— Par Gary Klang —
Davertige, mon frère, et Port-au-Prince, ma ville natale, si mal en point. Ma ville natale, qui fut si belle, et Davertige dont les vers d’Idem expriment cette beauté morte dans une langue unique.
« Omabarigore la ville que j’ai créée pour toi
En prenant la mer dans mes bras »
Port-au-Prince est aussi mon Omabarigore et demeure dans mes souvenirs la ville qu’elle fut jadis, un lieu mythique où s’enracinent mes rêves d’enfant et mes poèmes. Et non la ville-poubelle que les médias occidentaux exposent avec une joie sadique sous son plus mauvais jour. Ville-détritus, ville-enfer, Calcutta des Antilles, où les assassins kidnappent et tuent en plein midi. Ville kafkaïenne, à l’opposé de celle de mes songes et dont Davertige nous restitue l’atmosphère tranquille d’avant la dictature :
« O mémoire ô mémoire redites-moi sa vie parmi les fleurs blanchies
Parmi les fers à repasser et les vieux moulins à café
Parmi les tables de lessiveuse et les cuvettes de linge frais »
Il faut lire Davertige. L’universel se mêle ici au particulier, et s’il nomme Port-au-Prince c’est pour s’échapper aussitôt dans une surréalité qu’André Breton eût appréciée :
« Je voulais librement m’en aller à travers Port-au-Prince
Quand un monsieur en bleu me dit – Arrêtez mon cher Ange…
Ma petite folle s’en allait les cheveux pleins de vers luisants
Mille Messieurs en bleu m’encerclaient un instant
Me tenaient par le cou Et j’arrivais à me défaire d’eux
En disant – Sales punaises aux yeux rouges de feu…»
Proche des communistes à son arrivée à Paris, fuyant le régime de Duvalier, il fut reçu par Aragon qui lui consacra quelques lignes élogieuses dans Les Lettres Françaises, en disant qu’il fallait lire Davertige. Il avait également été accueilli par François Mauriac et Michel Leiris. Tout allait bien pour lui, tout prenait forme, jusqu’au jour où il commit une faute mortelle aux yeux des staliniens : il refusa de s’inscrire au Parti communiste français. Aragon refusa dès lors de le recevoir et il fut mis à l’écart comme un lépreux. Sans compter qu’il avait fait un voyage raté en Chine maoïste. Les camarades l’avaient même enfermé dans sa chambre d’hôtel, lui reprochant d’aimer Picasso, jugé ringard. Ses guides considéraient que ce dernier était réac, alors que lui le tenait pour un génie. Il peignait et aimait l’art abstrait, ce que le réalisme socialiste rejetait en bloc. L’impasse était totale et il n’eut plus droit aux sourires de circonstance et aux visites guidées des bien-pensants. À son retour à Paris, il me dit que les maoïstes étaient des barbares et qu’il ne voulait plus entendre parler de communisme et de révolution prolétarienne. La plaisanterie avait assez duré. Il reprenait pied dans la vraie vie, là où l’on pouvait respirer à son aise et aimer qui l’on voulait sans être importuné.
En réalité, Davertige était un pur poète égaré dans le marxisme. Sa poésie était libre de toute idéologie, et si comme d’autres il avait chanté Staline, sa poésie aurait bel et bien été oubliée aujourd’hui.
Aux poètes qui pensent devoir faire l’éloge des thèmes à la mode, ou encore accumuler des mots clinquants, je ne saurais trop conseiller de lire Davertige. C’est une lumière passée dans les lettres haïtiennes, sorte de Rimbaud des îles, aussi bon peintre que poète. Avant sa mort, il habitait à Montréal où il peignait, ayant abandonné la poésie. Il vivait dans l’ombre, se moquant du paraître et des médias, laissant son œuvre faire son chemin. Et personne, à part quelques amis, ne savait qu’un grand poète et un grand peintre vivait seul au Québec.
Dave eût été tellement utile aux intellos haïtiens du XXIe siècle, prisonniers de leur quête frénétique d’invitations et de prix littéraires à Paris. Comme tous les grands poètes, c’était un esprit libre qui ne marchait pas sur les rails d’un système. Il disait ce qu’il voulait, au risque de déplaire. Mais il s’en foutait car il était la liberté même, à l’image de ce peuple de Port-au-Prince, l’un des plus libres au monde.
Écoutons-le :
« O femmes d’ici-bas vous êtes bien semblables aux monstres de nos songes»
Ce vers ne pourrait que déplaire aux disciples de Simone de Beauvoir. Mais là encore il s’en moquait. Il disait ce qu’il pensait sans se soucier du reste.
Et n’attendant rien de personne, il ne craignait pas de se mettre à dos les féministes, les révolutionnaires ou tous ceux qui ne comprenaient pas sa poésie. Après son aventure chinoise, il se détourna du communisme et me confia qu’il devait lire 800 livres pour comprendre uniquement le début de la Bible. Le mot Dieu s’y trouvait, paraît-il, au pluriel et il devait coûte que coûte résoudre cette énigme qui lui faisait perdre le sommeil. Tel était mon ami Davertige, esprit original et profondément mystique, qui n’entrait dans aucun moule. Son mysticisme se retrouve d’ailleurs dans son unique recueil Idem, écrit avant son départ pour la Chine et sa rencontre avec Aragon, preuve que ces tendances contradictoires coexistaient avec son rapprochement avec le communisme. On peut lire dans Idem :
« Et pour restituer le langage à l’aurore mes seules Révélations 60 comme une carte de terre sainte. Et cette plainte va à la terre va à la pluie quand le mystique tourne le dos à la Gravitation »
Pendant que Duvalier terrorisait ses sujets et qu’un grand nombre d’écrivains haïtiens se jetaient dans le marxisme parce que c’était le meilleur moyen de faire connaître leur œuvre par le biais de l’Union soviétique, Davertige essaya sans conviction la voie marxiste mais en marquant sa différence. Marx ne fut pour lui qu’un accident de parcours.
Lorsque les autres poètes en quête de gloire chantaient la prise du Palais d’hiver et les lendemains chantants, quitte à retourner leur veste tout de suite après la chute du Mur, lui n’hésitait pas à exprimer ses aspirations métaphysiques et, un soir, dans ce Paris grisâtre des années 60, tout imprégné du dogme de la lutte des classes, de la haine du bourgeois et de la dictature du prolétariat, il me présenta un sage hindou. Dès l’instant où je vis cet homme dans sa robe safran, je compris pourquoi les disciples de Jésus et de Bouddha abandonnaient si facilement familles et amis pour les suivre n’importe où. Le maître que nous rencontrâmes dégageait une telle bonté que Davertige et moi aurions pu, nous aussi, tout abandonner s’il nous l’avait demandé. Fort heureusement il n’en fit rien.
Mais Dave le mystique était aussi très proche des nourritures terrestres. Plein de contradictions, comme tout grand créateur :
« La nuit éclate sur ma tête
La femme ouvre sa douce chair
Le grillon reprend sa chaleur
Je vais dormir avec mes rêves»
Merveilleux Davertige ! Conscient que ton œuvre serait éternelle. Quelle leçon pour les écrivains haïtiens. En te lisant, ils apprendraient ce qu’est la poésie. La vraie, au lieu de courir après les prix et les avantages littéraires à Paris. Mais toi Davertige, tu te moquais à un point tel de la gloriole que tu refusas en ma présence de donner à Marcelin Pleynet un poème qu’il te demandait pour sa revue Tel Quel, sous prétexte qu’il n’était pas achevé. Pleynet et moi te suppliâmes en vain tout un après-midi.
Mais un autre texte que tu publias dans cette revue, Le passager et ses voyageurs, donne peut-être la clé de toute ton œuvre et de tes rapports avec ta ville natale :
« Par hasard je suis né à Port-au-Prince un matin
Mais de moi-même
Avant que les buissons de verre eussent voulu donner naissance à mon socle
Sans nul acte sexuel j’érigeais la statue de ma propre Naissance »
Davertige, ou le poète étranger à toute rive de ce monde.
Je conclurai par deux de mes poèmes que j’ai écrits en pensant à toi, Dave, et à tous ceux qui ont erré à travers le monde à cause de Duvalier. C’est lui qui fit de Port-au-Prince ce tas d’immondices qu’il est devenu, le contraire même de la ville de notre enfance et de nos rêves.
Mon premier poème est extrait d’Ex-île :
« Je chante
Comme d’autres respirent
Je n’ai de cesse
Que je n’aurai défait le fil
Grâce au ciel
J’ai puissance
De dénouer toutes les mailles
Qui firent fou plus d’un Dans les sables d’exil
Comme ce frère poète
Bien parti pour la gloire
Et que le fou d’Elsa recommanda de lire
Son chant
Comme un tapis volant
L’avait porté de l’île
À l’autre bout du monde
Tout allait bien
Tout prenait sens
Lorsque les rouages bloquèrent
O pérégrins
Puis ce furent
Les échecs en cascade
Et tous ceux qui moururent
Et tous ceux qui perdirent
Pied
Sans compter ceux qui vivent
À la croisée des chemins
Il m’est grand peine de m’en souvenir
O terre des hommes errants
Est-ce que tout rentrera dans l’ordre
Un jour »
Le second poème a paru dans La terre est vide comme une étoile :
« Tu nous léguas le Verbe à la démesure de l’étoile
Empruntant les chemins d’illusion
Histoire d’apprendre le maniement du feu
Si loin des jeux de mort
Mais c’était l’ère des rêves
Où le bas volait vers les hauteurs
Tu vins sans illusions
Déçu par un échange qui n’apportait plus rien
Et un jour
Dans la pâleur de la ville triste
Je dus forcer pour que tu cèdes
Puis ce fut lors le grand pays des neiges
Et toi
Emmuré dans un songe que nul ne peut comprendre
Lisant la nuit
Peignant le jour
Projetant tes fantasmes
Dans un soleil obscur
Je te salue ô Poète laissé seul au hasard de lui-même
Nul n’a compris le grand drame qui se joue
Mais tes mots demeureront à la démesure de l’étoile »
GARY KLANG
