Ne faisons pas de Schœlcher l’arbre qui cache la forêt !

— Par Jean-Pierre Maurice —

En cette année 2020, le 22 mai, date reconnue de célébration de l’émancipation des esclaves à la Martinique, a été marqué par le renversement sonore de deux statues de l’abolitionniste français Victor Schœlcher. Cette action, revendiquée haut et fort par de jeunes du péyi, a frappé les esprits, faisant prendre conscience aux Martiniquais de tous bords de la gravité de la situation.
À vrai dire, personne n’avait prévu un tel coup de tonnerre que les acteurs eux-mêmes ont largement diffusé en direct — puis commenté — sur les réseaux sociaux.
Pour ma part, ce coup d’éclat ne m’a guère surpris, car il entrait dans la logique d’une série d’actions récentes menées sur le terrain par cette même équipe.
Une société de l’impuissance
Car en réalité, cette mise à bas des statues de Victor Schœlcher est le fruit des blocages multiples de notre société d’aujourd’hui qui, non seulement peine à satisfaire les besoins de sa population, mais aussi voit les habitants douter de plus en plus chaque jour de l’efficacité de ses représentants. Transports, chlordécone, VHU, grèves et droits de retrait, santé publique, hôpital, gestion de l’eau… autant d’exemples d’une société de l’impuissance, autant de contre-exemples pour une jeunesse sans boussole et sans perspectives. En vérité, cette affaire des statues est un cri.
Face à ce cri de colère, de souffrance, d’espoir, nous devons d’abord éviter de dégainer le commentaire acerbe. La Martinique a une préférence pour les combats de coq et les condamnations péremptoires. Ce n’est peut-être pas la voie à choisir : il faut aussi comprendre le problème, et chercher la solution. À une époque où nous étions sous le joug, Victor Schœlcher a été un ami des Noirs, un partisan actif de l’abolition de l’esclavage. Mais Victor Schœlcher ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt.
La colère, la souffrance et l’espoir
Souvenons-nous : en novembre 2012, la Martinique recevait Boris Cyrulnik, expert bienveillant et reconnu, venu animer une conférence intitulée « La résilience, une démarche collective pour la Martinique ». Un bel espoir de voir la Martinique s’engager collectivement sur la voie de la résilience, et du rebond face au traumatisme de l’esclavage.
Ce jour-là, sur le campus de Schœlcher, l’amphithéâtre était si rempli que la séance dut être transmise en même temps en visioconférence dans l’amphi voisin. C’est alors qu’un groupe de manifestants, introduit par un des enseignants de l’université, vint proclamer qu’il fallait d’abord affronter les drames du passé et d’aujourd’hui avant d’inviter à la résilience.
La conférence finit par se tenir. Boris Cyrulnik n’est jamais revenu.
Il nous faut bien nous rendre à l’évidence : la Martinique souffre toujours de l’héritage de l’esclavage et de la colonisation. Nous avons là encore un rôle de modèle à jouer à l’égard des jeunes. Pour cela, nous devons apprendre à gérer les trois sentiments que cet héritage produit encore en nous aujourd’hui : la colère, la souffrance et l’espoir.
Au fond, ce n’est pas tant Victor Schœlcher qui pose problème que nos difficultés collectives à mettre en place une stratégie face aux événements traumatiques du passé et du présent. C’est pourquoi le débat qui va s’ouvrir devrait se concentrer sur un seul défi : comment rebondir et nous débarrasser aujourd’hui du boulet de l’esclavage.

Publié initialement dans France-Antilles