« Blanchité » et race : pourquoi ce déni tenace ?

—  Par Chloé Leprince  —

Comme le mot « race », les « Blancs » sont entrés par la petite porte dans le monde académique. Déni, tabou ou désaccord plus frontal : longtemps on n’a pas pensé les Blancs en France, où être « une personne de couleur » c’est surtout être Noir ou Arabe. Ça change, notamment grâce au concept de blanchité.

En 2015, alors qu’il montait la pièce de Shakespeare qui date de 1604, on apprenait que le metteur en scène Luc Bondy avait décidé de faire jouer Othello par Philippe Torreton. C’est-à-dire par un comédien blanc. Scandale : le répertoire dramatique étant déjà pauvre en personnages non-Blancs (surtout si l’on retranche les esclaves), pourquoi confier à Torreton ce rôle de général vénitien surnommé “le Maure” ? En anglais et en entier, le titre original de la pièce est justement Othello, the Moor of Venice.

Outre-Manche, voilà plus de deux siècles qu’un Noir campe ce personnage d’esclave devenu libre et soldat mais Luc Bondy, lui, expliquait n’avoir pas trouvé d’acteur noir pour le rôle. Quatre ans plus tard, re-voilà Othello au théâtre, cette fois sous la houlette du metteur en scène Arnaud Churin – d’abord à Paris pour le Théâtre de la Ville (qui démarre ce jeudi 3 octobre), puis en tournée ailleurs en France. Avec, de nouveau, un Blanc dans le rôle d’Othello : Mathieu Genet. Provocation rebelotte ? Quand Bondy avait fait scandale, Churin rêvait déjà à son Othello, “un Shakespeare sans les clichés”dit la plaquette du Théâtre de la Ville qui résume l’ambition par cette phrase : “Dans Othello selon Arnaud Churin, la jalousie n’a pas de couleur de peau.”

Mais cette fois, seul Othello est Blanc, entouré de tous les autres personnages qui, eux, se trouvent incarnés par des comédiens noirs dans la distribution d’Arnaud Churin. Dans un entretien à Libération, le metteur en scène explique son parti-pris :

Je trouvais marrant de confronter tout le monde à ce genre d’hypocrisie. Et puis j’ai découvert à quel point cette inversion dans le casting rencontrait le sujet même d’ »Othello » : la représentation de l’autre, quel que soit cet “autre”, le fait d’être minoritaire quelque part, quel que soit cet endroit. Si dramaturgiquement c’était sans justification, ça n’aurait eu aucun intérêt. On ne voulait pas un manifeste, on voulait que ça aide à raconter l’histoire. Pour que le conte philosophique soit opérant aujourd’hui, j’avais besoin de cette torsion dans la distribution, de façon à ce que l’on ne se fixe plus uniquement sur la couleur de la peau.

« Dramatiquement neutres »

La démarche, qui entend mettre les pieds dans le plat, n’est pas si fréquente. Elle donne envie d’aller y voir sur scène. Mais le plus intéressant réside sans doute dans la manière dont le metteur en scène prétend interroger la question de la neutralité de la couleur (et s’interroger lui-même, visiblement). Car celui qui dit “Pourquoi les Suédois ne réclament-ils pas d’être les seuls à pouvoir jouer Lars Norén ? Parce qu’ils n’ont pas été discriminés. Il faut que ce soit l’inverse d’abord : il faut que des Noirs jouent massivement des Blancs” dit aussi (toujours dans Libération) :

On répète vouloir plus de diversité sur les plateaux, mais est-on vraiment prêt à faire jouer toute la distribution d’une pièce de Shakespeare par des Noirs, comme si leur couleur de peau était dramaturgiquement neutre ?

Or la question de la couleur n’est justement pas seulement une question de minorité – ni même seulement d’invisibilisation. Bien sûr, lorsque des comédiens noirs ou arabes dénoncent leur grande difficulté à se faire embaucher pour jouer des rôles qui ne seraient pas déterminés par la couleur de peau et l’origine, ils pointent évidemment des mécanismes d’assignation et de discrimination toujours bien vivaces. Du fait de résistances mentales puissantes (chez le metteur en scène, dans la tête du public voire de la critique…) et souvent aussi du fait d’une histoire sociale, être Noir au théâtre c’est toujours être minoritaire en 2019.

Mais ce que Churin dit vouloir interroger, c’est l’idée d’une pigmentation qui serait “dramatiquement neutre”. C’est-à-dire, si on suit son raisonnement : est-on prêt, finalement, à faire jouer à des Noirs des rôles de généraux, d’experts-comptables ou de grands bourgeois – et pas seulement des descendants d’esclaves, des “jeunes de cité”, des migrants ? Ça pose évidemment la question de l’omniprésence de catégories racialisantes, qui souvent se déploient de surcroît en se combinant avec des préjugés de classe et/ou de genre. Ça pose aussi la question du parti-pris, à un moment où le racisme irrigue toujours de larges pans de nos représentations collectives.

« La jalousie n’a pas de couleur de peau »

La ligne de crête est ténue, et le terrain glissant : revendiquer une telle “neutralité” pour la bonne cause, n’est-ce pas risquer de manquer d’épingler autant de préjugés – et passer à côté de sa démonstration ? Mais assigner les Noirs à des rôles de Noirs n’est-il pas plus insupportable encore ? La phrase que le Théâtre de la Ville a choisie en exergue annonce : “Dans Othello selon Arnaud Churin, la jalousie n’a pas de couleur de peau.” Prise isolément, elle évoque fatalement ce sanctuaire universaliste dont les penseurs du racisme étrillent depuis longtemps l’aveuglement – et l’impasse. Pris dans la nasse d’un universalisme aveugle à la couleur (on dit plus souvent “colorblind”), un Noir a pour eux plus de chances de rester minoré, assigné, justement parce qu’on s’empêchera de nommer sa condition, qui pourtant lui est propre du fait de sa couleur.

C’est cet enjeu-là qui sous-tend toute la tension, toujours palpable dans les sciences sociales, entre :

  • d’un côté, ceux qui revendiquent de mettre au jour la racisation et l’assignation en explicitant ces catégories parce que, justement, elles charpentent le monde social – on peut penser, par exemple, à l’historien américaniste Pap Ndiaye qui disait dans Le Monde en juillet 2019 : “Tout cela est compliqué, glissant, mais si l’on veut déracialiser la société – et donc faire de telle sorte que la couleur de la peau n’ait pas plus d’importance que celle des yeux ou des cheveux –, il faut bien commencer par en parler.”
  • …et, de l’autre, ceux qui affirment que distinguer en tant que Noir, ou Arabe, ou Juif, est un dévoiement, voire un communautarisme (et qui souvent préfèrent s’en tenir à une lecture au prisme de la classe sociale) – comme l’historien Gérard Noiriel qui dénonçait récemment sur son blog une lecture identitaire du monde social.

Mais, au fond, l’affiche du spectacle nous pousse surtout à déporter le regard. Pas tant vers la question de la neutralité des Noirs sur scène, mais vers ce Blanc, que le metteur en scène Arnaud Churin a placé au centre du visuel de l’affiche du spectacle. Sur cette photo sur fond noir, saute à l’oeil un Blanc, le comédien Mathieu Genet donc (Othello), entouré de huit Noirs (cinq hommes et trois femmes) – et le même costume pour tous : un genre de kimono, noir aussi.

Cette photo de la distribution du "Othello" de Arnaud Churin est celle utilisée comme visuel sur l'affiche du Théâtre de la ville

Cette photo de la distribution du « Othello » de Arnaud Churin est celle utilisée comme visuel sur l’affiche du Théâtre de la ville Crédits : Théâtre de la ville

Ni la blancheur, ni la blanchitude

Cette photo, et ce qu’on lit de Churin dans Libération, pousse plutôt à penser une autre question : celle de la blanchité. Le mot vous stresse le tympan comme un larsen auditivo-intellectuel ? Il vous semble profondément apostat, à rebours d’un credo universaliste hérité de toute une tradition républicaine aveugle à la race ? La blanchité, en tant que concept et outil d’analyse en sciences sociales, est loin d’être seulement affaire de pigmentation. La blanchité n’est pas la blancheur, qui apparaît trop affaire d’épiderme (même si, en 1952, Franz Fanon écrivait dans l’introduction à son tout premier livre : “Le Blanc est enfermé dans sa blancheur. Le Noir dans sa noirceur.”

Elle n’est pas non plus la blanchitude, même si le terme a pu circuler durant un petit moment de flottement avant que tout le monde mesure que c’est un proche de l’OAS qui l’avait surtout popularisée, à la sortie de la guerre d’Algérie.

Le terme “blanchité” désigne plutôt une condition, et finalement une place dans la société. Cette place n’est pas figée : on ne parle pas biologie ici, mais hégémonie sociale, politique, culturelle… D’ailleurs, bien souvent, la blanchité se combine à d’autres facteurs comme la classe sociale ou le sexe par exemple, qui, pris ensemble, cisèlent distinctement les trajectoires – les Blancs non plus ne sont pas égaux ; simplement, en France par exemple, ils sont majoritaires, et souvent mieux lotis que les non-Blancs, statistiquement.

Déni et vigoureuses résistances

Mais penser les Blancs, ce n’est pas seulement penser le groupe majoritaire. C’est aussi penser des mécanismes de domination, qui se font mieux jour si on a des mots pour les nommer. Or cette question-là, celle de la condition blanche, est non seulement un impensé, mais elle fait aussi l’objet de prodigieuses résistances de longue date. Autant dire, un déni. A la fois cause et conséquence de cet impensé collectif, le blanc n’est guère considéré comme une couleur, ni une catégorie. C’est vrai dans le sens commun – il suffit de prendre l’expression, très politiquement correcte, “personne de couleur” comme si le Blanc n’en était pas une. C’est vrai aussi dans le monde académique, où les travaux spécifiquement consacrés à la blanchité sont toujours rares, et souvent encore étiquetés “communautaristes”

Ce long silence autour de la condition blanche parle d’une résistance à regarder quelque chose comme des discriminations, ou des mécanismes de domination différents, et qu’on peut appeler “racisation”. Il parle aussi d’une crainte à voir la race prendre le pas sur la classe, dans un contexte politique où la grille d’analyse marxiste a déjà passablement souffert du reflux du communisme – et même du socialisme. Il parle d’une crainte de l’essentialisation, et aussi d’un attachement à l’idée d’une citoyenneté française qui serait sans couleur, et sans attributs.

En 2008 encore, une association comme SOS Racisme n’était-elle pas vent debout contre une enquête de l’INED, “Trajectoire et origine”, parce qu’elle mobilisait la catégorie de la couleur de peau dans son questionnaire ? A l’époque, Louis Schweitzer, qui présidait la Halde (aujourd’hui “le Défenseur des droits”), et qui co-finançait l’enquête, s’était pourtant rallié à une question formulée sur le mode : “Vous sentez-vous perçu comme noir [avec un N minuscule NDLR]?” , suivie par une autre : “Si oui, avez-vous été discriminé pour cette raison?” Mais SOS Racisme, par exemple, dénonçait alors un “recensement racial”.

Quand on replonge dans les archives de ces années 2007 et 2008, marquées à la fois par la création d’un ministère de l’Identité nationale et ce débat autour des statistiques ethniques, on trouve des traces précises de ces résistances. Avec par exemple, dans les pages de L’Express, Samuel Thomas, vice-président de SOS Racisme, qui rappelait Vichy et la colonisation et disait ceci : 

On franchirait une limite. Les stéréotypes deviendraient alors des statistiques, des idées sociologiques. Revenir à ce système sans présumer qu’il puisse conduire à des pratiques discriminatoires est très naïf.

Effets secondaires

Sauf que, pour les chercheurs qui poussent depuis dix ans le curseur de la race en tant que condition sociale, cette vision “sans couleur” a, en quelque sorte, des effets secondaires plus graves encore. Comme par exemple ce glissement, latent, intuitif (et souvent parfaitement inconscient), d’une citoyenneté française sans couleur à une citoyenneté française… blanche.

En ne nommant pas le groupe majoritaire et en refusant de regarder les privilèges qui lui incombent, on prendrait en fait plus facilement la partie pour le tout. Quitte à stigmatiser ceux qui ne correspondent pas au modèle dominant. C’est en cela que la blanchité est devenue un outil utile aux travaux sur les discriminations. “Privilèges”, carrément ? Le terme est familier aux chercheurs des discriminations raciales, qui ont fait leur les termes de “race” voir d’”intersectionnalité” quand il s’agit d’articuler les catégories de race, de genre et de classe pour observer la manière dont ils se combinent et s’actualisent, ensemble. On est loin de la mort de Louis XVI ou de la nuit du 4 août, cependant : parmi ces “privilèges”, ces travaux pointent le plus souvent celui de ne pas se faire discriminer.

Notamment du fait de ces résistances, mais aussi d’une culture académique française plus générale, le mot “blanchité” a mis du temps à s’installer dans les sciences sociales en France. Les rares chercheurs qui l’ont fait leur ont souvent d’abord utilisé le terme anglais, “whiteness”, très dynamique outre-Atlantique où, depuis 25 ans, il est utilisé aussi bien en histoire, en droit, en sociologie de l’éducation, en littérature. Anglicisme, le concept s’est souvent vu reprocher une forme d’extraterritorialité, comme s’il s’agissait en somme d’un import mal digéré, un terme peut-être utile pour qualifier un monde social américain pétri par l’esclavage et malaxé par un capitalisme racialiste… mais un peu vénéneux et carrément suspect quand il s’agirait de décortiquer les mécanismes de domination qui courent toujours dans la vieille France républicaine.

Préférences et mutismes : paradoxe d’un impensé

Bizarrement, à la genèse de ce concept de “whiteness”, on retrouve Toni Morisson (décédée le 5 août 2019), une écrivaine pourtant encensée en France. Bien plus reconnue, finalement, que le concept qu’elle avait largement contribué à populariser avec, par exemple, Playing In The Dark : Whiteness and the Literary Imagination, en 1992. Dix ans plus tard exactement, quand la civilisationniste Judith Ezechiel, spécialiste de l’histoire américaine, traduit “whiteness” en “blanchité”, Toni Morrisson est déjà célèbre, mais la “blanchité”, bien plus confidentielle – quelle que soit la langue qu’on choisisse. Ses détracteurs opposent notamment au terme d’agir comme un antidote plus toxique que le poison, comme si parler des Blancs c’était les figer dans une histoire sociale rigide. L’historienne américaine Nell Irvin Painter, dont l’Histoire des Blancs traduite en français sortait au printemps 2019 en France (chez Max Milo), a pourtant clairement montré combien la blanchité est une construction sociale et imaginaire comme toutes les races, qui est largement tramée par les discours. Et surtout pas une essence stable. 

C’est cette universitaire qui rappelle que le terme “Blanc” s’est d’abord forgé, aux Etats-Unis, par opposition à “Noir” et “Nègre”, au XVIIe siècle. Il a d’emblée une dimension sociale, et politique puisqu’en 1790, la « ligne de couleur » décide par exemple, à la goutte de sans près, de votre droit de vote… ou de votre statut d’homme libre, dans les contextes esclavagistes, comme le montrent les histoires de passing raciaux.

Depuis une grosse dizaine d’années cependant, des travaux s’installent dans le paysage académique en France, qui mobilisent et disséminent ce concept de “blanchité” dans un contexte français pour déplier une histoire française. Il reste encore peu usité, avec seulement trois thèses de doctorat qui reprennent explicitement le terme dans leur intitulé depuis 2012, dont deux soutenues rien qu’en 2018 par Hélène Quashie et par Claire Cosquer. Mais le mot “blanchité” s’est frayé un chemin, parfois sinueux. Même s’il ne fait toujours pas l’unanimité, Patrick Simon, démographe à l’INED (et déjà parmi les têtes de pont de cette enquête “Trajectoire et origine”), se félicitait en mai 2019 que la même association SOS Racisme écrive désormais noir sur blanc (après une enquête d’un an en Ile-de-France) que des personnes avec un profil maghrébin avaient 38% de chances en moins d’obtenir un logement par rapport à une personne… “d’origine caucasienne”. Un pas, donc, vers le fait de nommer la blanchité, même si l’association ne nomme toujours pas les Blancs autrement que par cette catégorie dont l’origine remonte au XVIIIe siècle en Allemagne… et qui est surtout usitée par la police.

« Il n’y a pas de question blanche » ?

Dans le monde académique, le terme s’ancre doucement, en français comme en anglais. En 2013, un livre collectif important paraissait, titré De quelle couleur sont les Blancs ? (à La Découverte), qui révélait déjà les fractures dans le giron académique. En effet, on y trouve par exemple un chapitre constitué d’un entretien avec Gérard Noiriel et titré “Il n’y a pas de “question blanche”. L’historien reconnaissait que “l’apparence physique peut jouer un rôle dans les discriminations” mais disait déjà ceci, par exemple :

Je ne considère pas cette question comme absurde mais elle n’a rien de scientifique : elle a sa raison d’être dans le champ civique, comme une question que se posent, peut-être, certains citoyens. En tant que chercheur, je préfère me demander qui se pose cette question.

Ou encore cela :

Oui, je n’y accorde pas une énorme importance. À l’opposé de certains de mes collègues des sciences humaines, je ne pense pas que cette « question raciale » soit devenue si importante et qu’elle ait des conséquences politiques dramatiques pour la France.

Dans le même ouvrage collectif, on trouve aussi d’autres signés Pierre Tévanian (Réflexions sur le privilège blanc) ou encore (parmi de très nombreux autres) Maxime Cervulle (L’Ecran blanc. Les publics et la question de la diversité), qui publiait la même année Dans le blanc des yeux (aux éditions Amsterdam), tiré de sa thèse sur les rapports sociaux de race.

C’est dans cet ouvrage que Pierre Tévanian démarre avec ce passage limpide :

Que veut dire être blanc ? Jusqu’à un passé récent, je ne m’étais jamais posé une telle question, car jamais on ne m’avait interrogé à ce sujet. C’est du reste la première réponse que l’on peut apporter : « Être blanc, c’est ne pas avoir à se poser la question “qu’est-ce qu’être blanc ?”, ne pas avoir, contrairement aux Noirs, Arabes et autres non-Blancs, à s’interroger sur soi-même, son identité et la place qu’on occupe dans la société, parce que cette place va en quelque sorte de soi. » Du moins cette place va de soi dans la mesure où, en plus d’être blanc, je suis de sexe masculin, hétérosexuel et d’origine sociale aisée. L’essentiel de mon propos sur la condition blanche peut d’ailleurs s’appliquer à la condition d’hétéro, de mec ou de bourgeois.                
Être blanc n’est en effet pas une simple affaire de couleur de peau. Jack Lang ou Jacques Séguéla, par exemple, ont le teint plus mat que beaucoup d’Arabes, d’Antillais ou de métis, mais ce sont eux les Blancs. Être blanc ne signifie pas simplement avoir la peau claire, mais plutôt : ne pas être identifié comme un Noir, un Arabe, un Asiatique, un Turc ou un musulman, ne pas porter certains stigmates. D’où une seconde réponse : « Être blanc, c’est avant tout ne pas subir la discrimination comme les non-Blancs la subissent. Ce n’est pas avoir une certaine couleur mais occuper une certaine place – un certain rang social. » Blanc n’est en effet pas une catégorie raciale, mais une catégorie sociale. La race est, comme la classe et le sexe, une construction sociale, et le racisme, comme l’oppression de classe et l’oppression de genre, s’incarne dans une souffrance sociale : ne pas trouver d’emploi ou de logement parce qu’on est noir ou arabe, être exclu de l’école parce qu’on porte un voile, etc…

Cinq ans plus tard, des événements s’organisent désormais autour du concept de blanchité. Ce vendredi 4 octobre à Paris, un colloque intitulé “Whiteness studies” a lieu à la Sorbonne, piloté par une équipe de chercheurs qui a reçu un financement spécifique de l’Agence nationale de la recherche pour travailler depuis le référenciel racial. Une grosse année s’est écoulée entre ce colloque et la toute première journée d’études sur la condition blanche, dans les murs de l’EHESS, organisée par Mathilde Cohen et Sarah Mazouz dans une certaine discrétion pour éviter les polémiques. Entre-temps, on n’a peut-être jamais autant entendu circuler les noms de Toni Morisson (prix Nobel de littérature en 1993) ou de James Baldwin (dont beaucoup d’écrits ont été tardivement réédités en France, depuis un an et demi). Deux intellectuels qui précisément bousculaient les Blancs sur ce terrain miné par le déni et l’évitement.

James Baldwin était Américain mais vécut longtemps dans la France d’avant les indépendances africaines et les accords d’Evian. Dans une archive vidéo datant de 1963 (c’est-à-dire, avant la “Marche des droits civiques”), on le redécouvre, s’adressant aux Blancs en tant qu’ils sont Blancs… donc dominants :

Ce que les Blancs doivent faire, c’est essayer de trouver au fond d’eux-mêmes pourquoi, tout d’abord, il leur a été nécessaire d’avoir un « nègre », parce que je ne suis pas un « nègre ». Je ne suis pas un nègre, je suis un homme. Mais si vous pensez que je suis un nègre, ça veut dire qu’il vous en faut un.

Cette grande interview donnée le 24 mai 1963 au psychologue Kenneth Clarke peu de temps après la sortie de La prochaine fois, le feu  est aujourd’hui accessible sur Youtube via le Collectif James Baldwin :

 

 

 

Chloé Leprince

Source France Culture

Commentaires:

Scandaleux de faire jouer Torreton dans le rôle d’Othello. Ma Compagnie Chaînes Brisées a monté à Paris « L’esclave Vieil Homme et le molosse » de Patrick Chamoiseau. Le rôle de l’esclave était joué par Alain Azerot, un excellent comédien martiniquais. Alors pourquoi faire jouer des métros alors qu’il y a en Métropole d’excellent comédiens antillais ex: Jean Michel Martial..? Encore du racisme, ou du mépris, comme toujours.
Cela va t’il s’arrêter un jour?
Cordialement.
Gislaine Raphose.
Présidente de la compagnie Chaînes Brisées