L’éphéméride du 5 mai

Arrestation de Sacco et Vanzetti le 5 mai 1920

L’affaire Sacco et Vanzetti est le nom d’une controverse judiciaire survenue dans les années 1920 aux États-Unis, concernant les anarchistes d’origine italienne Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti, condamnés à mort et exécutés. Leur culpabilité fut extrêmement controversée aussi bien à l’époque que par la suite, et plusieurs œuvres artistiques leur rendent hommage. Ils sont officiellement absous et réhabilités par le gouverneur du Massachusetts Michael Dukakis le 23 août 1977.

Contexte
Comme en Europe, les années 1919 et 1920 sont difficiles aux États-Unis car il faut reconvertir l’économie de guerre et faire face à l’inflation. La fin du dirigisme étatique mis en place en 1917 et la montée du syndicalisme provoquent de nombreuses grèves dans tout le pays. En 1919, on recense 4,1 millions de grévistes qui réclament de meilleurs salaires et une réduction du temps de travail. Les grèves dégénèrent en violences et donnent lieu à des affrontements dans plusieurs grandes villes, comme à Boston1.

Dans ce climat social, l’année 1920 est marquée par de nombreux attentats anarchistes. Les responsables politiques sont touchés, comme le maire de Seattle ou celui de Cleveland, chez lequel une bombe explose. Les bureaux de la banque Morgan à Wall Street sont soufflés par un attentat qui fait 38 morts et 200 blessés2. Les autorités prennent des mesures de répression contre les anarchistes mais aussi contre les communistes et les socialistes américains. Certains sont emprisonnés, d’autres contraints de s’exiler. L’opinion publique amalgame les grévistes, les étrangers et « les Rouges ». Elle craint la progression du bolchévisme en Europe, le terrorisme de gauche et se méfie des immigrés récemment arrivés qui parlent à peine l’anglais. Cette période est connue sous le terme de « Peur rouge ».

Début de l’affaire
En 1919 et 1920, deux braquages ont lieu dans le Massachusetts : le premier est un hold-up manqué contre un camion qui transporte 16 000 $, la paye des 500 ouvriers de la fabrique de chaussures L.Q. White, à Bridgewater le 24 décembre 1919, le gang motorisé de trois personnes armées engage une fusillade mais un tramway fait écran entre eux et le camion, si bien que les trois braqueurs battent en retraite ; l’autre à South Braintree, dans la banlieue de Boston, le 15 avril 1920. Ce dernier braquage fait deux morts : Frederic Parmenter, caissier de la manufacture de chaussures Slater and Morril, et son garde du corps Alessandro Berardelli. Ils sont abattus à coups de revolver par deux hommes dans la rue principale. Les 15 000 $ correspondant à la paye des ouvriers sont volés3.

Les soupçons de la police se portent immédiatement sur Sacco et Vanzetti. Bien qu’aucun des deux n’ait un casier judiciaire, les autorités les connaissent comme des militants radicaux favorables au terrorisme révolutionnaire dont le principal représentant est l’avocat Luigi Galleani. La police relie les crimes récents au courant galléaniste, spéculant que les voleurs sont motivés par la nécessité de financer leurs attentats par des braquages. Elle suspecte notamment Ferruccio Coacci, ouvrier italien qui a travaillé pour les deux manufactures et dans la maison duquel elle retrouve des cartouches 7,65 × 17 mm Browning identiques à celles retrouvées dans le corps des deux convoyeurs4.

Le brigadier de police de Bridgewater, Michael E. Stewart, soupçonne Mario Buda, colocataire de Coacci et propriétaire d’une voiture supposée avoir été utilisée lors du braquage de South Braintree. Le 5 mai 1920, la police tente d’appréhender Mario Buda et trois autres hommes (par la suite identifiés comme Sacco, Vanzetti et Riccardo Orciani) alors qu’ils viennent récupérer cette voiture en réparation dans un garage de la région, le garagiste ayant alerté la police après s’être aperçu que la plaque d’immatriculation était fausse. Ils tentent de fuir, mais la police parvient à rattraper Sacco et Vanzetti, détenteurs d’armes à feu, qui sont inculpés pour les deux braquages3.

Procès
Le premier procès débute le 22 juin 1920. Un certain nombre de témoins à charge qui n’ont vu le braquage que de loin affirment avoir « reconnu » des Italiens, notamment l’un portant une moustache comme celle de Vanzetti, le débat portant sur la longueur de cette moustache. Les témoins à décharge, des immigrés italiens supposés être d’accointance avec les milieux anarchistes, fournissent un alibi à Vanzetti mais sont déstabilisés par le procureur1.

Le 16 août 1920, Vanzetti seul est condamné pour le premier braquage de 12 à 15 ans de prison, Sacco ayant pu prouver qu’il avait pointé à l’usine le jour de ce premier braquage.

Le second procès, qui a lieu à Dedham du 31 mai au 14 juillet 1921, met surtout en scène l’expertise en balistique, encore balbutiante à cette époque, Vanzetti porte selon l’accusation un pistolet de calibre 38 qui aurait appartenu à l’une des victimes et Sacco un Colt automatique de calibre 32, dont les quatre balles trouvées sur les lieux du braquage avaient été tirées par un pistolet de même calibre. Ce second procès, dont le verdict a été fortement influencé par l’attentat anarchiste de Wall Street du 16 septembre 1920, les condamne tous les deux à la peine capitale pour les crimes de South Braintree, malgré le manque de preuves formelles. Carlo Tresca et Aldino Felicani (vieil ami de Vanzetti), deux militants de l’Industrial Workers of the World et quelques représentants de la bourgeoisie libérale de Boston lancent une campagne médiatique nationale et internationale en leur faveur. Ils montent, dès le 9 mai, un comité de défense qui parviendra à lever pendant 7 ans un fonds de 300 000 dollars qui financera leur avocat californien Fred Moore, spécialisé dans les procès politiques, pour effectuer ses propres enquêtes5.

Dès lors, des comités de défense se mettent en place dans le monde entier pour sensibiliser l’opinion sur cette injustice. L’affaire passionne en particulier l’opinion italienne et en 1921, les fascistes demandent au gouvernement italien d’aider les deux anarchistes, qu’ils jugent persécutés en tant qu’Italiens. Une fois arrivé au pouvoir l’année suivante, Benito Mussolini intercède en faveur de Sacco et Vanzetti en écrivant à Channing H. Cox, gouverneur du Massachusetts, pour demander leur grâce et en demandant à l’ambassadeur d’Italie aux États-Unis d’intervenir auprès du président Calvin Coolidge6,7, qui était également le prédécesseur de Cox comme gouverneur du Massachusetts. Outre l’impact de cette affaire sur l’opinion publique italienne, le soutien de Mussolini à Sacco et Vanzetti peut s’expliquer par l’estime et même l’admiration pour le mouvement anarchiste que le dirigeant fasciste avait conservé de ses engagements de jeunesse à gauche7,8.

Comme Sacco en 1923, Vanzetti est placé début 1925 en hôpital psychiatrique. Le 12 mai 1926, leur condamnation à mort est confirmée. En novembre 1925, un bandit dénommé Celestino Madeiros, cependant déjà condamné à mort dans une autre affaire9, avoue de sa prison être l’auteur, avec des membres du gang de Joe Morelli, du braquage de South Braintree, mais le juge Webster Thayer (en), vieil Américain qui n’aimait ni les Italiens ni les anarchistes10, refuse de rouvrir le dossier. Malgré une mobilisation internationale intense11 et le report à plusieurs reprises de l’exécution, Nicola Sacco, Bartolomeo Vanzetti et Celestino Madeiros sont exécutés sur la chaise électrique dans la nuit du 22 au 23 août 1927, à la prison de Charlestown (en) dans la banlieue de Boston, par le célèbre bourreau Robert G. Elliott12, suscitant une immense réprobation.

En France, les manifestations et les pétitions en faveur des condamnés étaient nombreuses. Louis Lecoin, cofondateur et secrétaire du Comité de défense Sacco-Vanzetti, fit un coup d’éclat peu de temps après au sein du congrès de l’American Legion (regroupant les anciens combattants américains de la Première Guerre mondiale). Après avoir infiltré les lieux au prix d’un déguisement de militaire (Lecoin étant suivi par la police), il s’installa au sein du congrès. Le président prit la parole, et Lecoin se leva et répéta trois fois « Vivent Sacco et Vanzetti ! ». Il fut arrêté. Toutefois, le ministre de l’Intérieur dut rapidement le remettre en liberté, toute la presse ayant pris fait et cause pour Sacco et Vanzetti et donc pour Lecoin.

Le Secours rouge international mène lui-aussi campagne pour « les martyrs Sacco et Vanzetti ».

Suites
Des galléanistes ont réagi violemment les années suivantes, se vengeant en plaçant des bombes au domicile des participants au procès, dont un juré du procès de Dedham, un témoin à charge, le bourreau, Robert G. Elliott et le juge Thayer. Le 27 septembre 1932, un paquet de dynamite détruit la maison de Thayer à Worcester (Massachusetts). Thayer resta indemne, mais son épouse et un concierge furent blessés13.

Le 23 août 1977, exactement 50 ans jour pour jour après leur exécution, le gouverneur du Massachusetts, Michael Dukakis, absout les deux hommes, les réhabilite officiellement et déclare que tous les déshonneurs devaient être enlevés de leur nom pour toujours14. André Kaspi reste toutefois en désaccord sur la question de l’innocence ou de la culpabilité des deux hommes1. L’écrivain américain Francis Russell, s’appuyant sur une enquête de balistique réalisée en 1961, défend l’idée selon laquelle seul Sacco était coupable. Selon lui, le dirigeant anarchiste Carlo Tresca aurait confirmé cette thèse peu avant sa mort (cf. F. Russel, op. cit., dans la bibliographie)[source insuffisante].

D’après une émission de la National Public Radio (États-Unis) en date du 4 mars 200615, l’écrivain Upton Sinclair, qui avait beaucoup écrit en faveur de Sacco et Vanzetti, avait fini par avoir des doutes sur leur innocence et avait interrogé leur avocat, Fred Moore. Dans une lettre découverte par un collectionneur dans les lots d’une vente publique, Sinclair aurait écrit : Seul avec Fred dans une chambre d’hôtel, je lui demandai toute la vérité. Il me dit alors que les hommes étaient coupables et il me raconta dans les moindres détails comment il avait monté une série d’alibis en leur faveur. Sinclair se serait trouvé des excuses pour ne pas se dédire. L’invité de la National Public Radio qui faisait état de cette lettre était Tony Arthur, biographe de Sinclair.

 

Intermède français – Poéme

Poéme / Poémes d’Louis Aragon

Le jour de
Sacco-Vanzetti
Sur le port sur le port de
Dieppe
Mais comment cela se fait-il
Qu’il y eut seulement des guêpes
Le jour de
Sacco-Vanzetti

Quand les affiches du
Parti
Disaient d’aller au port de
Dieppe À quoi cela ressemblait-il
Qu’il y eût seulement des guêpes
Le jour de
Sacco-Vanzetti

N’en voilà-t-il un apprenti

Qui d’aller sur le port de
Dieppe

S’était tout un roman bâti

Pour n’y rencontrer que des guêpes

Le jour de
Sacco-Vanzetti

Qu’est-ce que tu croyais petit
Qu’il allait se passer à
Dieppe
Aussitôt venu que parti
Pour n’avoir trouvé que des guêpes
Le jour de
Sacco-Vanzetti

Tu étais malheureux faut-il
Pour espérer autant de
Dieppe
Comme un changement pressenti
Mais c’était compter sans les guêpes
Le jour de
Sacco-Vanzetti

Le mal d’aimer qu’on s’en sortit
En criant sur le port de
Dieppe
Tu le croyais ferme et tu t’y
Trouvas tout seul avec les guêpes
Le jour de
Sacco-Vanzetti

P.-S. —
La nuit d’après tu t’es menti

Dans ce vulgaire hôtel de
Dieppe
Indifférent à la partie
Qu’avaient bien pu jouer les guêpes
Le jour de
Sacco-Vanzetti