“Seulaumonde”: puissance et incandescence d’un texte et d’un comédien

— Par Roland Sabra —

Entre père-trop-peu et mère-trop un inventaire pour l’au-delà. À père défaillant, mère envahissante. L’ordre de cet énoncé ne vaut pas causalité univoque… «Seulaumonde» est né d’une rencontre entre l’auteur Damien Dutrait et le comédien, metteur en scène Nelson-Rafaell Madel. Une écriture issue de l’enfance de l’un dans laquelle l’autre se connaît. Au féminin elle s’appelle Izanami au Japon, Hel dans la mythologie nordique. Au masculin il se nomme Yama pour les hindouistes, Yanluowang en Chine bouddhiste, Mictlantecuhtli chez les Aztèques. Plus communément, plus prosaïquement on dira «La Faucheuse». Le souffle de sa lame a balayé «Seulaumonde» dans les turbulences d’un vol à trois sous de Paris à Barcelone. Il a eu peur. Il ne voulait pas mourir: il venait juste d’apprendre à nager! Il le dit à cet Autre aux trois visages le père, la mère et cet amour de derrière la porte. Il survivra à ce voyage. Mais la faucheuse est une conne, elle reviendra subrepticement, délestant la une des journaux d’un accident d’avion, pour une précoce rupture d’anévrisme. Plus conne tu meurs! «Seulaumonde» colle à son signifiant. La grand-mère et ses pots de confiture l’en détache un peu, beaucoup…

Autour du lit, la mère. «C’est une mère frêle et peureuse. C’est une mère frêle… C’est une mère… une dépressive à tendance hystérique… Une mère fragile… stupide, idiote … qui n’a pas empêché l’organisme [de Seulaumonde] de fabriquer une petite poche sur une des artères de son cerveau. Un anévrisme. ». Elle s’accuse, culpabilise, toujours en-dessous d’elle-même. Elle se souvient de sa peur insurmontable à traverser un ruisseau de montagne et de l’exaspération de son mari qui la quitta un an après. Absence du père redoublée. Présent il n’était déjà pas là, enfermé en sa fragilité, en ses peurs. Il dit : «  Quand tu étais petit tu voulais toujours mon approbation… Tu m’apportais un dessin… Alors je hochais la tête et je faisais : « Mmmh ! ». Tu restais quelques secondes, interdit. Moi je baissais les yeux attendant que tu t’éloignes. Chaque fois mon cœur explosait dans ma poitrine. Chaque fois je voulais crier : non attends, reviens c’est le plus beau dessin du monde ! Chaque fois je taisais. »

Du père et de la mère Seulaumonde dira : “Comment peut-on s’être souhaité tant d’amour et s’en être donné si peu.”

Son amour à lui il est derrière la porte, sans droit de cit(é)r, sans aucun droit, sans légitimité. « Cet amour [qu’ils  n’ont} pas choisi qui [les} heurte et [les} bouscule. Mieux vaut qu’il n’entre pas qu’il reste là, derrière la porte donc !. qu’il ne voit pas la peau et les yeux gris de Sulaumonde qui lui dira en guise d’adieu. « Merci de m’avoir appris à nager. »

Le texte est fort de tendresse et de violences contenues, avouées, murmurées et crachées comme des flammes amoureuses venant caresser de leurs épines douces le cœur et la raison naufragés de ce voyage pour Cythère. Et la pudeur élégante pour dire, cet amour de derrière la porte, le grandit, le magnifie, comme un soleil voilé qui réchauffe sans jamais brûler. Mais que serait-il ce texte, aussi bouleversant soit-il sans sa mise en corps, en voix et en jeu par Nelson-Rafaell Madel à qui il est dédié, offert comme un cadeau d’amour ? Madel le porte, du mouvement et du verbe, à l’incandescence. La diction, le geste, le déplacement sur le plateau noir et vide, définitivement noir et vide, débarrassé des accessoires encore présents sur la scène du Théâtre de Belleville, dans ce dépouillement qui n’autorise aucune faute et valorise tout acte, tout silence, tout arrêt de l’énoncé, tout cri de colère et de rage construisent la transmission d’une offrande au public. Et ce dernier, ce soir là d’avril 2019 dans le théâtre Aimé Césaire de Fort-de-France appréciera et remerciera longuement ce geste généreux et amoureux.

Fort-de-France, le 110/04/2019

R.S.

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