Louisiane : Fabienne Kanor à la croisée des mondes noirs

— Par Frédérique Briard —

Alors que la Journée mondiale de l’Afrique sera célébrée ce 25 mai, l’écrivaine Fabienne Kanor met en perspective dans son nouveau roman « Louisiane » les mondes noirs d’aujourd’hui. Une traversée toute en nuance de l’Afrique dans le monde.

Comme souvent avec Fabienne Kanor, les pages de son nouveau roman semblent tresser le récit d’une vie parfaitement banale. Comme toujours, cette impression est trompeuse et on referme Louisiane avec en tête un dédale d’existences parcourues. Français né au Cameroun, son héros Nathan quitte Paris pour la Nouvelle-Orléans sur les traces d’un grand-oncle, Etienne John Wayne Marie-Pierre, qui aurait vécu en Louisiane où il serait mort. `

la promesse d’une belle aventure

Ce patronyme extravagant constituerait à lui seul la promesse d’une belle aventure. Raté. Sur place, notre protagoniste, plus passif que téméraire, végète dans sa chambre, erre, procrastine. Quand il finit par prendre la route de la plantation où aurait travaillé son ancêtre, il ne trouve aucun signe de vie le concernant.

Mais sa quête, loin d’être vaine, l’amène à se révéler, à explorer ses failles, à dire son identité complexe. Délaissé par sa mère, renié par son père, arraché à son pays d’origine, en couple par facilité, il n’appartient finalement à rien ni à personne. Alors partir à la recherche de ce parent mythique, n’est-ce pas finalement un prétexte, une manière d’exprimer son propre déracinement, de s’inventer un port d’attache ? “ Il fallait laisser les morts et les légendes sous terre, reprendre la vie et laisser partir les disparus ” s’avoue-t-il.

Née en France métropolitaine, martiniquaise, Fabienne Kanor, par ailleurs cinéaste, a fait de la migration, de la traversée de l’Atlantique des esclaves, les thèmes récurrents de ses œuvres. Ses parents sont de la génération Bumidom, cette instance de l’Etat français incitant dans les années 60 les Ultramarins à quitter leurs terres natales pour travailler dans l’Hexagone et étouffer les velléités indépendantistes. Une génération alors fière d’être Français au point de vouloir effacer ses origines noires.

afrodescendance

Fabienne Kanor est de la suivante, de celle qui revendique à l’inverse son afrodescendance. Du Sénégal au Burkina Faso et au Bénin, du Cameroun au Mali jusqu’aux Caraïbes en passant par la Nouvelle-Orléans, elle a exploré bien des mondes noirs et leurs identités mouvantes. En Louisiane, où elle a vécu, elle a finalement trouvé la terre créole par excellence, celle où convergent ces bouts d’Afrique, idéale pour son héros perdu. Cette terre souvent inondée, au sol instable, où Nathan met les pieds dix ans après le passage de l’ouragan Katrina est celle où les certitudes vacillent, où les clichés en prennent un coup aussi.

La Nouvelle-Orléans n’est pas chez Fabienne Kanor cette “Afrique de l’Amérique ” vibrant à l’unisson au son du jazz dont rêvait Nathan. A Trémé puis à Bâton Rouge, il est “l’étranger”, “l’Africain” et c’est un pays amnésique qu’il découvre : enterré, le triomphant “Black is beautiful ”, oubliés, les leaders noirs des droits civiques. “ Je comprendrais que l’Amérique n’est pas un pays neuf, mais un vieux monde qui n’a jamais été lavé ” regrette-il.

Les visites des plantations ouvertes aux touristes se font presque avec nostalgie du bon vieux temps ; la discrimination sociale au sein de la communauté noire la divise, la violence la gangrène. Fabienne Kanor nous confronte à un monde qui a finalement peu évolué, où “ les chênes, eux aussi, continuaient de respirer sans gêne, pas repentants, pas honteux non plus de la fois, un million de fois, où on leur avait passé la corde au cou, où le cours de l’homme avait chuté ”.

Mais Nathan s’abandonne dans son errance à ses rencontres. Avec Zaac, compagnon de route, rêveur révolté, inséparable de son pick-up dans lequel Nathan se retranche avec plaisir, il s’émancipe tout en réalisant les désillusions de son ami. Avec Jeri, femme forte, engagée, il entrevoit l’incarnation d’un possible amour. Et en éparpillant le puzzle de sa vie passée sur cette terre de Louisiane, il s’en autorise une nouvelle.

Louisiane, Fabienne Kanor, Payot et Rivages, 176 pages, 18 €.

Source : Marianne.fr