- par Rodolf Etienne

Pendant près de quatre décennies, un homme a présidé aux destinées de Sainte-Luce, dans le sud de la Martinique.
Son nom : Jean Énal, parfois identifié dans les sources sous les prénoms de Gilbert Jean Énal. Boulanger, il dirigea la commune du 4 août 1926 jusqu’en mars 1965.
Avec ses trente-neuf années à la tête de la municipalité, Jean Enal détient le record de longévité parmi les maires de Sainte-Luce.
De l’entre-deux-guerres à la départementalisation, de l’administration coloniale à la modernisation des communes martiniquaises, retour sur un maire dont la longévité politique mérite de retrouver sa place dans la mémoire collective. Pour autant, son parcours reste étonnamment peu documenté dans les ressources biographiques.
Un maire au cœur des grandes transformations du XXe siècle
En août 1926, soit un tout petit peu plus d’une centaine d’années, lorsque Jean Énal accède à la mairie, la Martinique est encore une colonie française. Les communes rurales vivent largement de l’agriculture, tandis que les activités commerciales et les infrastructures se concentrent dans les bourgs et les principaux centres urbains. Trente-neuf ans plus tard, lorsque son mandat s’achève, la Martinique est devenue un département français depuis 1946. L’administration, les institutions publiques et les attentes des populations ont profondément évolué. Jean Énal a donc traversé trois périodes décisives : les dernières décennies du régime colonial, la Seconde Guerre mondiale et l’installation progressive des institutions départementales.
L’itinéraire de Jean Enal permet d’interroger une question essentielle : comment les responsables municipaux martiniquais ont-ils accompagné, négocié ou parfois résisté aux transformations institutionnelles de leur époque ?
1939 – la reconstruction de la mairie, une trace concrète de son action
La mairie historique de Sainte-Luce constitue une piste iconographique privilégiée pour documenter le mandat de Jean Énal. L’un des témoignages matériels les plus solides de son action municipale est conservé dans la documentation du ministère de la Culture. La notice patrimoniale indique que la mairie de Sainte-Luce fut reconstruite en béton à l’initiative de Jean Énal et inaugurée le 21 août 1939, quelques jours avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en Europe. L’opération mobilisa notamment l’architecte-ingénieur Constant Eudaric et l’entrepreneur Rémy Duclovel. Une partie de cet édifice subsiste malgré les agrandissements intervenus ultérieurement. Cette réalisation ouvre plusieurs pistes d’analyse. Pourquoi reconstruire la mairie à cette époque ? Quelle était la situation financière de la commune ? Comment furent choisis l’architecte et l’entrepreneur ? Quels autres équipements furent réalisés sous cette administration ?

Sainte-Luce – Place de la mairie
La Seconde Guerre mondiale – accompagner la départementalisation
Entre 1939 et 1945, Sainte-Luce connaît, comme le reste de la Martinique, les conséquences de la guerre et du régime de Vichy. Sous l’administration de l’amiral Robert, les restrictions économiques, les difficultés d’approvisionnement et les tensions politiques affectent la vie quotidienne.
Quelle fut alors la position de Jean Énal ? Comment géra-t-il les restrictions alimentaires et les besoins de la population ? Quel rôle jouèrent les commerçants, les pêcheurs et les agriculteurs dans la vie communale ?
La loi du 19 mars 1946 modifie profondément le cadre institutionnel de la Martinique. Pour les communes, la départementalisation ouvre une période de réorganisation administrative et de transformation progressive des services publics. Jean Énal demeure maire pendant près de vingt années après cette réforme. Cette continuité soulève une question historique particulièrement intéressante : comment un élu arrivé au pouvoir dans le cadre colonial a-t-il exercé ses responsabilités dans le nouveau système départemental ? Il faudrait notamment étudier les politiques municipales concernant l’éducation, les chemins communaux, l’assainissement, l’approvisionnement en eau, l’habitat et les équipements collectifs. Les budgets et délibérations permettraient de mesurer les réalisations de son administration, mais aussi ses limites.
1965 – la fin d’un cycle politique – une mémoire à reconstruire
En mars 1965, Jean Énal quitte la direction municipale. Jean Maran lui succède le 21 mars et dirigera Sainte-Luce jusqu’en 1990. Cette succession marque le passage entre deux générations d’élus : celle qui a connu la Martinique coloniale et celle qui exercera dans un département progressivement transformé par les politiques publiques de la seconde moitié du XXe siècle. Mais que sait-on des circonstances de ce changement municipal ? S’agissait-il d’un retrait volontaire, d’une défaite électorale ou d’une recomposition politique ?
L’histoire de Sainte-Luce ne saurait se résumer aux mandats de ses élus les plus récents. Elle s’est construite au fil des décisions prises par des générations de responsables municipaux, mais aussi par les agriculteurs, les pêcheurs, les commerçants, les enseignants, les artisans et les familles du territoire.

Sainte-Luce – Le bourg, ses restaurants, son église, son quai



