Cultes, culture et culture physique

— Par Suzanne Dracius —

Moi, mon culte, c’est Manman Dlo, la divinité marine caribéenne, et mon lieu de culte, c’est la mer. Pour accéder à mon lieu de culte, l’océan, je dois passer par la plage, mais je ne fais que passer. Quant aux gendarmes qui, comme ils l’ont fait le 20 mars, m’enjoindraient de sortir de l’eau alors que je nage au large, je leur rétorquerai que mon corps de Martiniquaise est sur mon lieu de culte.
Ay chaché’y !

Ils ont esclavé le corps de mes ancêtres africains – oui, esclavé, comme dit Ronsard au XVIe siècle, au siècle où tout a commencé, sous nos tropiques — toutes les tristesses de nos tropiques –, ils n’esclaveront pas mon corps créole. C’est trop tard ! J’ai les armes pour ne pas laisser « esclaver ma liberté ». Fi de Malherbe, qui estimait qu’ « esclaver » est un « mauvais mot ». Une mauvaise réalité, oui ! Un crime contre l’humanité.

C’est insensé. Tout va rouvrir tous azimuts, sauf les plages de Martinique. Les gens vont pouvoir aller se contaminer en chœur dans les églises, les mosquées, les synagogues et les temples, tous les lieux de culte, mais baigner son corps dans la mer, l’une des choses les plus saines du monde, c’est interdit. De qui se moque-t-on ?

Tant qu’il ne s’agit pas des bains de mer, toute interdiction est jugée illégale, disproportionnée, inappropriée, anticonstitutionnelle… Hier, le Conseil d’État a estimé que l’interdiction « générale et absolue » de réunion dans les lieux de culte maintenue malgré le début du déconfinement portait « une atteinte grave et manifestement illégale » à la liberté de culte. Il y a trois jours, le tribunal administratif de la Martinique a suspendu l’arrêté préfectoral prolongeant le couvre-feu jusqu’au 2 juin 2020, estimant que la mesure de couvre-feu n’était « pas justifiée par la situation sanitaire de la Martinique au jour de sa décision ». Par contre, le tribunal administratif refuse d’ordonner la réouverture des plages de ma Martinique natale.

Deux poids, deux mesures. Les cultes, mais pas la culture, portion congrue de culture physique… Les théâtres, les cinémas, les grands musées, les bistros, les restaurants, les grandes expos, les festivals, les conférences, colloques et symposiums, les récitals de poésie, tout ce qui fait l’agrément de la vie, par peur de la mort on n’a pas le droit d’y aller, mais on peut aller à l’église croire en la vie éternelle. On est sauvés ! Notre salut est assuré.

Moi, je vais prier Manman Dlo, la Maman de l’Eau, secondée de Mami Wata, divinité aquatique du culte africain vodoun, de noyer le coronavirus dans les flots de la Mer Caraïbe.

Ay chaché’y !

Illustration : Mamam Dlo de Laurent Valère. Manmandlo c’est une sirène de plus de vingt tonnes immergée dans la baie de Saint Pierre à la Martinique en hommage à la mer et en invitation à sa protection