— par Rodolf Étienne
Depuis plusieurs mois, la question des urgences hospitalières revient avec insistance en Martinique.
Fermeture nocturne des admissions à l’hôpital Louis-Domergue de Trinité, difficultés de recrutement des médecins urgentistes, tensions sur les effectifs, organisation exceptionnelle du CHU de Martinique : les signes de la fragilisation du dispositif sont désormais mesurables.
Pourtant, lorsqu’on cherche à mesurer précisément cette tension, notamment à travers le nombre de passages et les durées d’attente, les données disponibles restent étonnamment parcellaires.
Le chiffre le plus précis communiqué récemment par le CHU de Martinique concerne les urgences de Pierre-Zobda-Quitman. Entre le 20 avril et le 20 juillet 2026, l’établissement hospitalier indique avoir enregistré 11 139 passages, soit environ 121 passages par jour en moyenne. Ce chiffre a été rendu public à l’occasion du bilan du dispositif numérique FollowMe (https://followme-urgences.fr/), mis en place afin de permettre aux patients et aux accompagnants de suivre les différentes étapes de leur parcours aux urgences. Ce volume est loin d’être négligeable.
À titre de comparaison, Pierre-Zobda-Quitman avait enregistré 42 444 passages sur l’ensemble de l’année 2024, soit environ 116 passages par jour.
Pour atteindre 121, le rythme observé entre avril et juillet 2026 apparaît donc légèrement supérieur à cette moyenne annuelle antérieure.
La situation devient préoccupante si l’on met ces chiffres en rapport avec l’organisation actuellement dégradée des urgences de Trinité. Depuis le début du mois de juillet, les admissions directes aux urgences de Louis-Domergue, à Trinité, sont suspendues la nuit. L’Agence régionale de santé (ARS) a d’ailleurs pris deux arrêtés successifs, les 7 juillet et 9 septembre 2026, portant explicitement sur la suspension de l’activité de médecine d’urgence. Le CHUM explique cette situation par le manque persistant de médecins urgentistes.
Or Trinité représentait jusque-là une part importante de l’accueil des urgences adultes en Martinique. Des données institutionnelles et professionnelles évoquent habituellement autour de 50 passages par jour, parfois jusqu’à une soixantaine. Depuis la réduction de l’activité nocturne, une question demeure : quelle part de ces patients se reporte désormais vers Pierre-Zobda-Quitman, vers le SAMU, vers les structures de garde ou vers d’autres établissements ?
Les principaux chiffres actuellement disponibles
| Indicateur | Donnée disponible | Observation |
|---|---|---|
| Passages à PZQ entre le 20 avril et le 20 juillet 2026 | 11 139 | Chiffre communiqué par le CHUM |
| Moyenne quotidienne sur cette période | environ 121 passages/jour | Calcul à partir de la période communiquée |
| Passages à PZQ en 2024 | 42 444 | Environ 116 passages/jour |
| Activité habituelle évoquée à Trinité | environ 50 à 60 passages/jour | Ordre de grandeur institutionnel/professionnel |
| Admissions nocturnes à Trinité depuis juillet 2026 | suspendues | Organisation exceptionnelle |
| Arrêtés ARS relatifs à la suspension des urgences | 7 juillet et 9 septembre 2026 | Documents administratifs officiels |
| Durée moyenne ou médiane d’attente à PZQ en 2026 | non publiée à ce jour | Donnée essentielle encore manquante |
| Nombre de patients restant plus de 12 h ou 24 h | non publié | Indicateur important de tension |
| Passages mensuels détaillés juillet-août-septembre | non publiés dans les données retrouvées | Empêche de mesurer précisément l’effet Trinité |
Le principal problème est là. Les volumes globaux sont connus partiellement, les décisions administratives sont publiques, le manque de médecins est reconnu, mais les indicateurs qui permettraient réellement de mesurer la situation restent difficiles à trouver :
Temps d’attente avant de voir un médecin, durée totale de passage, nombre de patients restant plus de douze ou vingt-quatre heures, nombre de patients en attente d’un lit d’hospitalisation, taux d’occupation des unités de courte durée.
Cette absence est d’autant plus remarquable que le CHUM dispose désormais de FollowMe. L’outil permet de suivre le parcours du patient depuis l’accueil jusqu’aux examens, à l’imagerie ou à la prise en charge médicale. Il existe donc nécessairement des données horaires liées au parcours. Pourtant, le premier bilan public a surtout communiqué sur le nombre d’utilisateurs et leur satisfaction, beaucoup moins sur la durée réelle des parcours.
À l’échelle nationale, la situation des urgences s’est déjà fortement dégradée. Selon la DREES, la moitié des patients passaient en 2023 plus de 3 h 10 dans un service d’urgence, contre 2 h 15 dix ans auparavant. Pour certains parcours plus complexes, les durées sont nettement supérieures. Ces données nationales ne peuvent évidemment pas être appliquées automatiquement à la Martinique, mais elles donnent un point de comparaison utile.
Pour la Martinique, la vraie question est désormais simple :
Combien de temps attend-on aujourd’hui aux urgences de PZQ, et comment ce délai a-t-il évolué depuis la fermeture nocturne de Trinité ?
Sans série mensuelle précise, il est impossible de répondre objectivement.
Il faudrait donc pouvoir disposer, mois par mois depuis mars 2026, de quatre indicateurs simples : le nombre de passages à PZQ, le nombre de passages à Trinité, la durée médiane de prise en charge et le nombre de patients restant plus de douze ou vingt-quatre heures dans les services.
Ces données permettraient de savoir si la réduction de l’activité à Trinité provoque effectivement une pression supplémentaire sur PZQ, ou si le système de régulation par le SAMU et les structures de soins non programmés absorbe réellement une partie de la demande.
Pour l’instant, une chose est certaine : la tension est officiellement reconnue, mais sa mesure précise reste encore largement invisible pour le public.
Sources
CHU de Martinique — communications institutionnelles relatives au dispositif FollowMe et à l’activité des urgences de Pierre-Zobda-Quitman.
Agence régionale de santé Martinique — arrêtés des 7 juillet et 9 septembre 2026 relatifs à la suspension de l’activité de médecine d’urgence.
Préfecture de Martinique — Recueils des actes administratifs de juillet et septembre 2026.
DREES — données nationales sur la durée des passages dans les services d’urgence.
SFMU — données professionnelles relatives à l’activité des urgences du CHU de Martinique.

