“Saïgon”, m.e.s. de Caroline Guiela Nguyen

— Par Michèle Bigot —

Festival d’Avignon 2017, 8 => 14/07

Écriture Caroline Guiela Nguyen avec l’ensemble de l’équipe artistique

Cette création de la compagnie « Les hommes approximatifs » (implantée à Valence) a pour ambition de mettre en présence des comédiens venant d’horizons lointains pour donner vie à des textes qui racontent l’histoire de la France au-delà des frontières. On aura compris qu’il s’agit de traiter de la (dé)colonisation. Le prisme par où passe cette réflexion collective est l’histoire d’une femme singulière, Marie-Antoinette et de son restaurant à l’enseigne « Saïgon », situé au 176 avenue de Choisy à Paris. C’est là que se retrouvent les vietnamiens de Paris, exilés de leur pays après la défaite de Dien Bien Phu, pour avoir fréquenté les français de trop près. L’histoire commence donc en 1956. Mais elle se déroule en parallèle sur un double front, à distance de 40 ans. Les lieux et les époques sont dédoublés : un restaurant de Saigon en 1956, sa réplique parisienne en 1996.
Et l’intrigue connaît le même dédoublement : c’est l’histoire d’un militaire français, Edouard, qui doit quitter ce pays auquel il s’était attaché, non moins qu’à sa compagne Linh, à qui il promet le mariage et un accueil triomphal en France. Linh va devoir se séparer de sa famille, s’exiler et apprendre le français, en perdant peu à peu la maîtrise de sa langue maternelle. Elle mettra au monde un fils, Antoine, pur produit de la culture française. Impossible connivence entre mère et fils !
L’autre histoire, c’est celle de Mai et Hao : miroir inversé de la première. Hao doit quitter le Vietnam car il est considéré comme un collaborateur, ayant chanté pour les français dans les restaurants de Saigon. Il va devoir se séparer de Mai. Celle-ci refuse de quitter son pays, Hao promet de revenir bientôt et ne pourra le faire que 40 ans plus tard. Mai se suicide, et Hao fait sa vie à Paris, sans jamais réussir à oublier son amour.
On pourrait croire que l’on a affaire à une intrigue mélodramatique. En réalité, l’histoire est le fruit d’une longue enquête. Ce sont des récits de vie, recueillis entre Hô Chi Minh-Ville et le treizième arrondissement de Paris. C. Guiela Nguyen établit le contact avec des personnes, mais aussi entre divers des parlers, le vietnamien, mais aussi le français créolisé, voire le créole francisé. Ce sont les comédiens qui l’ont renseignée sur leur propre langue, et le texte résulte d’un patchwork de ces différents idiomes. La pièce elle-même a deux lieux de naissance, Saigon et Paris.

Dès lors, peut-on parler de théâtre documentaire ? Oui et non, en vérité. Oui dans la mesure où le mélodrame est le pain quotidien des Vietnamiens. Ils se nourrissent de Karaoké et des chansons populaires qui exaltent la nostalgie, la douleur de l’exil, l’amour brisé. Non, dans la mesure où la pièce résulte d’un véritable travail d’écriture. Par le texte qui travaille les récits et les dialogues dans le sens d’une dramatisation, et invente une forme qui repose sur les effets de miroir, d’inversion , d’échos ou de dédoublement, par la structure temporelle qui s’ingénie à briser la chronologie pour mieux rendre compte des bouleversements générationnels. Par la mise en scène, qui met en présence des comédiens français et des comédiens Viet Kieu (Vietnamiens de l’étranger), par le décor et la scénographie à la Stanislavski. La sincérité dans le jeu et l’émotion sont recherchées avant tout. Le décor est réaliste : une salle de restaurant vietnamien typique, avec son partage de l’espace en trois lieux : la cuisine, la salle à manger, l’espace du karaoké. Même la décoration est naturaliste : l’autel des ancêtres, les fruits, les photos de famille, la vierge Marie accrochée au mur, le chat en plastique avec son bras articulé : tout est couleur locale.
On appréciera à sa guise cette écriture de la vérité : on peut être gêné par la dimension mélodramatique. On a pu entendre des spectateurs perdus dans les méandres de l’histoire coloniale, qui n’ont pas été aidés par l’alternance des époques et des lieux. A l’inverse, on peut regretter que le simple réalisme n’ait pas été dépassé au profit d’une construction plus proprement théâtrale. Mais aucun spectateur n’est resté indifférent. Il faut convenir que, la plupart du temps, on accorde plus d’importance à l’émotion qu’à la qualité de l’écriture théâtrale.
En tout cas, cette création se distingue clairement des spectacles qu’on a pu voir dans le IN à Avignon cette année : elle en est même le contre-pied, et en cela, elle mérite toute notre attention.
Michèle Bigot
Madinin’Art