L’artiste martiniquais Ernest Breleur est un plongeur en « eaux profondes, doublé d’un plasticien des abysses. « Jeune, je plongeais -en apnée- à plus de 25 mètres. Aujourd’hui, je descends aisément à plus de 10 mètres ». Son attirance pour la mer est si grande que son atelier de travail se veut une reproduction d’un fond marin tapissé de radiographies en forme de laminaires enrubannées.
Les tableaux de nuit
L’autre passion de l’artiste relève de la plongée intérieure, de la descente en soi, à la poursuite de vérités métaphysiques et de son propre langage. « Le langage, ce cri que j’ai élu », dont parlait Édouard Glissant. Cela dit, une rencontre va déterminer la démarche artistique d’Ernest Breleur pour toujours, celle de Milan Kundéra. L’écrivain tchèque en visite à la Martinique va découvrir les tableaux d’Ernewt Breleur qu’il qualifie de « tableaux de nuit »; « La nuit en est le décor unique, le seul capable de faire voir le vrai monde qui se trouve de l’autre côté du jour », relève-t-il. Puis de prédire à E.Breleur, des périodes ultérieures de plus en plus personnelles, libres de tout programme et de toute influence.
L’abysse
Dans sa quête personnelle, Ernest Breleur se rend compte que la verticalité (profondeur ou hauteur) lui ouvre la possibilité d’une relation avec lui-même, avec le monde et avec l’infini. Son esthétique portera désormais la marque d’une transcendance. Plonger à l’instar de créer lui deviennent indispensables. Son corps et son esprit l’exigent. « La mer est vivante, habitée, entre autres, de puissances, de mouvements, de couleurs, de murmures, de chatoiements, de colères, de corps qui plongent et qui s’élèvent…Thèmes centraux des séries de tableaux: série blanche, noire, grise, la mythologie de lune, de paysage céleste », dit-il. Les eaux mêlent leurs symboles ambivalents de naissance et de mort. »Les eaux sont de lait », chante le poète Saint-John Perse. Elles peuvent aussi être dangereuses dans leurs remous et girations.
Le souffle de la mort
« J’ai échappé par trois fois à la noyade, emporté par des courants marins…J’ai senti le souffle de la mort m’envahir », confesse-t-il. Le chercheur de vérités met toujours sa vie en danger. Ernest Breleur manifeste dans ses œuvres sa crainte de disparaître dans les profondeurs abyssales, ou de s’abîmer dans son propre fond et surtout son désir de remonte à la surface par la présence de lignes et plis parcouant certains de ses tableaux.
Les lignes
Ces lignes symbolisent la vie comme la mort à .l’instar de la terrible ligne à baleine dont parle Melville dans Moby Dick qui peut nous étrangler ou nous emporter; de la ligne de drogue pour Henri Michaux, ou les lignes de Kandinski. La consigne est à la fois de franchir la ligne, la rendre vivable, praticable, pensable, en faire un art de vivre. Plonger ou s’élever, c’est tracer une ligne, traverser l’horizon, pénétrer dans une autre vie. Plonger ou s’élever, c’est amener le « regardeur » vers des mondes de profondeurs, vers des révélations, des perceptions, des visions, des épiphanies…
Le chirurgien plastique
L’abysse habite aussi l’homme dans son corps physique, son inconscient, son imaginaire. En 1992 E.Breleur découvre dans un hôpital abandonné des centaines de radiographies qu’il utilise comme surfaces sensibles. Ces radiographies lui permettent en, « chirurgien plastique », de développer ses recherches sur la transparence, l’opacité, les corps… »Je considère ces radiographies comme des corps sur lesquels, je vais effectuer une sorte d’intervention chirurgicale. Lorsqu’ils sont suturés, je les remets en position verticale. Ils réapparaissent alors à la lumière de la vie », explique-t-il.
La démesure
Ernest Breleur ouvre le temps par un effort constant de transmission. Il semble ne pas être replié sur le passé. « Même si je ne renie pas mes racines africaines, je suis composé d’identités multiples. Ma rupture avec le groupe « Fwomajé » m’a permis de trouver ma propre voie », reconnaît-il. Aujourd’hui, plus que jamais E Breleur démesure son lieu géographique, la Martinique, pour la raccorder à la démesure du monde aurait constater Edouard Glissant. Le plasticien Ernest Breleur a flairé à hauteur d’homme l’abîme du réel et du surnaturel…Il connaît à hauteur d’homme un temps qui n’est pas le temps de l’homme. Créer pour lui ne serait rien d’autre que trouver à chaque fois une nouvelle forme pour révéler une vision qui illumine le chaos.
Max Pierre-Fanfan
Collaborateur à la revue littéraire « Esprit »
Ecrivain
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Exposition galerie Ceysson et Benetière
23, rue du Renard 75004 Paris
Exposition à la Fondation Clément en Martinique

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