« Brazza – Ouidah – Saint-Denis », une enquête théâtrale sur la mémoire coloniale

Alice Carré, venue pour la troisième fois en Martinique, poursuit son exploration théâtrale avec « Brazza – Ouidah – Saint-Denis », une œuvre où le documentaire et la fiction se mêlent pour donner vie à une enquête poétique sur la mémoire collective. En collaboration avec Margaux Eskenazi, Carré s’inspire de la formule d’Édouard Glissant, « Apprendre à nous souvenir ensemble », pour interroger les souvenirs enfouis et les zones d’ombre de l’histoire coloniale française.

Synopsis

« Brazza – Ouidah – Saint-Denis » suit les parcours entrelacés de deux femmes : Melika, une Française d’origine béninoise découvrant tardivement que son grand-père fut tirailleur sénégalais durant la Seconde Guerre mondiale, et Luz, qui enquête à Brazzaville sur les implications familiales dans les conflits passés. Leurs recherches les confrontent à des archives ambiguës et à des témoignages rares, mettant en lumière des épisodes tragiques et méconnus comme le massacre de Thiaroye.

Une Traversée Historique

Le texte d’Alice Carré plonge dans l’histoire des tirailleurs africains, souvent appelés à tort « sénégalais », et révèle la complexité de leur engagement et des stigmates laissés par les guerres et la colonisation. À travers les flashbacks et le présent, les histoires personnelles se tissent avec la grande histoire, interrogeant les conséquences des oublis et des injustices sur la société française contemporaine. Les voix des anciens combattants rencontrés par l’auteure, comme Malonga Mungabio, et les récits familiaux, notamment celui d’Armelle Abibou et son grand-père Antoine Abibou, renforcent l’authenticité et l’émotion du récit.

Mise en Scène et Interprétation

La mise en scène repose sur la polyvalence des six comédiens, qui incarnent une diversité de personnages sans se limiter par le genre ou la couleur de peau. Cette fluidité permet de traverser les époques et les lieux avec une grande économie de moyens scéniques, privilégiant un jeu d’acteur rythmé et contrasté. Les scènes narratives alternent avec des moments chorégraphiés, imaginés par Ingrid Estarque, où le corps des acteurs devient la métaphore de la violence, de l’épuisement et du courage.

Un Écho Contemporain

En revisitant le passé, la pièce « Brazza – Ouidah – Saint-Denis » éclaire les ramifications actuelles des amnésies coloniales, montrant comment elles se sont transformées en un racisme systémique affectant les descendants de l’immigration africaine. Les violences des politiques migratoires et le racisme moderne trouvent leurs racines dans ces mémoires tronquées. Le spectacle se fait ainsi le miroir des luttes contemporaines, des non-dits familiaux aux revendications pour la reconnaissance des injustices passées.

Devoir de mémoire partagée

« Brazza – Ouidah – Saint-Denis » est une œuvre ambitieuse et poignante, qui questionne notre rapport à l’histoire et aux mémoires collectives. Alice Carré, avec sa plume poétique et ses enquêtes fouillées, nous offre une pièce qui traverse les époques pour mieux comprendre le présent, nous invitant à un nécessaire devoir de mémoire partagé. Le public martiniquais a ovationné, avec raison, la représentation à Tropique-Atrium le vendredi 17 mai 2022.

M’A

Distribution
Texte et mise en scène Alice Carré
Collaboratrice à la mise en scène Marie Demesy
Chorégraphie Ingrid Estarque
Avec Loup Balthazar, Claire Boust, Eliott Lerner, Josué Ndofusu, Kaïnana Rama­dani, Basile Yawanke
Création sonore Pidj – Pierre Jean Rigal
Scénographie Charlotte Gauthier Van-Tour
Costumes Anaïs Heureaux
Lumières Mariam Rency
Régie lumière et généraleMadeleine Campa
Assistanat création lumière Marine Florès
Stagiaire lumières Maximilien Chambe
Regards dramaturgiques Loup Baltha­zar et Marie Demesy
Produc­tion Véronique Felen­bok et Morgane Janoir
Diffu­sion Marie Leroy
Avec les témoignages d‘Armelle Abibou, Yves Abibou, Orchy Nzaba, Malonga Munga­bio, M. Balossa
Avec la participation de Marjo­rie Hert­zog
Documentaliste audiovi­suelle Marie Termi­gnon
Avec le soutien des historiens Martin Mourre, Armelle Mabon, et le foyer des Anciens Combat­tants de Braz­za­ville