Une maison dite blanche

un conte pour grandes personnes 
— Par Gary Klang
Dans une ville appelée Ouachinetone, il y avait un président appelé Dodo Trap qui décida un beau jour (mais l’était-il vraiment ?) que son pays, les États-Désunis, devait arrêter d’emmerder le monde entier, d’asphyxier Cuba, de kidnapper les présidents vénézuéliens, de faire la guerre à l’Irak après avoir fait mentir un général en chambre qui secouait sous le nez de son voisin une fiole censée contenir un poison mortel, etc., etc. Oui, ce pays méritait le nom que lui avait donné un de ses plus grands écrivains, air-conditioned nightmare, ce qui signifie cauchemar climatisé.
En effet, malgré la fausse image entretenue dans les médias aux ordres, malgré tous les mensonges propagés, il était clair pour tout esprit honnête que ce pays était plus un enfer qu’un paradis, car seul comptait l’argent. Money, money, money ! Le riche était respecté, même s’il avait violé 50 veuves, mais le pauvre était honni, cloué au pilori. Il n’avait pas droit au respect auquel tout être humain a droit.
Dans ce pays, le plus riche qu’on ait jamais vue – même la Rome antique fait piètre figure – des milliers de gens dormaient dans leur voiture ou dans les rues. Des milliers de gens mouraient ne pouvant pas se payer le médecin, parce que beaucoup trop cher. Des milliers de gens souffraient de leurs dents cariées, ne pouvant pas non plus se payer le luxe d’aller chez le dentiste.
Alors, que faire ? Se tirer une balle dans la tête ? Attendre la mort dans l’âme qu’un cancer bienvenu vienne vous délivrer ?
Qui pis est, dans ce pays qu’on présentait comme une terre de rêve, une oasis de bonheur, régnait une violence qu’on ne voyait nulle part ailleurs. Les gens mouraient à tous les coins de rue, de jour comme de nuit. Les tueurs en série étaient légion et prenaient plaisir à terroriser. Tout le monde vivait dans la peur et, pour une fois, dans ce pays où régnait la plus grande inégalité, les riches et les pauvres étaient égaux.
A cause de toutes ces peurs qui pourrissaient la vie des gens, chacun s’armait d’armes légères ou lourdes, selon ses fantasmes, car dans ce pays de cocagne, il existait une drôle d’association, appelée la ARN, à laquelle l’État donnait la permission de vendre à n’importe qui des armes lourdes ou légères. Ainsi, paradoxalement, la peur était multipliée par le nombre d’armes vendues.
Pour couronner le tout, il existait sur cette terre bénie des dieux que l’on disait démocratique un drôle de groupe d’individus, baptisé grands électeurs. Pourquoi étaient-ils grands ? Nul n’aurait pu le dire. Mais ils disposaient d’un pouvoir suprême, comme la Cour du même nom. Tenez-vous bien, dans ce pays dit démocratique, ces gens pouvaient renverser le vote populaire et choisir un candidat de leur choix. Allez comprendre. Moi, je donne ma langue au matou du coin.
Eh bien, c’est à tous ces problèmes qu’avait décidé de s’attaquer Dodo Trap. Il lui fallait beaucoup de courage pour entreprendre cette lourde tâche, mais il n’en manquait pas.
L’unique solution serait d’imposer sa volonté aux deux chambres, composée de députés et de sénateurs qui ne pensaient qu’à leur carrière, donc à se faire réélire. Le peuple pour eux était une entité abstraite.
Voilà à quoi était confronté Dodo Trap lorsqu’il s’enferma dans son bureau ovale par cette soirée froide et pluvieuse de décembre. Sa décision était prise. Quitte à être taxé de dictateur, il s’en fichait.
Il décida donc de gouverner par décret. Il commença par imposer une sécurité sociale pour tous, réduisant les compagnies d’assurances à la famine. Puis il ferma la ARN, la réduisant elle aussi à la famine. La violence diminua d’un seul coup dans le pays. Les gens souriaient davantage dans le métro et dans les rues.
Il prit une autre mesure tout aussi radicale, obligeant les écoles et les Universités à réduire leurs coûts d’admission, afin de créer une société plus égalitaire. Le peuple était heureux. Tout allait bien. Ou plutôt, tout sembla aller bien, car peu de temps après Dodo fut assassiné à Dallas, alors qu’il roulait dans une voiture décapotée.
Et tout redevint comme avant. Le président qui remplaça Dodo, un certain Joe Badin, rentra bêtement, lâchement, dans l’ordre. C’est ce que certains appellent la démocratie.
GARY KLANG