Brume de sable : la Martinique respire sous alerte

— Par Sabrina Solar —

Le phénomène n’est pas nouveau, mais l’épisode qui frappe actuellement la Martinique est particulièrement intense. Depuis lundi 10 août, une masse de poussières sahariennes plus dense que prévu traverse l’île et fait fortement grimper les concentrations de particules fines. Madininair a déclenché la procédure d’alerte à la pollution. Derrière ce ciel voilé se cache un véritable enjeu de santé publique.

La Martinique connaît régulièrement ces épisodes où le ciel change brutalement d’aspect. L’horizon devient trouble, les paysages semblent disparaître dans une brume jaunâtre et l’air paraît plus lourd. Ce phénomène, appelé « brume de sable », est provoqué par des poussières désertiques venues principalement du Sahara.

Mais derrière cette appellation familière se trouve une réalité beaucoup moins anodine : une importante concentration de particules en suspension dans l’air, susceptibles de pénétrer dans les voies respiratoires et de provoquer ou d’aggraver certains problèmes de santé.

Un voyage de plusieurs milliers de kilomètres

Tout commence en Afrique. Dans les régions désertiques du Sahara, les vents turbulents soulèvent d’importantes quantités de poussières. Les particules sont entraînées à haute altitude, parfois entre 1 500 et 6 000 mètres, avant d’être prises en charge par les alizés.

Elles entreprennent alors une longue traversée de l’Atlantique en direction des Antilles. Ce voyage peut durer cinq à sept jours. À leur arrivée, ces masses d’air chargées de poussières peuvent recouvrir plusieurs territoires de l’arc antillais.

Le phénomène est particulièrement fréquent entre juin et octobre. Chaque année, environ 20 millions de tonnes de poussières désertiques se déposeraient dans les Caraïbes.

La Martinique est donc régulièrement concernée. Des modèles de dispersion permettent d’ailleurs d’anticiper l’arrivée de ces nuages de particules et de suivre leur évolution.

Une pollution naturelle, mais pas sans danger

La brume de sable est un phénomène naturel. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle soit sans conséquence.

Les stations de surveillance de Madininair mesurent en continu les concentrations de particules présentes dans l’atmosphère. Lorsqu’un épisode survient, la quantité de particules fines, notamment les PM10, augmente parfois très fortement.

Et ces poussières ne sont pas composées uniquement de sable. Elles contiennent notamment des minéraux comme le silicium, l’aluminium, le fer, le calcium ou le magnésium. Des éléments métalliques à l’état de traces peuvent également être présents. Au cours de leur voyage, les particules peuvent encore se charger de composés secondaires tels que les sulfates, les nitrates ou l’ammonium. Des bactéries et des champignons peuvent également être transportés avec elles.

Chaque épisode possède ainsi sa propre composition, en fonction de la région désertique d’origine, du trajet effectué et des interactions avec l’atmosphère.

L’épisode actuel particulièrement surveillé

La situation actuelle mérite une attention particulière. Lundi 10 août, Madininair a annoncé qu’une brume de poussières désertiques, plus dense que prévu, traversait la Martinique. Cette arrivée massive de particules a entraîné une forte dégradation de la qualité de l’air et fait craindre un dépassement du seuil sanitaire.

La procédure d’alerte à la pollution a donc été déclenchée. En Guadeloupe, l’intensité du phénomène donne une idée de l’ampleur de l’épisode : à Pointe-à-Pitre, les concentrations de PM10 ont atteint 110 microgrammes par mètre cube entre minuit et 9 heures lundi, contre un seuil d’alerte fixé à 80 microgrammes sur 24 heures.

En Martinique, l’alerte est maintenue mardi, avant une amélioration attendue mercredi.

Le risque est d’abord respiratoire

Lors d’un épisode important, les effets sont rapidement perceptibles. Picotements des yeux, gorge sèche, toux, irritation des voies respiratoires ou difficultés à respirer peuvent apparaître.

Les particules fines peuvent pénétrer profondément dans l’appareil respiratoire. Les personnes les plus vulnérables sont les premières exposées : jeunes enfants, personnes âgées, femmes enceintes, asthmatiques et personnes souffrant de maladies respiratoires ou cardiovasculaires.

Les travaux rassemblés par l’ANSES confirment l’existence d’un lien entre les épisodes de poussières désertiques et une augmentation de certains troubles respiratoires. Des effets cardiovasculaires sont également observés, notamment chez les personnes fragiles. Certaines recherches suggèrent par ailleurs des conséquences possibles sur la grossesse, comme un risque accru de prématurité ou de faible poids à la naissance, même si ces résultats nécessitent encore des travaux complémentaires.

Des gestes simples pour limiter l’exposition

Pendant les épisodes les plus intenses, les autorités recommandent aux personnes sensibles de limiter les efforts physiques et les activités sportives en extérieur. Les déplacements automobiles doivent également être réduits autant que possible.

La préfecture conseille de privilégier les transports collectifs et le covoiturage, de reporter les déplacements non indispensables et de limiter les activités susceptibles d’ajouter des polluants à l’atmosphère.

Les travaux utilisant des solvants, certaines opérations de nettoyage ou de rénovation, les barbecues et l’utilisation de fours à charbon sont également à éviter ou à reporter.

La brume de sable fait partie du climat des Antilles. Elle n’en constitue pas moins un épisode de pollution atmosphérique lorsque les concentrations deviennent importantes. L’épisode actuel rappelle surtout une réalité souvent oubliée : les poussières du Sahara peuvent parcourir des milliers de kilomètres avant de transformer, en quelques heures, la qualité de l’air respiré par les populations antillaises.