L’Empire de l’or rouge

 Comment la tomate d’industrie est devenue le symbole des dérives de la mondialisation

Que mange-t-on quand on ouvre une boîte de concentré, verse du ketchup dans son assiette ou entame une pizza ? Des tomates d’industrie. Transformées en usine, conditionnées en barils de concentré, elles circulent d’un continent à l’autre. Toute l’humanité en consomme, pourtant personne n’en a vu.
Où, comment et par qui ces tomates sont-elles cultivées et récoltées ?
Durant deux ans, des confins de la Chine à l’Italie, de la Californie au Ghana, Jean-Baptiste Malet a mené une enquête inédite et originale. Il a rencontré traders, cueilleurs, entrepreneurs, paysans, généticiens, fabricants de machine, et même un « général » chinois.
Des ghettos où la main-d’œuvre des récoltes est engagée parmi les migrants aux conserveries qui coupent du concentré incomestible avec des additifs suspects, il a remonté une filière opaque et très lucrative, qui attise les convoitises : les mafias s’intéressent aussi à la sauce tomate.
L’Empire de l’or rouge nous raconte le capitalisme mondialisé. Il est le roman d’une marchandise universelle..


EAN : 9782213681856
EAN numérique : 9782213684390
Code article : 5988897
Parution : 17/05/2017—288pages
Format :135 x 215 mm

Lire un extrait : chapitre premier
I
Environs de Wusu, Xinjiang, Chine

L’autocar transporte des travailleurs en provenance de la banlieue de Wusu, dans le nord du Xinjiang, une ville à mi-chemin entre la capitale régionale, Ürümqi, et le Kazakhstan. Le véhicule avale des kilomètres de routes bien asphaltées, traverse des paysages urbains désolés, puis des espaces de terres agricoles où se multiplient les courbes, les rouleaux de poussière, avant d’emprunter un ultime tronçon terreux. Il se gare le long d’une haie de maïs derrière laquelle s’étend un champ de tomates de 35 Mu, environ 2,3 hectares. La parcelle est faite d’une seule bande de terre, aussi longue que trois terrains de football mis bout à bout, en bordure de laquelle stationnent déjà plusieurs minibus.

Tout le monde descend de l’autocar précipitamment. Des femmes courent, tirent d’une main leur enfant essoufflé. Dans l’autre, elles tiennent leur hachoir de travail au manche gravé, décoré de fleurs. Tous se hâtent afin de pouvoir s’emparer au plus vite de paquets de grands sacs de toile plastifiée et les disséminer dans le champ. Lorsque tous les sacs ont été pris, un tracteur et sa remorque réapprovisionnent les arrivants. Ces sacs disparaissent à leur tour. « Il n’y a pas de temps à perdre », lance un cueilleur haletant. Aujourd’hui, chaque sac de 25 kg sera payé 2,2 yuans ‒ l’équivalent d’environ 30 centimes d’euro, soit un peu plus d’un centime le kilo de tomates ramassé.

Les cueilleurs échangent quelques mots, jamais en mandarin, toujours dans leur dialecte, pour mieux organiser le début de la récolte, se répartir les rangs, choisir une bonne position de départ.

Une jeune fille, quatorze ans à peine, ploie sous une charge peut-être aussi lourde que son maigre corps : elle porte péniblement sur son dos frêle un paquet de sacs. Elle laisse tomber au sol son ballot, en tranche le cordage et se met au travail. D’autres enfants et adolescents sont venus travailler dans le champ. La plupart des ouvriers agricoles sont originaires du Sichuan, une province pauvre du centre-ouest de la Chine située à plus de trois mille kilomètres ; les autres sont ouïgours. Les cent cinquante cueilleurs forment des petits groupes épars de dix à vingt personnes, séparés entre eux par une distance régulière. Beaucoup de femmes et d’hommes accomplissent leur travail seuls. Quand ils travaillent à deux, une division des tâches s’est instaurée.

Accroupis, les uns lèvent leur hachoir au-dessus de leur tête, puis, d’un coup sec, procèdent à une coupe nette afin de sectionner le pied de tomates. Les autres se penchent pour ramasser la plante feuillue chargée de fruits mûrs et la secouer vigoureusement. Les tomates se détachent, tombent au sol avec un petit bruit sourd. Peu à peu, des lignes rouges et vertes se dessinent et strient le champ. D’un côté, des amoncellements de déchets verts, hauts jusqu’au genou. De l’autre, de longs traits rouges.

Des dizaines de travailleurs battent littéralement la terre au hachoir, s’y reprenant à plusieurs fois lorsqu’un pied de tomates est particulièrement robuste ; ceux qui les suivent rassemblent les fruits épars, accroupis ou à genoux, avec le plat du large couteau, ou à mains nues. Il s’agit maintenant de remplir les grands sacs. Le champ luxuriant se transforme au fil des heures en une terre nue.

Certaines femmes, pour se protéger du soleil, portent une casquette enveloppée d’un tissu épais. Rares sont ceux qui parlent. On n’entend que les coups répétés des hachoirs, le bruissement de la toile des sacs qui se remplissent et sont déplacés. Soudain un chant mélancolique et puissant s’élève dans le lointain. Quelques-uns s’autorisent un bref regard dans la direction d’où semble monter la voix anonyme. On n’aperçoit que des silhouettes au travail, penchées vers le sol.

Une femme porte un nourrisson dans son dos. Elle s’éreinte dans l’extrême chaleur humide. Des enfants en bas âge, trop jeunes pour travailler, jouent sur la parcelle avec des bouts de bois ou des cailloux. Ils tapotent le sol avec un hachoir oublié pour imiter leurs parents ou portent à leur bouche des tomates non rincées, pleines de traces blanches : des résidus de pesticides. Le soleil est si brûlant que certains d’entre eux déambulent sans tricot. Beaucoup se grattent. Leurs visages et leurs mains présentent des traces d’irritation ou de maladies de peau. Ils n’en sont pas à leur première journée de la saison passée au champ.

L’homme qui travaille en chantant d’une belle voix mélancolique est originaire du Sichuan. Lamo Jise, trente-deux ans, est de l’ethnie Yi, tout comme son épouse. « Aujourd’hui nous devrions récolter environ cent soixante sacs de tomates à nous deux, ma femme et moi [soit environ quatre tonnes]. Ensemble, on devrait gagner aux alentours de 350 yuans. » C’est-à-dire l’équivalent de vingt-quatre euros par personne pour une journée éprouvante de labeur, sous un soleil de plomb, qui ne s’achèvera qu’à la nuit tombée. « Je chante pour me donner du courage », me dit-il.

Portant une casquette rouge, Li Songmin se tient à un coin du champ, il surveille la récolte. Le producteur sait que ses tomates seront livrées par camion dès ce soir à une usine de l’entreprise Cofco Tunhe. Ensuite, il ignore tout de la destination de sa matière première, une fois qu’elle aura été transformée. Li Songmin est le locataire de la parcelle. Il ne connaît personnellement aucun des cueilleurs qui récoltent ses tomates. Ni les migrants du Sichuan, majoritaires ce jour-là, ni les Ouïgours : tous ont été recrutés par un « prestataire de service en main-d’œuvre ». Le producteur de tomates n’a de contact qu’avec l’entreprise Cofco Tunhe. Elle lui fournit et impose les variétés de tomates d’industrie à forte productivité qu’il doit cultiver selon un cahier des charges précis. Elle lui garantit l’achat de sa récolte à un prix négocié. Elle se charge de lui trouver des cueilleurs en temps voulu. Elle gère l’acheminement des tomates jusqu’à l’usine.

Cofco Tunhe est la première compagnie de transformation de tomates d’industrie en Chine. C’est aussi le numéro deux mondial du secteur. Cofco, acronyme de China National Cereals, Oils and Foodstuffs Corporation, est classée par le magazine Fortune au palmarès « Global 500 », classement des multinationales les plus puissantes de la planète selon leur chiffre d’affaires. Ce gigantesque conglomérat chinois rassemble sous son nom un très grand nombre d’entités qui ont été créées du temps de Mao Zedong, quand Cofco était la seule entreprise d’État chinoise habilitée à importer et exporter des denrées agricoles. Tunhe est une filiale de Cofco spécialisée dans le sucre et la tomate d’industrie. L’entreprise détient quinze usines transformant la tomate ; quatre se trouvent en Mongolie intérieure et onze au Xinjiang ‒ sept usines au nord de la région autonome, quatre au sud.

Cofco Tunhe fournit en concentré de tomates les plus grandes multinationales de l’agro-alimentaire, telles Kraft Heinz, Unilever, Nestlé, Campbell Soup, Kagome, Del Monte, PepsiCo ou encore le groupe américain McCormick, numéro un mondial des épices et propriétaire en Europe des marques Ducros et Vahiné. Chaque année, Cofco Tunhe produit aussi 700 000 tonnes de sucre, achetées en partie par Coca-Cola, Kraft Heinz, Mars Food, Mitsubishi, ainsi que par le géant chinois du lait Mengniu Dairy, dont Cofco et Danone sont les principaux actionnaires. Cofco Tunhe est encore l’un des plus importants producteurs de purée d’abricot au monde.

Le mastodonte chinois transforme annuellement 1,8 million de tonnes de tomates fraîches afin de produire 250 000 tonnes de concentré de tomates, soit un tiers de la production chinoise. Obtenu à partir des tomates cueillies dans des milliers de champs au Xinjiang, comme celui-ci près de Wusu, le concentré de tomates Cofco est une véritable matière première, exportée dans plus de quatre-vingts pays.