« Pucelle », la BD qui brise avec humour les tabous du sexe et des règles

Pucelle, sorti le 15 mai, est déjà salué comme la meilleure BD de ce début d’année. Cet album raconte la découverte de la sexualité chez une jeune fille qui grandit dans une famille très stricte.

Les librairies ont enfin rouvert leurs portes après deux mois de fermeture. Dans les bacs vous attend Pucelle, déjà salué par la presse, de France Inter aux Inrocks, comme la meilleure BD de ce début d’année.

Florence Dupré La Tour y met en scène sa jeunesse entre l’Argentine, la France et la Guadeloupe. Elle y raconte comment l’idée de la sexualité s’est formée dans son esprit malgré une famille à l’éducation dix-neuviémiste, marquée par des tabous très forts et où il était interdit de parler de « la chose qui ne doit pas être dite ».

L’album explore les mécanismes psychiques qui se développent chez une jeune fille pour faire face aux non-dits qui, elle le pressent, vont conditionner le reste de sa vie: « On met tout dans une boîte, on ferme à clef et surtout on n’y pense pas », s’amuse-t-elle, aujourd’hui que la boîte est devenue une BD aussi drôle que féroce.

« Un imaginaire angoissant et anxiogène »

Avec son titre et son héroïne qui grandit emprisonnée dans une grande demeure perdue dans les bois, Pucelle a tout du conte. L’album en possède parfois le ton, tout étant une tragicomédie. Florence Dupré La Tour porte un regard ironique sur la naissance d’un « imaginaire qui va être angoissant et anxiogène », symbolisé par le « pulsar », le trou noir, l’inquiétude qui mine la petite Florence.

La fillette évolue dans un monde clos où vivent principalement des femmes. Son père est rarement présent et le seul homme est son petit frère: « Notre isolement, notre ignorance étaient tels que Jérôme avait cru être le seul garçon, le seul garçon au monde. Le seul à régner sur nous toutes », écrit-elle avec humour dans Pucelle.

Au cours de cette enfance en apparence idyllique, entre six et douze ans, une période où la sexualité est encore peu présente, Florence se découvre reine d’un royaume coupé du monde où elle ne sera « jamais un personnage secondaire ». Un sentiment partagé en observant la nature, qui lui semble du haut de son jeune âge dénuée de présence de la domination:

« L’observation de la nature me montrait une certaine forme de liberté des rapports sociaux animaux. Je voyais que les femelles étaient aussi libres sur leur territoire que dans leurs mouvements », se souvient-elle.

S’emparer des symboles qui nous sont imposés

Mais rapidement la réalité la rattrape au galop. L’éducation rigoureuse de sa famille, et ses codes, lui pèsent, la dévore de l’intérieur. Ce ressenti est traduit graphiquement. L’album est en noir et blanc (le symbole du souvenir), avec des touches de rose. Souvent attribuée aux petites filles, cette couleur censée être « mignonne » est ici détournée pour devenir « plus complexe »:

« On sait que dans les luttes il faut s’emparer des symboles qui nous sont imposés pour les transformer », analyse la dessinatrice.

 
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Ce rose qui tend vers le rouge symbolise à la fois « le sang, la chair, les règles » – tous les non-dits enfouies par sa famille qui remontent à la surface: « Le rapport au sang est constant dans la vie d’une femme, mais en réalité ce dont je parle est le rapport à la douleur et son apprentissage. Cette éducation à la douleur commence quand on est petite. » 

Douleur physique, mais aussi morale. Pucelle explore la honte liée aux règles. « Alors Florence tu as eu tes règles? », lui lance sa mère devant des parents d’élèves. Le mot tabou, « règles », s’inscrit alors sur toute la page, en lettres capitales et rouges, et entoure la fillette dont le visage se métamorphose sous l’effet de la colère.

La plupart du temps, quand on ressent des choses très fortes, on se met rarement à grimacer et à hurler. On a tendant socialement à se retenir – ce que je faisais. Le dessin me permet de traduire ses mouvements internes et intimes très violents », commente la dessinatrice.

« Moi, j’étais violente »

La situation est invivable pour la petite Florence: « Une femme? Moi? Mais non! C’est pas possible. Je n’en ai pas envie. Je ne l’accepte pas. ça n’arrivera jamais! ». « C’est une des tensions propre à l’enfance. Que l’on soit un garçon ou une fille, on sait que l’on va devoir devenir adulte. Pour moi, c’était aller au devant de problèmes que je ne voulais, que je ne pouvais pas vivre », commente la dessinatrice.

Elle se souvient ainsi avoir été en total opposition aux femmes de son entourage, qui « correspondaient à ce que disait la Bible »: « Moi, j’étais violente », précise-t-elle. Une violence que l’on retrouve dans son dessin:

« Je sais que je peux avoir une forme d’agressivité – ou de vivacité – dans mon trait. Il m’arrive de me contenter d’un premier jet pour certains dessins, parce qu’il traduit mieux une expression. Quand on vit l’émotion en même temps qu’on la dessine, on la traduit en général au plus près. »

Ses personnages burlesques aux visages souvent grimaçants, à « l’expressivité sans filtre » – impossible de ne pas rire en les découvrant -, sont les héritiers des héros souvent grotesques de Reiser, Bretécher, Akira Toriyama (Dragon Ball) et Leiji Matsumoto (Albator). En apparence simple, son trait traduit toute la complexité de l’adolescence et un regard féroce sur cette période de la vie où les codes de l’âge adulte ne cessent d’empiéter sur l’innocence de l’enfance.

Source BFM TV