– par Rodolf Etienne

Poétesse célébrée dès 1901, admirée par Marcel Proust, Maurice Barrès ou Jean Cocteau, première femme commandeur de la Légion d’honneur, Anna de Noailles fut l’une des grandes célébrités littéraires de la Belle Époque.
Sa poésie transforme le désir, le corps, la nature et jusqu’à l’angoisse de mourir en une formidable affirmation de l’existence. Derrière la mondaine apparaît surtout une femme qui, dans un univers littéraire profondément masculin, imposa sans s’excuser la puissance d’un « je » féminin.
« Toi, vis ; sois innombrable à force de désirs… » Ces mots résument presque tout son programme poétique : vivre davantage, éprouver davantage, embrasser le monde avant qu’il ne disparaisse.
Anna-Élisabeth Bibesco-Bassaraba de Brancovan naît à Paris le 15 novembre 1876 dans une famille aristocratique d’origines roumaine et grecque. Cette appartenance à plusieurs mondes accompagne toute son œuvre et contribue aussi à fabriquer autour d’elle une image d’étrangère, d’Orientale, de femme à la fois proche et décalée dans la haute société française.
La mort du père – une expérience fondatrice
Elle découvre tôt, notamment chez Victor Hugo et dans Les Contemplations, une langue capable de transformer le deuil en matière poétique. En 1897, elle épouse Mathieu de Noailles et entre dans l’une des grandes familles de l’aristocratie française. Elle fréquente les salons littéraires, les écrivains, les artistes et les intellectuels de son temps. Mais l’essentiel, chez elle, ne tient pas à cette place mondaine. Anna de Noailles veut écrire, et elle entend occuper pleinement l’espace de la littérature. Son premier recueil, Le Cœur innombrable, paraît en 1901 chez Calmann-Lévy et connaît un succès immédiat. Suivent notamment L’Ombre des jours, Les Éblouissements, Les Vivants et les Morts, Les Forces éternelles et L’Honneur de souffrir. Sa poésie tranche par son appétit de sensations. Le soleil, les jardins, l’eau, les parfums, la chaleur, les saisons, le sommeil, les corps et les paysages ne sont pas de simples décors : ils constituent la matière même de la conscience. Chez elle, le monde est physique. On respire, on touche, on brûle, on désire.
Une écriture résolument moderne
Cette intensité sensorielle prend une portée particulière parce qu’elle émane d’une femme dans une société qui attend encore des femmes retenue, discrétion et mesure. Anna de Noailles n’écrit pas la nature depuis l’extérieur : elle semble vouloir s’y fondre. L’arbre, la terre, le ciel, l’été deviennent des prolongements du corps. Son lyrisme consiste moins à décrire le monde qu’à l’absorber, à l’éprouver jusqu’à l’excès. C’est peut-être là que son écriture demeure la plus moderne.
Anna de Noailles ne demande pas la permission d’occuper le centre de son propre poème. Elle dit : je vois, je veux, j’aime, je souffre, je désire, je vais mourir.
Cette première personne féminine n’est pas anodine au tournant du XXe siècle. Les femmes poètes doivent alors s’inscrire dans un champ littéraire très largement organisé, commenté et hiérarchisé par des hommes. Renée Vivien, Lucie Delarue-Mardrus, Natalie Clifford Barney, Judith Gautier ou Anna de Noailles construisent ainsi leurs œuvres à l’intérieur de traditions littéraires masculines tout en cherchant à s’en dégager.
Féministe déjà ?
Il serait néanmoins abusif de faire d’Anna de Noailles une militante féministe au sens contemporain du terme. Son geste est ailleurs : il réside dans l’autorité avec laquelle elle transforme son expérience sensible en matière digne de la grande littérature. Le désir d’une femme, son corps, son rapport à la nature, sa peur de la mort, sa joie, sa douleur cessent d’être cantonnés à l’intime pour entrer dans l’universel.
Son immense succès ne la protège pas du sexisme de la critique. Certains commentateurs réduisent son œuvre à un « romantisme féminin », manière de rabattre une poésie cosmique et sensuelle sur une prétendue sensibilité féminine.
Jean Lorrain la qualifie même de « Muse du potager ». Le mécanisme est révélateur : ce qui serait chez un homme métaphysique, lyrisme ou vision devient chez une femme sensibilité, sentimentalité, excès.
La relecture contemporaine de Noailles permet justement d’interroger ce vieux partage critique entre une littérature réputée universelle lorsqu’elle est masculine et une littérature ramenée au genre lorsqu’elle est féminine.
Marcel Proust – le grand ami
Marcel Proust constitue un contrepoint essentiel. Leur relation intellectuelle est profonde et durable. Proust lit Noailles avec admiration et lui consacre en 1907 un texte élogieux dans Le Figaro. Leur correspondance témoigne d’une estime réciproque et d’une proximité littéraire réelle. Tous deux partagent d’ailleurs une obsession centrale : le temps qui passe. Proust tente de le retrouver, Noailles semble vouloir l’embrasser avant qu’il ne soit trop tard. Chez elle, chaque instant devient précieux précisément parce qu’il est condamné à disparaître. Anna de Noailles participe aussi à la naissance du prix Vie Heureuse, futur prix Femina, créé dans un contexte où les grands prix littéraires restent largement dominés par les hommes. Ce détail mérite d’être souligné : elle n’est donc pas simplement une femme exceptionnellement admise dans le système littéraire de son temps, elle participe aussi à la création d’espaces dans lesquels les femmes deviennent elles-mêmes prescriptrices de valeur littéraire.
Les reconnaissances institutionnelles se multiplient
En 1921, l’Académie française lui attribue son Grand Prix de littérature pour l’ensemble de son œuvre. La même année, elle entre à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. Plus tard, le fauteuil qu’elle y occupe sera repris par Colette puis Jean Cocteau. En 1931, elle devient la première femme élevée au grade de commandeur de la Légion d’honneur. L’histoire est significative : sa première candidature au grade de chevalier avait été rejetée en 1904, mais vingt-sept ans plus tard, elle atteint un niveau de distinction encore inédit pour une femme. Avec les années, sa poésie s’assombrit. La mort, déjà présente derrière l’éblouissement des premiers recueils, gagne progressivement le premier plan. Les disparitions successives de proches, notamment celle de Maurice Barrès en 1923, accentuent cette évolution. L’Honneur de souffrir, publié en 1927, en porte profondément la trace. Il n’y a pourtant pas de contradiction entre la jeune femme qui veut absorber le soleil et la poétesse obsédée par la mort. C’est peut-être exactement le même mouvement : Anna de Noailles aime autant la vie parce qu’elle sait qu’elle finit.
Relire Anna de Noailles
Elle meurt à Paris le 30 avril 1933. Commence alors un autre paradoxe : une écrivaine qui avait été une véritable célébrité littéraire disparaît progressivement du canon scolaire et d’une grande partie de la mémoire collective. L’oubli est d’autant plus surprenant que son œuvre avait été massivement lue, commentée et reconnue de son vivant. Aujourd’hui, ses textes sont à nouveau étudiés, réédités, numérisés et relus à la lumière de l’histoire des femmes, de la réception critique et des rapports entre genre et légitimité littéraire. Et peut-être est-ce là que sa poésie demeure la plus vivante.
Face à la disparition, Anna de Noailles oppose quelques gestes simples : regarder, sentir, aimer, écrire. Et recommencer tant qu’il reste du temps.
Relire Anna de Noailles aujourd’hui, ce n’est donc pas seulement redécouvrir une curiosité aristocratique de la Belle Époque, ni l’amie de Proust, ni même la première femme commandeur de la Légion d’honneur. C’est retrouver une voix qui proclame que le rapport d’une femme au monde, son corps, son désir, sa peur, son intelligence et sa conscience du temps constituent une matière universelle.
Tout son lyrisme tient dans cette tension : l’instant est magnifique parce qu’il ne reviendra pas.
Sources et références
Bibliothèque nationale de France, dossier consacré aux modèles de Marcel Proust et à sa relation avec Anna de Noailles ; Gallica, œuvres numérisées d’Anna de Noailles, notamment Le Cœur innombrable, Les Éblouissements, Les Forces éternelles et L’Honneur de souffrir ; Académie française, notice consacrée à Anna de Noailles et Grand Prix de littérature 1921 ; Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, notice biographique et fauteuil 33 ; Grande chancellerie de la Légion d’honneur, dossier consacré au parcours d’Anna de Noailles ; Paris Musées – Musée Carnavalet, portraits et iconographie ; Persée, travaux consacrés aux femmes poètes de la Belle Époque et à leur réception critique ; travaux universitaires de Catherine Perry sur Anna de Noailles, le genre et la réception critique.
Liens utiles
Gallica : https://gallica.bnf.fr
Académie française : https://www.academie-francaise.fr/anna-de-noailles
Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique : https://www.arllfb.be/composition/membres/denoailles.html
Grande chancellerie de la Légion d’honneur : https://www.legiondhonneur.fr
Paris Musées – Musée Carnavalet : https://www.parismuseescollections.paris.fr
Persée : https://www.persee.fr

