— Par Jean Samblé —
À l’approche des élections municipales prévues le 15 mars, la vie politique de Fort-de-France, chef-lieu de la Martinique, traverse une période de fortes tensions. Le scrutin s’annonce décisif pour l’avenir du Parti progressiste martiniquais (PPM), formation historique fondée en 1958 par Aimé Césaire et longtemps dominante dans la capitale martiniquaise. Le maire sortant, Didier Laguerre, candidat à un troisième mandat, mène campagne dans un contexte politique inédit, marqué par des affaires judiciaires, une recomposition des alliances et l’émergence de nouvelles forces issues du mouvement social.
Une affaire judiciaire au cœur de la campagne
Pendant plusieurs semaines, l’hypothèse d’une condamnation judiciaire a pesé sur l’avenir politique de Didier Laguerre. Le maire de Fort-de-France était poursuivi devant le tribunal judiciaire de Paris pour recel de détournement de fonds publics aux côtés de son premier adjoint, Yvon Pacquit, et de l’ancien maire de la ville, Serge Letchimy.
L’affaire trouve son origine dans un rapport de la chambre régionale des comptes publié en 2021. Celui-ci pointait un montage administratif ayant permis à Serge Letchimy de faire valoir ses droits à une retraite anticipée d’ingénieur territorial de la ville de Fort-de-France en 2016, alors qu’il occupait toujours un mandat parlementaire à l’Assemblée nationale.
Le parquet soupçonnait un système ayant permis à l’ancien député de bénéficier d’avantages financiers indus. Toutefois, le tribunal correctionnel de Paris a finalement relaxé Didier Laguerre et Yvon Pacquit, contrairement aux réquisitions du parquet. Cette décision a levé la menace d’une peine d’inéligibilité qui aurait pu compromettre la campagne du maire sortant.
La situation de Serge Letchimy est différente. L’ancien maire de Fort-de-France, qui dirige aujourd’hui le conseil exécutif de la Collectivité territoriale de Martinique (CTM), a été reconnu coupable de « concussion ». Les juges l’ont condamné à dix-huit mois de prison avec sursis, à 150 000 euros d’amende et à cinq ans d’inéligibilité. L’élu conteste cette décision et a annoncé faire appel, dénonçant une décision « infondée » et un « acharnement judiciaire ».
En l’absence d’exécution provisoire de la peine, Serge Letchimy peut conserver son siège à la collectivité territoriale pendant la durée de la procédure d’appel.
Un soulagement pour le maire sortant
Pour Didier Laguerre, la relaxe constitue un soulagement majeur. Si une condamnation avait été prononcée, elle aurait placé sa candidature dans une position extrêmement fragile, en introduisant une incertitude juridique et politique à quelques semaines du scrutin.
Cette décision judiciaire pourrait également avoir un effet sur l’électorat. Certains observateurs estiment qu’une partie des électeurs hésitants pourrait finalement se rallier au maire sortant, rassurée par l’issue de la procédure.
Cependant, ce dénouement judiciaire ne suffit pas à dissiper toutes les difficultés du PPM. Le parti aborde ces élections municipales dans un contexte politique moins favorable que lors des scrutins précédents.
Le recul du PPM dans son bastion historique
Depuis sa création par Aimé Césaire, le Parti progressiste martiniquais a dominé la vie politique de Fort-de-France pendant plusieurs décennies. Césaire lui-même a dirigé la ville sans interruption de 1945 à 2001, avant de transmettre la mairie à Serge Letchimy.
Cette domination historique a cependant été fragilisée ces dernières années. L’épisode le plus marquant reste la défaite du député Johnny Hajjar lors des élections législatives anticipées de 2024.
Dans la circonscription correspondant à Fort-de-France, il avait été battu par la candidate socialiste Béatrice Bellay. Cette victoire s’était construite grâce au soutien, au second tour, de l’indépendantiste Francis Carole, figure du Parti de libération de la Martinique.
Pour de nombreux observateurs, cette défaite a constitué un véritable signal d’alarme pour le PPM, jusque-là considéré comme quasi imprenable dans la capitale martiniquaise.
Une alliance politique inattendue
Pour les municipales, Béatrice Bellay et Francis Carole ont décidé d’aller plus loin que la simple alliance de second tour qui avait permis la victoire aux législatives.
Les deux responsables politiques conduisent désormais une liste commune. Francis Carole en est la tête de liste, tandis que Béatrice Bellay occupe la deuxième position.
Cette coalition est parfois qualifiée d’« improbable » en raison des différences idéologiques entre les deux formations : l’une se réclame du socialisme français, l’autre du courant indépendantiste martiniquais.
Les intéressés réfutent toutefois cette lecture. Pour eux, l’élection municipale doit avant tout porter sur les enjeux locaux : urbanisme, revitalisation des quartiers, mobilité ou encore développement économique.
Le programme qu’ils défendent comprend notamment des propositions de piétonnisation de certaines rues du centre-ville et des projets visant à redynamiser plusieurs quartiers de la capitale martiniquaise.
L’irruption de nouvelles forces politiques
La campagne municipale est également marquée par l’apparition de nouvelles forces politiques issues du mouvement social.
Depuis plus d’un an, la Martinique est traversée par des mobilisations contre la vie chère et la « pwofitasyon », terme créole désignant les abus économiques et les situations de domination dans le système économique local.
Dans ce contexte est né le parti Pour le peuple (PLP), qui présente comme candidat à Fort-de-France Steeve Moreau, ancien membre du PPM.
Cette formation politique a été fondée par des militants du Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens, une organisation active dans les manifestations contre la vie chère.
Parmi ses soutiens figure Rodrigue Petitot, surnommé « le R », figure médiatique du mouvement social. Connu pour ses prises de position virulentes contre le système politique local, il accuse régulièrement le PPM de monopoliser le pouvoir politique et économique sur l’île.
Le candidat Steeve Moreau adopte une rhétorique plus institutionnelle mais critique lui aussi la gestion municipale. Il promet notamment de lancer des audits financiers sur les structures satellites de la ville afin d’améliorer la transparence dans l’utilisation des fonds publics.
Une campagne très fragmentée
Outre ces candidatures, d’autres forces politiques participent à la compétition électorale.
Le parti autonomiste Péyi-A présente également une liste menée par Nathalie Jos.
Parmi les propositions de cette formation figurent la création de centrales d’achat municipales destinées à lutter contre la vie chère, ainsi que le développement de panneaux solaires sur les bâtiments publics afin de produire une électricité revendue à moindre coût aux petites entreprises locales.
Au total, plusieurs listes sont en lice pour conquérir la mairie, dans un contexte politique particulièrement éclaté.
Les défis sociaux et démographiques de la capitale martiniquaise
Au-delà des rivalités partisanes, les habitants de Fort-de-France sont confrontés à des difficultés structurelles importantes.
La ville compte environ 75 000 habitants, mais sa population a fortement diminué au cours des vingt dernières années. Le phénomène s’explique notamment par le départ d’une partie de la population vers la métropole ou vers d’autres communes de l’île.
Ce déclin démographique s’accompagne d’un vieillissement marqué de la population. De nombreux jeunes quittent la Martinique pour poursuivre leurs études ou trouver un emploi en France hexagonale.
Sur le plan économique, certains quartiers populaires connaissent des taux de chômage très élevés, dépassant parfois 40 %. La revitalisation économique, la sécurité et la rénovation urbaine figurent donc parmi les principales attentes de la population.
L’insécurité constitue également une préoccupation croissante, notamment en raison de la montée du narcotrafic dans certaines zones urbaines.
Un bilan financier mis en avant par la municipalité
Face aux critiques de ses adversaires, l’équipe municipale sortante met en avant la gestion financière de la ville.
Au début des années 2020, la chambre régionale des comptes avait pointé une situation budgétaire fragile, conduisant la commune à adopter un plan de redressement.
Selon un rapport publié en août 2025, les finances municipales sont désormais revenues à l’équilibre, permettant à Fort-de-France de sortir de ce dispositif de redressement.
Pour Didier Laguerre, ce redressement constitue l’un des principaux arguments de sa campagne.
Une élection ouverte
Malgré cet argument de gestion, l’issue du scrutin reste incertaine. La multiplication des listes, la fragmentation de l’électorat et un taux d’abstention traditionnellement élevé — près de 75 % lors des municipales de 2020 — rendent les résultats difficiles à anticiper.
Dans ce contexte, l’élection municipale de Fort-de-France pourrait marquer un tournant politique majeur. Elle déterminera non seulement l’avenir de la capitale martiniquaise, mais aussi celui du Parti progressiste martiniquais, héritier de l’œuvre politique d’Aimé Césaire et pilier historique de la vie politique martiniquaise.
Le scrutin apparaît ainsi comme un test crucial pour mesurer la capacité du PPM à conserver son bastion historique face à une opposition désormais multiple et à une société martiniquaise en pleine mutation.
*****
***
*
M. Gabriel JEAN-MARIE Liste : COMBAT OUVRIER (LEXG)
M. Steeve MOREAU Liste : NOU DOUBOUT POU FODFWANS APY ! (LREG)
M. Didier LAGUERRE Liste : DEMOCRATES ET PROGRESSISTES (LDVG)
M. Francis CAROLE Liste : DÉMARÉ FODFWANS (LREG)
Mme Nathalie Marie Elisabeth JOS Liste : AKSYON FOYAL – ANSANM POU LÉVÉ FODFWANS (LREG)
