absorber indéfiniment les demandeurs d’emploi et les activités tertiaires sont confrontées aux bouleversements provoqués par la révolution numérique et l’intelligence artificielle.
Cette situation est d’autant plus préoccupante qu’elle s’inscrit dans un contexte mondial marqué par le ralentissement de la croissance, l’endettement massif des États, les tensions géopolitiques, les mutations technologiques accélérées et les conséquences du changement climatique. Les Antilles françaises se retrouvent ainsi confrontées à une convergence de crises dont les effets risquent de se renforcer mutuellement au cours de la prochaine décennie. Dans ce contexte, il devient difficile de continuer à traiter les difficultés structurelles de ces territoires à travers les seules politiques de soutien financier ou les dispositifs sociaux hérités du passé.
Pendant plusieurs décennies, l’État français a privilégié une logique d’intégration institutionnelle forte, considérant que toute revendication d’autonomie constituait potentiellement une première étape vers l’indépendance. Cette approche a profondément influencé l’évolution économique des Antilles françaises et de la Guyane . De nombreux observateurs estiment aujourd’hui que cette méfiance historique à l’égard des demandes d’autonomie a contribué à freiner l’émergence d’un véritable tissu industriel, productif et exportateur en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane. Le modèle de développement retenu a essentiellement reposé sur la consommation, les transferts publics, la fonction publique et les importations, créant une dépendance durable vis-à-vis de la » métropole ».
Or, le paradoxe historique est que l’État semble désormais évoluer vers une position beaucoup plus ouverte à l’égard des revendications d’autonomie. Cette évolution ne découle pas seulement d’une reconnaissance des aspirations locales. Elle s’explique également par les contraintes budgétaires croissantes auxquelles la France est confrontée et par l’anticipation des grandes mutations économiques et sociales qui pourraient marquer l’horizon 2035. Dans un contexte où les finances publiques sont sous pression et où les besoins sociaux augmentent partout sur le territoire national, la question du partage des responsabilités et des compétences entre l’État et les collectivités ultramarines devient incontournable.
Mais cette nouvelle ouverture soulève immédiatement une interrogation essentielle : l’autonomie constitue-t-elle une réponse adaptée aux difficultés actuelles des Antilles ? L’expérience de plusieurs territoires autonomes à travers le monde invite à la prudence. La Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française, Porto Rico ou encore le Groenland …etc, montrent que l’autonomie ne garantit ni la prospérité économique ni la stabilité politique et sociale. Dans bien des cas, elle demeure accompagnée d’une forte dépendance financière à l’égard de la puissance de rattachement. Plus encore, elle tend souvent à ouvrir un processus politique qui conduit progressivement à la revendication d’une souveraineté plus complète.
Cette réalité oblige à dépasser les approches idéologiques qui ont longtemps structuré le débat public. La véritable question n’est plus de savoir si l’on est favorable ou opposé à l’autonomie. Elle est de déterminer comment construire les conditions économiques, sociales et institutionnelles permettant aux territoires antillais de disposer d’une réelle capacité de développement. Car sans autonomie économique, l’autonomie politique risque de demeurer une illusion.
L’urgence est aujourd’hui ailleurs. Elle réside dans la nécessité de reconstruire les fondements mêmes de la société antillaise. La lutte contre l’insécurité et les trafics doit devenir une priorité absolue. Les réseaux criminels profitent de la fragilité sociale, du chômage des jeunes et de la situation géographique stratégique de la Caraïbe pour étendre leur influence. Cette criminalité organisée menace non seulement la sécurité des citoyens mais également les perspectives de développement économique en décourageant les investissements et en affaiblissant la cohésion sociale.
Parallèlement, l’explosion des fragilités familiales constitue un défi majeur. La progression des familles monoparentales, la crise de l’autorité, les difficultés éducatives et les phénomènes de décrochage scolaire alimentent un cercle vicieux dont les conséquences se répercutent sur plusieurs générations. Aucune stratégie de développement ne pourra réussir sans un investissement massif dans l’éducation, la formation professionnelle, l’accompagnement des familles et la valorisation du capital humain local.
Sur le plan économique, le constat est tout aussi préoccupant. Les secteurs qui ont longtemps constitué les piliers de l’activité économique arrivent à maturité ou connaissent un déclin relatif. La révolution technologique en cours risque même d’accélérer cette tendance. L’intelligence artificielle, l’automatisation et la numérisation transformeront profondément les métiers administratifs et tertiaires qui représentent aujourd’hui une part importante de l’emploi local. Dans un contexte de décroissance relative des ressources publiques, il apparaît illusoire d’espérer que les anciens modèles de développement puissent continuer à produire les mêmes résultats.
Face à cette réalité, l’État français ne peut se contenter d’accompagner la gestion quotidienne des crises. Il lui appartient de promouvoir une véritable stratégie de transformation économique. Celle-ci devrait s’appuyer sur plusieurs axes complémentaires : le développement des filières agroalimentaires locales, la souveraineté énergétique, l’économie bleue, les industries culturelles, les technologies numériques adaptées aux réalités insulaires, la recherche appliquée aux enjeux climatiques ainsi qu’une meilleure intégration économique avec la Caraïbe, le Canada et l’Amérique du Sud.
Cette stratégie devrait également s’accompagner d’une réforme institutionnelle progressive. Plutôt qu’un basculement brutal vers l’autonomie prévue par l’article 74, de nombreux observateurs plaident pour une approche graduelle permettant de renforcer les compétences locales tout en maintenant les garanties économiques, sociales et financières du droit commun de la République. Une évolution renforcée d’un pouvoir normatif de l’article 73, voire une forme de rapprochement entre les logiques des articles 73 et 74, comme le suggère le sénateur victorin Lurel, pourrait offrir un cadre plus souple et mieux adapté aux réalités contemporaines.
Dans cette perspective, l’Union européenne pourrait également jouer un rôle accru. Certains proposent un renforcement du lien direct entre les collectivités ultramarines et les institutions européennes afin de faciliter l’accès aux financements, aux programmes d’innovation et aux mécanismes de coopération régionale. Une telle orientation permettrait de dépasser la relation exclusivement bilatérale entre Paris et les territoires ultramarins pour inscrire davantage les Antilles et la Guyane dans leur environnement géographique naturel.
Au fond, la responsabilité historique de l’État français est aujourd’hui double. D’une part, il lui appartient de reconnaître que les modèles de développement mis en œuvre depuis plusieurs décennies ont atteint leurs limites et n’ont pas permis l’émergence d’une véritable autonomie économique locale. D’autre part, il doit accompagner la construction d’un nouveau modèle fondé sur la production, l’innovation, la responsabilité locale et l’intégration régionale.
La question statutaire ne peut donc être dissociée de la question économique. Changer de statut sans changer au préalable de modèle de développement reviendrait à déplacer les problèmes sans les résoudre. Inversement, construire progressivement une économie plus diversifiée, plus compétitive et plus résiliente pourrait permettre aux populations concernées de choisir librement leur avenir institutionnel dans des conditions de stabilité et de confiance.
L’avenir de la Guadeloupe, de la Martinique et de la Guyane ne se joue donc pas uniquement dans les débats constitutionnels. Il dépend avant tout de la capacité collective à répondre aux urgences sociales, à restaurer l’autorité , la sécurité, à reconstruire le lien social, à préparer la jeunesse aux métiers de demain et à créer les conditions d’une véritable souveraineté économique. C’est à cette condition que l’État français pourra assumer pleinement ses responsabilités historiques et contribuer à bâtir, avec les populations concernées, un avenir plus équilibré, plus autonome et plus prospère , sinon dans le cas contraire les regards se tourneront sans aucun doute vers l’Europe pour construire une nouvelle doctrine politique.
De fait , une question politique majeure pourrait émerger au cours de la prochaine décennie si l’État français ne parvient pas à apporter des réponses crédibles aux défis économiques, sociaux et sécuritaires qui frappent la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane. Face à l’affaiblissement du modèle de départementalisation actuel et à l’insuffisance actuelle des politiques publiques nationales, une nouvelle revendication politique pourrait progressivement prendre forme : celle d’un rattachement institutionnel plus direct à l’Union européenne. Dans un contexte de profonde recomposition géopolitique et de réforme probable de la construction européenne à l’horizon 2035, ouvrant potentiellement la voie à de nouvelles formes d’adhésion ou d’association directe pour certains territoires et même pour des États partenaires tels que le Canada, les régions ultrapériphériques françaises pourraient être tentées de rechercher auprès des institutions européennes les leviers de développement, de financement et de gouvernance démocratique qu’elles estimeraient ne plus trouver suffisamment dans leur relation avec l’État central. Cette hypothèse, encore marginale aujourd’hui, pourrait demain s’imposer dans le débat public si perdure le sentiment que les réponses apportées par Paris ne sont plus à la hauteur des enjeux historiques auxquels sont confrontées les sociétés antillaises et guyanaises.
À noter toutefois que l’idée d’une adhésion directe de la Guadeloupe et de la Martinique à l’Union européenne ou d’un rattachement institutionnel direct des autres régions ultrapériphériques comme la Guyane sans passer par leur État membre relève aujourd’hui d’une hypothèse prospective , mais qui demain devrait prendre forme comme un scénario d’évolution possible avec la prochaine réforme des institutions de l’Union Européenne .

Jean Marie Nol économiste et juriste