Sauvages, au cœur des zoos humains.

Un film choc… et des images qui choquent

— Par Roland Sabra —

La soirée d’ouverture du Festival International du Film Documentaire de Martinique (FIFDoM?) dont le thème, en cette année  2019, est “Les révoltés du Monde” a fait salle comble à Madiana. Tout le monde n’a pas pu entrer dans la salle pour un voir un film coup de poing.

Le titre en lui-même est une provocation: Sauvages au cœur des zoos humains». Le premier et les deux derniers termes sont inacceptables.

De 1820 à 1940 le système colonial a exhibé des hommes, des femmes et des enfants comme des sauvages, des monstres dans des enclos, des cirques, derrière des grilles dans des expositions universelles ou coloniales, dans de véritables zoos humains. Ils et elles s’appellent Petite Capeline, Fuégienne de Patagonie (Chili actuel), Tambo, Aborigène d’Australie, Moliko, Kali’na de Guyane, Ota Benga, Pygmée du Congo, Marius Kaloïe, Kanak de Nouvelle-Calédonie, Jean Thiam, Wolof du Sénégal. Six parmi les trente-cinq milles montrés comme des bêtes de foire, dans leur «animalité» à un milliard et demi de visiteurs en Europe et en Amérique du Nord. Six dont le parcours a été reconstitué pour donner chair au récit, pour éviter l’étude froide et distanciée. Abd Al Malik, rappeur et écrivain, sera la voix-off du film. Sa diction slamée, cet accent tonique posé sur la première syllabe du mot, surajouteront de l’émotion à celle, débordante, envahissante, ressentie devant l’image par delà des commentaires scientifiques de Benjamin Stora, John M. Mackenzie, Achille Mbembe, Nicolas Bancel, Nanette Jacomijn Snoep, Lemaire, Sylvie Chalaye, etc. Le film résultat d’un travail d’une quinzaine d’années a été précédé d’un magnifique album Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours ( La Découverte).

L’intérêt du documentaire est de montrer que le projet colonial s’est inscrit dans la continuité de l’esclavage et de la traite négrière, un système d’exploitation légitimé par une idéologie reposant sur la négation imaginaire de l’Autre. Le racisme d’abord scientiste dans son élaboration va être popularisé par une mise en scène d’un folklore caricatural, instrumentalisé et menteur. Une des finalités de ce montage sera de propager dans les classes populaires de l’Occident l’idée d’une unité civilisationnelle face aux colonisés pour passer sous silence, pour relativiser, pour faire passer au second plan les conditions de travail dans les usines des XIXe et XXe siècles. Patrons, ouvriers, paysans, petits commerçants, tous unis, tous les mêmes, face à la sauvagerie! «Le barbare c’est celui qui croit à la barbarie.» La citation de Claude Levi-Strauss ( Race et histoire ) placée en exergue du film est on ne peut plus juste en ce qu’elle met en évidence la double visée de la construction du « sauvage», ici et la-bas. Le film est fidèle à sa manière à la citation de l’anthropologue par sa volonté universaliste de dépasser les récits nationaux. Il acquiert par là une dimension internationale qui permet sa projection aussi bien à Paris, Londres, Berlin, New York, Tokyo ou Johannesburg.

La domination est au service de l’exploitation. Focaliser sur le premier concept, comme il est courant de le faire aujourd’hui relève d’une psychologisation, d’une individuation à mettre en regard avec la fragmentation du système productif en ce siècle débutant. Là encore il s’agit d’une construction idéologique justificatrice, dans l’après-coup d’une pratique. Et pas besoin d’évoquer la théorie du reflet pour le dire.

Archives inédites, images couleurs sépia, plans fixes, interviews des descendants des exhibés et de spécialistes se succèdent et s’enchaînent autour d’un axe chronologique qui soulignera la concomitance de la disparition des « monstrations» de colonisés avec l’apparition du cinéma parlant. Ces images conservées dans les pays occidentaux, comme les corps momifiés, les squelettes démembrés questionnent. Comme le reconnaît Pascal Blanchard dans un entretien elles ne sont pas neutres: «Elles sont issues d’un pouvoir idéologique, produites par le colonisateur et l’exhibant, elles sont à l’époque des sources de construction de domination. Mais elles sont aussi les seuls témoignages visuels qui existent.». Les exhibés, les yeux braqués sur l’objectif, sont les regardants-regardés qui dans un jeu de miroir renvoient le spectateur qui ne s’essaierait pas à déconstruire ces images à une position de voyeur… de visiteur du zoo!

A ce titre une séquence pose problème. Moliko est une jeune Kali’na déportée de Guyane dont le co-réalisateur du film, Bruno Victor-Pujadet a eu l’idée d’emporter un ou deux grands portraits pour les montrer aux descendants de la jeune femme qui découvrent la photo dont ils ignoraient tout en la déroulant sur une table. Et là survient un malaise. Le cadreur filme les cinq personnes de face ou presque, saisies par ce qu’elle découvrent, immobiles devant la photo, à l’instar de celles prises par les photographes coloniaux. Lapsus ? Acte manqué ? Je n’irai pas jusque-là d’autant plus que Bruno Victor-Pujadet me dira lors d’une conversation après la projection que je suis le seul, jusqu’ici à lui avoir fait part d’une telle réaction. Il aura quand même expliqué à la fin de la projection qu’il s’était posé le problème de sa légitimité a faire ce film, en tant que « blanc », entrant par ce mot dans le discours régressif de la « racisation ».

Une spectatrice posera la question de savoir si ce film était diffusé en France, elle voulait sans doute dire les pays occidentaux. Le co-réalisateur la rassurera. Oui le film est l’objet de diffusion dans les établissements scolaires avec les débats qui vont avec. Et c’est vrai que c’est son principal mérite. Il est par ailleurs visible  ici en accès libre sur YouTube

Fort-de-France, le 05/04/2019

R.S.