Honorer nos aïeux en bâtissant demain

  Chaque mois de mai, la Martinique s’habille de mémoire. Le 22, nous commémorons l’abolition de l’esclavage de 1848, ce jour où nos ancêtres sont passés du statut de biens à celui d’hommes et de femmes libres.
  Nous avons bien sûr raison de le faire. La mémoire est une dette sacrée. Oublier serait trahir. Mais la sagesse créole d’aujourd’hui nous enseigne aussi qu’il ne faut pas rester le regard fixé dans le rétroviseur pendant que la route file devant. Commémorer, oui. Se figer dans la commémoration, non.
  Le passé nous a légué des blessures, des forces et des complexités. Il nous a donné le sens de la dignité, la rage de vivre, le goût de la liberté chèrement acquise. Pourtant, le présent nous interpelle avec urgence : chômage qui ronge surtout les jeunes, départ massif des forces vives, dépendance économique encore trop lourde, services publics qui peinent, violence qui abîme nos quartiers, préservation de notre environnement menacé par le changement climatique et nos propres négligences.
  Alors que faire ? Faut-il choisir entre honorer nos morts et nourrir nos vivants ? Certainement pas. Le véritable hommage que nous pouvons rendre à ceux qui ont souffert dans les champs de canne, c’est de bâtir une Martinique où leurs descendants ne subissent plus de nouvelles chaînes : celles du découragement, de l’assistanat chronique, de la perte de confiance en soi ou de la division.L’avenir, lui, nous regarde droit dans les yeux. Il nous demande : qu’allons-nous faire de cette liberté obtenue il y a plus de cent soixante-dix ans ?
  Allons-nous continuer à la célébrer chaque année tout en la laissant se vider de sens, ou allons-nous la remplir de responsabilité, d’initiative, d’éducation exigeante, d’éthique, d’entrepreneuriat créatif et de solidarité réelle ?
  Car être fidèle à nos ancêtres, ce n’est pas répéter indéfiniment leur plainte. C’est transformer leur cri de liberté en actes concrets : former nos enfants à exceller, valoriser notre terre et notre mer, réapprendre le sens de l’effort collectif, exiger de nous-mêmes et de nos dirigeants la même hauteur que celle dont firent preuve Schoelcher et les insurgés de 1848, chacun à leur manière.
  Amis, commémorons donc avec fierté et gravité. Puis, retroussons nos manches. Le passé nous a ouvert la porte. Le présent nous donne le champ, l’espace. L’avenir jugera ce que nous en aurons fait. C’est cela, la vraie émancipation : passer de la mémoire subie à la construction assumée. N’est-ce pas ?
Bon mois de mai donc, chers amis !
Que nos fleurs de balisiers soient belles, mais que nos projets soient, eux aussi, beaux, davantage encore !
Jean-Pierre MAURICE