— Par Rodolf Étienne
On connaît Cheikh Anta Diop comme historien, anthropologue, linguiste, penseur de l’unité africaine et figure majeure de la réécriture de l’histoire du continent. On connaît beaucoup moins Cheikh Anta Diop le physicien, formé aux sciences exactes, enseignant de physique-chimie et utilisateur des techniques nucléaires pour dater le passé africain. Pourtant, cette dimension scientifique n’est pas secondaire : elle constitue l’un des piliers de sa méthode.
À son retour au Sénégal au début des années 1960, après sa formation en France, Cheikh Anta Diop rejoint l’Institut français d’Afrique noire, devenu par la suite l’IFAN Cheikh Anta Diop. Il y développe une ambition singulière : mettre les sciences expérimentales au service de l’histoire africaine. L’IFAN rappelle qu’il avait enseigné la physique-chimie dans des lycées parisiens avant son retour à Dakar et qu’il refusa de cloisonner histoire, archéologie, physique, chimie et biologie. Institut Fondamental d’Afrique Noire
Le nucléaire, mais lequel ?
Parler de « nucléaire » à propos de Cheikh Anta Diop demande une précision essentielle. Il ne s’agit ni d’un programme militaire, ni de la construction d’un réacteur électronucléaire. Le nucléaire auquel il s’intéresse est celui de la physique et de la chimie nucléaires des basses énergies, en particulier l’étude de la radioactivité et l’utilisation des isotopes pour mesurer le temps. Son outil emblématique est le carbone 14, isotope radioactif du carbone. Lorsqu’un organisme vivant meurt, la quantité de carbone 14 qu’il contient diminue progressivement. En mesurant cette décroissance, les scientifiques peuvent estimer l’âge de matières organiques anciennes. Pour l’archéologie et la préhistoire, la méthode devient alors une véritable horloge scientifique. Cheikh Anta Diop comprend très tôt l’intérêt considérable d’un tel outil pour l’Afrique : dater directement des vestiges africains au lieu de dépendre exclusivement de chronologies établies ailleurs.
Un laboratoire nucléaire à Dakar
Au milieu des années 1960, Cheikh Anta Diop met en place à l’IFAN un laboratoire consacré au carbone 14. Les sources institutionnelles de l’IFAN situent sa création autour de 1965-1966 ; Diop le dirige ensuite jusqu’à sa mort en 1986. Le laboratoire travaille sur la datation archéologique, préhistorique, géologique, géomorphologique, océanographique et paléoclimatique, mais aussi sur la mesure de faibles radioactivités. Institut Fondamental d’Afrique Noire
La démarche est remarquable : Diop sait qu’un pays africain récemment indépendant ne dispose pas des mêmes moyens financiers que les grands centres scientifiques européens ou américains. Il choisit donc de privilégier les techniques nucléaires de basse énergie, moins coûteuses et néanmoins capables de produire des données scientifiques solides. L’IFAN explique qu’il voulait ainsi « acclimater » des techniques avancées dans un environnement disposant de moyens plus modestes. Institut Fondamental d’Afrique Noire
Son laboratoire travaille notamment sur la détection des rayonnements, la spectrométrie, les techniques du vide et les émulsions nucléaires. Autrement dit, derrière l’image du grand historien se trouve aussi un homme qui pense en termes de détecteurs, isotopes, radioactivité, mesure et expérimentation.
Mesurer le temps africain
L’enjeu va beaucoup plus loin qu’une prouesse technique. Pour Cheikh Anta Diop, la maîtrise de la datation participe à une bataille méthodologique. Une histoire ancienne ne peut pas reposer uniquement sur les récits écrits par les puissances coloniales ou sur des classifications ethnographiques héritées du XIXe siècle. Elle doit pouvoir s’appuyer sur l’archéologie, la linguistique, l’anthropologie, mais également sur les sciences physiques. Le carbone 14 permet de remonter jusqu’à plusieurs dizaines de milliers d’années. Pour des périodes beaucoup plus anciennes, Diop s’intéresse aussi à d’autres procédés radiométriques, notamment les systèmes potassium-argon et uranium-thorium. L’objectif est toujours le même : replacer l’histoire humaine dans une chronologie mesurable. Institut Fondamental d’Afrique Noire
C’est peut-être là que se trouve la dimension la plus moderne de son projet : faire entrer l’histoire africaine dans le laboratoire.
Quand la physique rencontre l’histoire
Cheikh Anta Diop est souvent présenté comme un intellectuel multidisciplinaire. Le terme est presque trop faible. Son ambition consiste à faire communiquer des disciplines qui travaillent habituellement séparément. L’histoire pose une question. L’archéologie trouve un objet. La chimie prépare l’échantillon. La physique mesure la radioactivité. La chronologie produit une date. L’historien interprète ensuite cette date. Pour Diop, la science expérimentale ne remplace donc pas l’histoire. Elle contraint l’histoire à se confronter à la preuve matérielle. Cette articulation explique également son intérêt pour les fossiles, la paléontologie humaine, la géologie et les migrations anciennes. À l’IFAN, il rassemble notamment des moulages de crânes correspondant à différents stades de l’évolution humaine et cherche à établir les chronologies les plus anciennes possibles. Institut Fondamental d’Afrique Noire
Une souveraineté scientifique
Il y a aussi derrière le laboratoire une question politique au sens large : qui produit le savoir ? Un pays qui doit envoyer systématiquement ses échantillons à Paris, Londres ou New York pour les faire dater dépend d’infrastructures scientifiques étrangères. À l’inverse, disposer de ses propres laboratoires permet de former des chercheurs, produire des mesures et participer directement aux controverses internationales. C’est pourquoi le laboratoire Carbone 14 peut être lu comme une expérience de souveraineté scientifique africaine.
Cheikh Anta Diop ne revendique pas seulement le droit pour l’Afrique d’écrire son histoire. Il cherche à lui donner les instruments nécessaires pour mesurer elle-même son passé. Cette idée demeure étonnamment contemporaine. Aujourd’hui encore, nombre de pays africains interrogent leur dépendance dans les domaines de la génétique, de l’imagerie, des satellites, des données numériques, de l’intelligence artificielle ou des technologies énergétiques. La question posée par Diop reste alors intacte : peut-on être intellectuellement souverain sans disposer d’une infrastructure scientifique souveraine ?
Du nucléaire au solaire
Autre aspect souvent oublié : Cheikh Anta Diop ne réduit pas sa réflexion énergétique au nucléaire. Il travaille également sur l’énergie solaire et réfléchit très tôt à l’épuisement progressif des ressources fossiles ainsi qu’aux conséquences de la pollution atmosphérique. Dans un podcast publié par l’IFAN en 2025, Maurice Ndèye, successeur de Diop à la tête du laboratoire Carbone 14, rappelle que le chercheur envisageait déjà une transition vers des sources renouvelables et s’intéressait notamment à l’articulation entre solaire, hydrogène et électricité. Institut Fondamental d’Afrique Noire
Voilà qui rend son profil encore plus difficile à enfermer dans une case : physicien nucléaire utilisant la radioactivité pour dater le passé, mais aussi penseur d’un futur énergétique africain fondé en partie sur le solaire.
Un laboratoire qui existe toujours
L’héritage n’est pas seulement symbolique. Le laboratoire Carbone 14 de l’IFAN existe toujours aujourd’hui. Après une interruption à partir de 1986, il a été réhabilité et équipé de nouveaux instruments. Les travaux contemporains concernent toujours la datation, mais aussi les faibles radioactivités et certaines problématiques environnementales. L’IFAN cite notamment la pollution atmosphérique et marine parmi ses champs d’application. Institut Fondamental d’Afrique Noire
L’établissement continue ainsi à porter une part très concrète du projet scientifique de Diop : un espace où sciences naturelles, archéologie et histoire africaine se rencontrent.
Redécouvrir Cheikh Anta Diop
Réduire Cheikh Anta Diop au débat sur l’Égypte ancienne serait donc passer à côté d’une grande partie de son travail. Il fut certes historien. Il fut anthropologue et linguiste. Il fut penseur politique et panafricaniste. Mais il fut également physicien, expérimentateur et organisateur de laboratoire. Et peut-être faut-il relire son œuvre à partir de ce détail qui n’en est pas un : pour restaurer une conscience historique africaine, il ne voulait pas seulement produire un autre récit. Il voulait construire les instruments capables de tester ce récit. Dans cette perspective, son laboratoire de Dakar dit presque autant de son projet intellectuel que ses livres : la décolonisation du savoir devait aussi passer par la maîtrise de la mesure, de l’expérience et de la science.
Sources et références
Institut Fondamental d’Afrique Noire Cheikh Anta Diop — présentation du Laboratoire Carbone 14, histoire du laboratoire et méthodes de datation. Institut Fondamental d’Afrique Noire
IFAN Cheikh Anta Diop — « Cheikh Anta Diop : la recherche au service de la conscience historique africaine », parcours scientifique et création du laboratoire. Institut Fondamental d’Afrique Noire
IFAN — étude consacrée à l’utilisation par Diop de la physique et de la chimie nucléaires de basse énergie et à l’articulation entre sciences expérimentales et sciences historiques. Institut Fondamental d’Afrique Noire
IFAN — podcast « Cheikh Anta Diop, le physicien : vision et héritage », avec Maurice Ndèye, consacré notamment à ses réflexions sur l’énergie et le solaire. Institut Fondamental d’Afrique Noire
