Ces statues qui font l’actu…

Victor Schœlcher en Martinique

— par Christiane Chaulet Achour —

« Il y a une trentaine d’années, un Noir du plus beau teint, en plein coït avec une blonde « incendiaire », au moment de l’orgasme s’écria : « Vive Schœlcher ! » Quand on saura que Schœlcher est celui qui a fait adopter par la IIIe République le décret d’abolition de l’esclavage, on comprendra qu’il faille s’appesantir quelque peu sur les relations possibles entre le Noir et la Blanche ».

Frantz Fanon, Peau noire masques blancs

Près de soixante dix années séparent cette citation de Fanon et la destruction de deux statues de Schœlcher en Martinique, le 22 mai 2020, jour de commémoration de l’abolition de l’esclavage. Face à ces actes, faut-il se contenter de cris d’orfraies ou au contraire d’approbation ? Quel est l’impact d’une statue posée sans explication dans l’espace public et ainsi offerte au respect, sinon à l’admiration ? Les actes de ces jeunes femmes, intervenant intempestivement au vu et au su de tous, invitent à réfléchir à l’écriture de l’Histoire qui ne peut être scellée dans le marbre une bonne fois pour toutes et surtout à l’essaimage des symboles – statues et monuments, noms de rues et d’édifices publics -, qui ne peuvent être inamovibles dans le dynamisme des sociétés en devenir.

J’ai emprunté à Bertrand Dicale le titre de son émission, trop courte à mon goût, que j’écoute chaque semaine, « ces chansons qui font l’actu »… Car la statue, comme la chanson, est aussi symbole, figement d’un sens que l’on donne à un événement, alors qu’elle est datée et répond à une intention qui ne peut être intemporelle.

Commentant l’anecdote rappelée au début de cette chronique, au chapitre 3 de son essai, et sans affirmer sa véracité, Fanon indiquait qu’elle agitait « un conflit explicite ou latent, mais réel », conflit donc qu’il souligne il y a soixante dix ans. Elle éclaire, nous semble-t-il, l’exaspération que peut faire naître l’érection de V. Schœlcher comme figure glorieuse de l’abolition de l’esclavage par le discours colonial depuis deux siècles, chez celles et ceux qui en subissent les mensonges et les détournements. En ce sens et plus intimement pourrait-on dire, Alice Cherki raconte un souvenir d’enfance du même Fanon, lui qui était avare de ce type de confidence, dans le portrait qu’elle lui consacre en 2000 :

« De ce temps-là, le seul souvenir un peu personnel qui me fut raconté par Fanon, avec une certaine émotion et une gravité disproportionnée au souvenir, est ce que répétitivement je ne peux m’empêcher d’appeler « l’épisode Schœlcher » :

Emmené, à dix ans, comme tous les enfants de l’école au monument Schœlcher pour rendre hommage au héros qui a « libéré les esclaves de leurs chaînes », le petit garçon de l’école primaire se demande brusquement pourquoi celui-ci est un héros ; qu’est-ce qu’il y avait avant dont on ne parle pas et qui a eu lieu ? C’est cet avant qui mérite qu’on l’honore, qu’on en parle, cet inouï d’hommes et de femmes mis en esclavage, assujettis au Code Noir. L’homme se trouble en évoquant ce vacillement confus du petit garçon qu’il fut. (…) Ce jour-là, dit l’homme parlant de l’enfant, « j’ai compris pour la première fois que l’on me racontait une histoire qui s’écrivait sur un déni, que l’on m’indiquait un ordre des choses falsifié. J’ai continué à jouer, à faire du sport, à aller au cinéma mais rien n’était plus pareil. C’est comme si j’ouvrais mes yeux et mes oreilles » ».

Deux statues

Il faut avoir regardé cette statue trônant sur la place de Fort-de-France pour bien mesurer la réaction plus ou moins forte que peut susciter l’attitude paternaliste du sujet, entourant les épaules d’une jeune esclave qui a le visage tourné vers lui. La dénoncer est-il suffisant ? De jeunes Martiniquais ont estimé qu’il était nécessaire de passer à une action plus éradicative en la faisant tomber à terre. Ils ont été aussitôt condamnés du plus haut sommet de l’Etat à celui de divers niveaux institutionnels.

Une autre statue dans la ville qui porte le nom de Schœlcher a subi le même sort. Peut-on apprécier le geste de déboulonnage de la même façon dans l’un et l’autre cas ? Peut-être pas.

Cette seconde statue avait déjà été dégradée en septembre 2013, dégradation qui avait été dénoncée par la municipalité, citant Aimé Césaire : « Nous considérons que Victor Schœlcher est une des grandes figures emblématiques du mouvement abolitionniste au XIXe siècle comme l’écrivait Aimé Césaire «la clairvoyance de Schœlcher avait donné le branle de la liberté, l’impétuosité nègre fit le reste ». 

 

 

Si, parfois, les divers commentateurs donnent le nom du sculpteur de la statue de Fort-de-France, aucun ne donne celui du second… de la seconde. Victor Schœlcher se penchant vers une jeune esclave est l’œuvre d’Anatole Marquet de Vasselot (1840-1904) : ce sculpteur a réalisé des dizaines de bustes de personnalités comme Abraham Lincoln, Balzac ou Lamartine. Il a sculpté aussi des sujets animaliers, honoré des commandes pour des églises et des bibliothèques. Sa notoriété est modeste et c’est donc un artiste de second rang auquel a été demandée cette sculpture, en 1904, année du centenaire de la naissance de Victor Schœlcher. Elle était dressée entre ce qui était à l’époque le Palais de Justice et ce qui était le Pensionnat Colonial (des jeunes filles), puis le Lycée des jeunes filles, et enfin, le collège Renan. Donc, pendant des dizaines d’années, des générations de jeunes Martiniquaises, puis de Martiniquais et Martiniquaises sont passés sous ces fourches caudines et certains d’entre eux ont connu une expérience plus ou moins similaire à celle de Fanon. Sur le socle figure une phrase sans doute de V. Schœlcher, mais qui n’est pas extraite du décret d’abolition du 27 avril 1848 : « Nulle terre française ne portera plus d’esclaves ».

Même si le sculpteur n’a pas la notoriété d’un Rodin (… loin s’en faut !), il n’en reste pas moins un artiste qui, en réalisant la commande, interprète son modèle. Pour la seconde statue qui porte la même inscription sur son socle, l’interprétation est tout à fait différente : le sujet est seul, en pied et semble proclamer quelque chose. L’artiste qui l’a réalisée est la Martiniquaise Marie-Thérèse Julien Lung-Fou (née en 1909) : en 2018, la bibliothèque des Trois-Ilets lui a rendu hommage en prenant son nom. Elle fut pionnière en matière d’écriture du créole et en arts plastiques. Elle avait fait l’école des Beaux-arts de Paris. Elle n’a cessé de valoriser la défense des coutumes martiniquaises (carnaval, cuisine, contes, proverbes…). Raphaël Confiant a vu en elle un précurseur de la créolité.

Les artistes de ces deux statues invitent à une appréciation différente de leur intervention et ne devraient pas s’effacer devant le sujet traité. On peut regretter alors qu’une jeune féministe d’aujourd’hui réduise en miettes la statue d’une autre femme qui fut assez audacieuse pour se lancer dans une carrière de sculptrice en Martinique à cette époque. Au passage, remarquons que « précurseur » et « sculpteur » n’ont pas de féminin usuel !

Concert de voix

Depuis le 22 mai 2020, journalistes, historiens et essayistes prennent position par rapport à l’événement, condamnant l’excès, l’ignorance et appelant au « devoir de mémoire ». On sait que cette problématique désigne, entre autres, les non-dits de l’Histoire coloniale. Avec les événements du 22 mai, nous sommes justement plongés dans cette Histoire. Sébastien Ledoux rappelle que : « Doté d’une forte charge émotive, (le devoir de mémoire) traverse les débats sur la recomposition du récit national, la place du témoin, le rôle de l’historien, la patrimonialisation du passé ou la reconnaissance des victimes, qui traduisent un tournant majeur et accouchent de nouvelles questions dont l’actualité est toujours brûlante ».

Myriam Cottias, directrice du Centre international de recherches sur les esclavages et post-esclavages, a expliqué, dans La Croix du 25 mai, pourquoi ce personnage est au centre de tensions mémorielles :

« S’il ne faut pas minimiser le rôle de Victor Schœlcher dans cette lutte, il faut aussi être conscient de l’existence d’une multitude de révoltes d’esclaves tout au long de la période esclavagiste et plus particulièrement au XIXe siècle, qui exercent une pression sur la société esclavagiste française ».

Elle appelle donc à une connaissance de l’Histoire avec ses complexités qui, seule, permettra de redimensionner à leur juste place faits et acteurs et à ne pas adopter des interprétations erronées comme celle qui affirme que « Victor Schœlcher n’aurait pas été l’artisan de l’abolition de l’esclavage et les esclaves se seraient libérés eux-mêmes par la révolte. » « Car, poursuit la chercheuse, si ce discours a l’avantage de réintroduire l’individu esclave, comme une personne ayant eu la capacité de peser sur sa propre histoire, de le dégager ainsi de sa « chosification » inscrite dans le Code Noir, il est inexact historiquement. Les chercheurs insistent beaucoup sur l’aspect multifactoriel de l’abolition ».

Pour France Info, le journaliste Jean-Marc Party écrit le 26 mai 2020 : « La destruction de ces monuments constitue un crime de lèse-majesté pour certains, un acte de vandalisme pour d’autres, un signe de méconnaissance de pans entiers de notre histoire tourmentée pour d’autres encore ». Mais pour les deux intervenantes, c’est un acte « politique et symbolique ». Elles estiment qu’on accorde à l’abolitionniste français une place surdimensionnée par rapport aux révoltes d’esclaves qui ont acculé la France à voter cette abolition. Jean-Marc Party conclut :

« Qui peut prétendre que nous sommes, chacun de nous, au clair sur les grandes figures de notre passé ? Quelles sont les institutions publiques de préservation de notre mémoire collective ? Les esclaves insurgés et les nèg mawon ont-ils la même importance dans notre inconscient collectif que les abolitionnistes français comme Schœlcher ? Qui nous l’a expliqué et démontré ?

Condamner est sûrement légitime, pour qui s’estime offusqué par un geste d’une rare détermination. Pourtant, n’est-il pas tout autant légitime, ce cri de colère poussé par une fraction de la population ? Qu’avons-nous à perdre à engager un débat sincère et nécessairement fécond sur notre héritage commun et les mille et une manières de le valoriser? »

Marcel Dorigny le 29 mai, dans le cadre du CIFORDOM, s’insurge face à l’ignorance que révélerait cet acte :

« S’il est aujourd’hui incongru de dresser un portrait idyllique de Victor Schœlcher, l’historien doit tout de même rappeler la hardiesse de ses prises de positions sur plusieurs points importants et qui en firent un personnage à part dans l’élite sociale et intellectuelle de son temps. Sur l’esclavage, il fut un des premiers à rompre avec le dogme d’une abolition nécessairement graduelle : dès le début des années 1840, voire dès 1838, il se prononça pour une « abolition immédiate », seule voie à suivre pour éviter un embrasement des îles (…) Dénoncer aujourd’hui Victor Schœlcher, en bloc, sans nuances, semble vouloir nier l’histoire et les travaux des historiens, ou peut-être plus prosaïquement ignorer l’histoire et s’enfermer dans des schémas simplistes et rassurants ? »

Je ne veux pas rentrer dans les arguments avancés par chaque intervenant mais je me permets de souligner que l’indemnisation des colons était bien prévue dans le décret d’abolition, contrairement à ce qu’affirme l’historien : « Il est donc totalement erroné de transformer l’abolitionniste Schœlcher en « père de l’indemnité » en faveur des maîtres, ancêtres des békés d’aujourd’hui ». Pour mémoire, l’article 5 dudit décret : « L’Assemblée nationale réglera la quotité de l’indemnité qui devra être accordée aux colons ».

Notons que dans le Dictionnaire des esclavages, sous la direction d’Olivier Pétré-Grenouilleau en 2010, la notice consacrée à Victor Schœlcher est courte et très synthétique et souligne bien que l’abolitionniste ne fut pas un anticolonialiste.

Il y aurait bien d’autres interventions à rappeler. Il faut reconnaître qu’en France, Victor Schœlcher est presqu’un illustre inconnu. En 2001, dans son étude sur « Schœlcher et le schœlchérisme », Bernard Mouralis rappelait que lorsque François Mitterrand déposa, en 1981, une rose sur les tombes de Jean Jaurès, Jean Moulin et… Victor Schœlcher, plus d’un journaliste alla remettre ses tablettes à jours à son propos ! Réduit à son action pour l’abolition de l’esclavage, il devenait alors le symbole de la France, patrie des droits de l’homme selon l’expression consacrée – qui, elle aussi, demanderait à être dépoussiérée…–, et on a passé à la trappe le fait que les révoltes d’esclaves aux Antilles conduisait inéluctablement à cette abolition. Le critique détaille l’ensemble de ses actions et de ses écrits et note les dates de ses voyages dont deux sont importants pour la suite de cette chronique : en 1829-1830, il fait son premier voyage dans la Caraïbe ; le second a lieu en 1840-1841 dont la Martinique, la Guadeloupe et Haïti. C’est après 1848, qu’il ira vers l’Afrique et plus particulièrement le Sénégal. Ces voyages lui ont permis de tracer les caractéristiques de l’esclavage : conditions de vie ou de survie, statut, châtiments, rapports maître/esclave, relations maître/esclaves femmes. Il n’a pas regardé que du côté des planteurs, il a aussi observé les différentes façons dont les esclaves vivent leur condition : marronnage, empoisonnement des maîtres, suicides. « Il analyse, écrit encore Bernard Mouralis, et démonte le préjugé de couleur, sa petitesse, ses sophismes, cette certitude d’être toujours dans son bon droit ».

Parmi les ouvrages de V. Schœlcher, on peut noter : Esclavage et colonisation avec un avant-propos de C-A.Julien et une introduction d’Aimé Césaire, aux PUF en 1948 :

« Évoquer Schœlcher, ce n’est pas invoquer un vain fantôme, c’est rappeler à sa vraie fonction un homme dont chaque mot est encore une balle explosive… Schœlcher dépasse l’abolitionnisme et rejoint la lignée de l’homme révolutionnaire : celui qui se situe résolument dans le réel et oriente l’histoire vers sa fin ».

 

Ses cendres furent transférées au Panthéon le 20 mai 1949.

Il est temps de revenir sérieusement sur l’Histoire coloniale, ce que font les historiens, mais surtout d’en diffuser massivement les découvertes et les résultats comme un volet incontournable de l’Histoire de France et pas seulement des Antilles : qui sait seulement qui est Victor Schœlcher aujourd’hui et pourquoi le 22 mai est désormais la date de commémoration de l’abolition de l’esclavage et non le 27 avril 1848, date du vote du décret ? Ces statues auraient dû être enlevées et remises à un musée depuis longtemps ! Et il faudrait rassembler toutes les statues érigées en l’honneur de Schœlcher (par qui ? quand ? où ?) et recenser les rues, bibliothèques, lycées qui portent son nom pour étayer une étude de l’utilisation des symboles à tel ou tel moment de la politique nationale.

Ces jeunes femmes intervenant ainsi dans l’espace public posent la question de l’action directe et spectaculaire pour faire bouger les choses. A la recherche historique et à l’action politique et citoyenne de prendre le relais pour des résultats concrets au-delà de l’agitation médiatique… Les historiens ont rappelé le processus qui a conduit à l’abolition dans l’histoire de l’esclavage. Toutefois, en ma qualité de littéraire, ma question a été autre et complémentaire : y a-t-il une œuvre littéraire qui a donné à Victor Schœlcher une fonction de personnage dans une fiction ? Car, par le travail de l’imaginaire, donner ce statut à cet homme politique, c’est l’interroger dans la complexité de la société d’alors à partir d’une interrogation d’aujourd’hui. Il y avait bien l’essai historique de Raphaël Tardon (1911-1967), Le combat de Schœlcher, publié chez Fasquelle en 1948 (adapté en film par son fils en 1998) ; il y avait l’introduction d’Aimé Césaire. Mais ce qui m’intéressait était une mise en fiction car ma conviction est que l’interrogation sur l’Histoire est souvent plus pertinente dans l’écriture littéraire que dans l’écriture historique. C’est ainsi que j’ai relu Un Dimanche au cachot de Patrick Chamoiseau, en 2007, qui m’avait profondément marquée alors et que j’ai repris à la faveur de ce 22 mai 2020.

Le vendeur de porcelaine

Appelé en catastrophe par un ami éducateur dans une maison d’enfants, l’écrivain doit tenter de sortir d’un cachot, vestige des temps de l’esclavage, une jeune fille totalement cabossée par la vie. Affolé et tétanisé par le lieu et la personne, l’un et l’autre diffusant souffrance et violence à un degré insupportable, l’écrivain engage un dialogue avec lui-même, avec ses écrivains de référence (Perse, Glissant, Faulkner, Césaire) pour superposer souffrance d’aujourd’hui et violence d’hier, ce qui l’accule à écrire l’esclavage : tâche dont il connaît l’improbabilité. Car écrire l’esclavage, c’est se mesurer à l’indicible, à l’inaudible, au non-transmis ; à ce que l’on ne pourra jamais savoir vraiment et qu’il faut inventer.

L’analyse de ce roman a été faite et ce n’est pas mon propos. Je voudrais suivre ici Victor Schœlcher comme personnage littéraire imaginé par un écrivain martiniquais d’aujourd’hui. Bien que personnage référentiel, il n’a pas du tout le même statut que les écrivains de référence que le narrateur sollicite pour appuyer son propos. Il fait partie de la scénographie de la fiction au même titre que lui-même, Caroline et, pour le passé, le Maître, La Belle, L’Oubliée, Sechou, le Vieil esclave et le molosse. Il est comme une curiosité dans le monde esclavagiste que l’écrivain observe. Et comme le disait récemment Joann Sfar, inventer un personnage littéraire, c’est se débarrasser du cadavre…

Il apparaît vers la fin de la première partie sous l’appellation qui court tout au long de la fiction, « le vendeur de porcelaine ». On sait que le père de Victor Schœlcher, propriétaire d’une fabrique de porcelaine, l’a envoyé au Mexique, aux Etats-Unis et à Cuba en 1828-1830 pour représenter l’entreprise familiale ; à Cuba, il a été confronté à l’esclavage et en a été révulsé. De retour en France, il adhère à la Franc-maçonnerie et quand il hérite de la fabrique familiale, en 1832, il la revend pour se consacrer au journalisme. Nous avons vu précédemment que son voyage en Martinique date de 1840-1841 et il n’est donc plus alors « vendeur de porcelaine » : Chamoiseau semble contracter les deux périodes de ses voyages aux Amériques. « Un nègre coureur (…) guide le char d’un visiteur à longue redingote noire ». Le Maître est honoré de recevoir un visiteur de France qui vient vendre ses porcelaines et en profite pour visiter l’Habitation.

 

Avec emphase et citations bibliques à l’appui, le Maître lui présente son domaine. Le vendeur ne cache pas ses convictions :

« Le vendeur de porcelaine est franc : il se dit abolitionniste, prévenu contre l’esclavage, mais du camp raisonnable car des délais sont nécessaires pour ces nègres abîmés. Cela fait rire le Maître : ceux qui sont contre et qui s’émeuvent se trompent sur la réalité, et surtout ne connaissent pas les nègres. Il l’invite à sa Grand-case ».

Pour le convaincre, le Maître dresse un tableau peu flatteur des nègres qu’il faut « tenir » et des caractéristiques de chaque ethnie : « le vendeur de porcelaine l’a écouté. Mais le Maître sent, sous l’ascèse attentive, que l’esprit du visiteur regarde questionne recherche et ne bouge pas facile ». Par son écoute, il provoque le malaise. Le Maître le laisse visiter seul l’Habitation :

« Il vient de France et c’est un humaniste. Un ami des Lumières et de la vérité. Il aime la musique et les arts. Il goûte aux choses de l’esprit. Il nourrit l’idée haute du fait républicain et des valeurs qui vont avec. Il est méthodique, pointilleux, rationnel ».

Passant de ce qui pourrait être les pensées du Maître à sa propre pensée, l’écrivain délivre des informations sur ce visiteur : son voyage dans les différentes îles l’a interpellé et il a été horrifié par l’esclavage, « une abjection qui proliférait là, admise par tous, officielle et légale » : « Ecouter, écouter encore, écouter toujours, voir, comprendre et réagir au nom de l’humain. S’efforcer ainsi. Se refaire ainsi. Il est venu pour cela ».

Le visiteur tente, mais en vain, de communiquer avec les esclaves : « il les sent rétifs à monstration ». Il voit, sous une paupière, « la fixité d’une folie qui s’ignore ». Il sent le vide de leur être au monde, ce que Faulkner et Saint-John Perse appelleront plus tard « damnation ». Il a un peu plus de communication avec le corps intermédiaire, celui des commandeurs : « Le vendeur de porcelaine (…) pose des questions. Il guette leurs yeux. Il insiste ; Il s’attarde au détail. Il garde son opinion mais veille à bien entendre ce que déclarent les autres, et note ce qu’il en a compris sur un carnet recouvert de cuir noir ».

Le visiteur affronte aussi le molosse du Maître, le monstre : pourtant celui-ci semble accepter sa présence. Pour la première fois il voit la voûte de pierre, lieu essentiel de la fiction et blason de l’esclavage : le cachot, non nommé encore comme tel. Il rencontre l’esclave fière et énigmatique, la Belle, et il note : « l’Afrique est là ».

Il croise aussi Sechou qui est chargé de la cristallisation du sucre : il a « une bienveillance horizontale », celle du « bon » esclave. Le visiteur le met mal à l’aise en s’adressant à lui comme on ne lui a jamais parlé. Ebranlé, il pleure : « Le vendeur de porcelaine note sur son carnet : »Le cuiseur du sucre pleure sans raison apparente. (…) Le visiteur note encore : ils sont tous enfermés dans des tâches sans âme, aucune œuvre, nulle ouvrage, que des besognes parcellaires où le corps s’exécute et la conscience s’absente. Le maître-planteur est le seul à disposer d’une vision d’ensemble, depuis la terre elle-même jusqu’à la vente du sucre : un champ de savoir qui ne sert qu’à nourrir son pouvoir sur toutes ces âmes et sur cette plantation… »

C’est à ce point du récit que L’Oubliée entre dans la scénographie narrative, en position d’observatrice : « Cet homme était différent des blancs qui parfois traversaient cette vie, regardaient, s’en allaient. Quelquefois, sa perception de l’Habitation se mêlait à la sienne. Elle croyait voir et entendre avec lui ». Le visiteur sait nommer l’abject dans lequel vivent les esclaves : « Zieutant les alentours, il se dit qu’il n’y a là aucune bienfaisance, ni à l’origine, ni dans la mise en œuvre, ni dans la perspective ». Suit toute une page où les remarques du visiteur et les notes qu’il prend dans son carnet noir recoupent les pensées de L’Oubliée qui ont toujours un cran d’avance. Cette alternance entre les deux personnages, le visiteur et L’Oubliée, permet à l’écrivain de dresser un tableau d’un réalisme implacable sur l’esclavage dont la conclusion est sans appel : « Vivre dans cette mort, mourir dans cette vie, dans une attrape sans fin… Survivre, écrit le vendeur sur son petit carnet, mais survivre ici c’est accepter de mourir ».

Cette première partie s’achève sur le retour au cachot, toujours non nommé comme tel :

« Et le vendeur de porcelaine, revenu près de Sechou, évoque le petit édifice qu’il a croisé tantôt. A quoi sert-il, de quoi s’agit-il… ? Sechou voudrait ne pas répondre. Il s’entend grommeler. Ce machin-là, c’est la mort en figure… Le vendeur de porcelaine ne note rien. Il n’a pas entendu. Ou il n’a pas compris. Sechou grommelle encore à vide : c’est la mort dans la mort… »

Quittant le visiteur et l’Habitation du XIXe siècle, l’écrivain qui est dans le cachot pour sortir la jeune Caroline de sa prostration, trouve le chemin pour dire l’esclavage et ses traces sur le présent. Ces pages sont à lire. Il doit affronter ce territoire innommable, « un peu comme Faulkner affronta, avec autant de littérature que de whisky, la damnation esclavagiste du Sud ».

Ce n’est que plus de soixante pages plus loin après l’avoir laissé, perplexe, devant le cachot, que le lecteur retrouve le visiteur. Il est avec le Maître et il éprouve de la nausée à constater que, par bien des points, il en est proche : le Maître lui confie ses soucis. L’intérêt se centre sur Sechou, celui qui a construit le cachot et que l’écrivain nomme « le maçon-franc ». Cette fois, le visiteur s’approche du cachot que le molosse semble garder ; il parle par la fente à L’Oubliée dont il sait qu’elle a été enfermée dans cette voûte et il se remémore les paroles du Maître :

« Il parle à L’Oubliée. Il ne connaît pas son nom ni son visage. Il sait juste qu’il s’agit d’une jeune fille, toujours douce jusqu’alors, et qui, sans raison, dans la déraison de ces créatures-là, s’est mise à menacer tout le monde, alors qu’on a tout fait pour elle, monsieur, une vraie chienne, vicieuse et dangereuse, et je vous dis que ses yeux étaient rouges et que ses ongles s’étaient arqués comme les griffes d’une bête…

Le vendeur ne parle pas à l’ombre poisseuse ni à la pourriture qui possède l’endroit. Il s’adresse à quelqu’un. (…) Il hésite entre l’envie de s’enfuir vers la France, de retrouver ses habitudes, et celle de continuer à étudier cette fange ».

Il prend des notes pour décrire ce qu’il observe : « Ce qui rend la mémoire de l’esclavage si pleine et obsédante – dis-je à l’écrivain en train de constituer le carnet de notes du visiteur –, c’est qu’elle n’existe pas. Comme on n’en sait rien, on en sait tout ».

La littérature, l’écriture peuvent peut-être combler ce vide. La communication avec L’Oubliée que tente le visiteur échoue. Sechou prend le relais en quelque sorte pour plaider auprès de la jeune fille : « Il a vu s’éloigner le visiteur, il en parle dans l’insondable fente. Il dit que malgré son air sombre celui-ci semble une bonne personne ». Il a cette conviction car il a entraîné le visiteur vers la fosse à païens où on jette les rebuts humains de la plantation et il a vu sa réaction. Alors l’écrivain peut aller plus loin dans l’invention et imaginer que le visiteur libère L’Oubliée, « libérer la jeune fille oubliée, pauvre héroïne de ce roman… »

Il peut imaginer les pensées du visiteur à la mesure de son espoir de voir un Blanc dépasser la compassion pour être dans l’action et il prête cet espoir à la jeune fille : « Le visiteur ressemble à ce qu’elle imaginait en captant ses pensées. C’est un trouble humain, une générosité hagarde qui ballotte en dérive ». En fait, le vendeur de porcelaine n’a été, au mieux, qu’on observateur réprobateur : il n’y a pas eu de libération du cachot, la porte est restée close :

« Le visiteur note en tremblant sur son carnet : La suppliciée aurait dû s’enfuir, et elle revient… Il ne peut pas en écrire plus. Il a suivi la scène depuis la véranda de la Grand-case où il s’accroche à la balustrade. Son corps tremble sous le soyeux d’une robe de chambre (…) C’est un enfer, se dit le visiteur, toute raison est ici en déroute… »

Il doit assister encore à la cruauté du Maître qui torture La Belle et remet L’Oubliée dans le cachot. Le visiteur est tétanisé et anéanti par « tant d’horreur ! Tant de démence ! » Il tente de se réfugier dans ce qu’il aimait, avant ! Mais il ne peut. Ses protestations auprès du Maître restent lettre morte et il ne peut plus écrire. C’est plus tard, « à ses frères dans le secret d’une loge » qu’il parviendra à dire ce qu’il a compris de l’humanité fondamentale de l’esclave.

L’écrivain peut alors imaginer ce qui n’a pas eu lieu : L’Oubliée est sortie du cachot, sous les yeux de tous. Le visiteur regarde, les nègres aussi mais leurs regards sont pleins de fierté. Alors le visiteur prend L’Oubliée dans ses bras et se nomme : « Je m’appelle Schœlcher, Victor Schœlcher. Il ignore pourquoi il a tenu à se nommer. Peut-être pour attester de cette vitalité qui l’anime désormais comme une petite personne. De cette aptitude à la plus haute indignation qu’il n’a pu mettre que dans son nom ».

L’Oubliée ne lui répond pas : « De toute façon, elle n’a pas de nom. Son nom ne se prononce pas. Il sert à la désigner mais ce qui la désigne, elle, c’est ce regard qu’elle porte à présent sur les choses. Ceux qui croisent ce regard éprouvent comme un vertige ».

Le visiteur qui s’est nommé n’a pu aller au-delà de la compassion, n’a pu s’opposer au système de la plantation. Son départ est celui de l’homme de bonne conscience puisqu’il fait en sorte de traiter chacun en être humain. Il semble avoir en lui une détermination, « un souffle inhabituel : un vent qui allait naître au sud et qui inverserait les feuilles du bois-canon jusqu’à faire miroiter leur face argentée ».

Du début à la fin de la fiction, la silhouette du visiteur, vendeur de porcelaine, pose les questions de la violence, de l’inhumanité, de la fange : il est un obstacle à l’acceptation du système mais il reste plus un observateur qu’un acteur prenant à bras le corps le système de la plantation pour le détruire.

On peut se souvenir alors de ce qu’écrit Ta-Nehesi Coates dans Une colère noire –Lettre à mon fils (2015-2016) :

« Ce qu’il fallait faire, c’était un nouveau récit, une histoire nouvelle racontée à travers le prisme de notre lutte […] Ce n’était pas seulement notre histoire mais l’histoire du monde, transformée en arme pour servir nos nobles desseins […] S’ils avaient leurs champions, nous devions avoir les nôtres cachés quelque part ».

Et c’est ce travail de mémoire et d’écriture qu’engage Patrick Chamoiseau. Il l’a commencé dès son premier roman, Chronique des sept misères, poursuivit dans Le Vieil homme et le molosse (1997) où on peut lire : « Nous avons si peu de mémoires intactes. Elles se sont usées, emmêlées en dérive, et n’ont toujours pas été répertoriées ». Il en a poursuivi l’exploration, en 2012, dans L’Empreinte à Crusoé.

Christiane Chaulet Achour

Cet article est à paraître également dans la revue en ligne Diakritic.