— RS n° 466 du lundi 28 septembre 2026 —
Construire la nation Martinique, ou mener la lutte de libération nationale?
La « jounen pou nasyon matinik » (JPNM), organisée par la section martiniquaise du Front international de décolonisation et JPNM elle-même, a été, au beau milieu du grand marché de l’espace Laguerre de Petit-Bourg, l’occasion de deux débats (Regards pluriels sur la nation Martiniquaise et construire la nation Martinique). Le présent article vise à en prolonger certains aspects.
S’interroger sur la nation
Son titre, un peu provocant, met l’accent sur le problème posé, d’entrée de jeu, par la première et remarquable intervention de l’anthropologue (et militant !) Louis-Félix Ozier-Lafontaine : n’est-ce pas un piège de s’interroger encore aujourd’hui sur la nation, quand il s’agit en fait d’émanciper les hommes et les femmes du peuple qui la constituent ? Comment éviter qu’à la place de la nation en lutte pour sa libération, on se contente de faire « communauté insulaire » sans grand danger pour un colonialisme aussi retors et vicieux que le français ?
L’absence
Si Marcel Sellaye a eu raison, dans le débat, de souligner que ces problématiques se posent à un moment de grand danger pour la survie de l’espèce humaine tout entière, il faut aussi s’interroger sur une absence béante observée lors du deuxième débat. Pour « construire la nation », on a prévu de disserter sur le drapeau, la culture, l’école, la santé, le sport et le droit, mais sans des interventions expresses quant au combat politique ou l’action du mouvement social (syndical, écologiste, féministe, internationaliste…). Cet effacement de la motrice vivante de l’histoire, pose assurément problème.
Nation et programme
Frantz Fanon, abondamment cité dans la journée, dit pourtant bien : « la nation n’existe nulle part si ce n’est dans un programme élaboré par une direction révolutionnaire et repris lucidement et avec enthousiasme par les masses » (in Les Damnés de la terre). Nous ne partageons pas la conception des rapports avant-garde/masses ressortant de cette citation, mais la pertinence du propos nous concerne directement : la libération nationale suppose un programme, une implication des masses, une direction révolutionnaire.
Si, comme il a été dit, le sentiment national martiniquais a bien progressé, le retard de la conscience nationale est un problème politique sur lequel il convient de s’interroger. Nous considérons que les deux leviers essentiels de la solution sont, comme le suggère Fanon, la lutte des masses et l’élaboration du programme.
POLITIQUES ET MOUVEMENT SOCIAL DANS LA LUTTE NATIONALE
Par conséquent, ce sont les forces qui structurent et aiguillonnent ces luttes qu’il y a lieu d’interroger, mettre en débat, rassembler, mobiliser.
Ce n’était manifestement pas l’option retenue pour la JPNM. L’urgence commande pourtant de s’y atteler, pas chacun dans son coin, mais toutes ces forces ensemble. La construction de la nation se nourrit, bien entendu, de la culture qui la vivifie, et ne peut être considérée comme un simple ornement de la lutte. La conscience nationale, qui relève de la volonté politique, a besoin du sentiment national, qui est plutôt un fait culturel, un fait majeur et puissamment rémanent, survivant aux reniements, aux pressions, aux trahisons, aux persécutions, mais stratégiquement insuffisant.
En territoire colonisé, le peuple se constitue en nation fondamentalement par la confrontation avec le système colonial. Il le fait avec les instruments que sont les partis, les syndicats, les organisations de masse de natures diverses. L’imaginaire de toutes ces structures n’est pas neutre, mais c’est leur action et celle des masses qui feront passer de la nation en soi, à la nation pour soi.
UNITÉ DE LUTTE ET QUESTION DE GÉNÉRATIONS
Le dépassement du chakbètaféisme est une condition d’efficacité dans la lutte, et sans doute aussi une façon de surmonter la coupure générationnelle qui s’est exprimée de façon assez tonitruante dans la réunion. Un militant, dont la jeunesse est d’ailleurs toute relative, a pris la parole pour demander à l’ensemble du plateau des intervenantEs de quitter la scène, au propre comme au figuré, pour laisser la place à la jeunesse, perçue probablement comme trépignante d’impatience de saisir le flambeau.
On pourrait évidemment lui rétorquer que rien n’empêche personne, jeune ou moins jeune, de créer avec qui il veut et où lui sied, les scènes et les débats de son choix ! Au contraire ! Mais Il faut surtout comprendre et expliquer que le salut ne viendra que de la fusion des générations militantes, que cette jonction réclame un écosystème de bienveillante unité combattante, de débats réels menés jusqu’au bout. Et l’exemple devrait être donné par les équipes militantes les plus chevronnées qui pour ce faire, ont besoin de continuer à se débarrasser des scories des sectarismes d’hier. Ce sera un atout pour susciter et favorablement accueillir l’interpellation vivifiante et salvatrice des nouvelles générations.
Cela suppose le partage des luttes que la situation met à l’ordre du jour, et aussi le travail têtu pour un programme commun populaire, radical, anticolonialiste, anticapitaliste, écologiste, émancipateur.
LIBÉRATION NATIONALE ET ÉMANCIPATION
Car il s’agit de l’émancipation humaine. C’est bien le sens de la citation d’Amilcar Cabral, rappelée par Alex Ferdinand dans son intervention : au-delà du drapeau, la libération nationale doit être libération sociale contre les Dominants et exploiteurs de toutes les couleurs. À quoi l’on pourrait ajouter du même combattant : « …la lutte contre nos propres faiblesses (…), quelles que soient les difficultés créées par l’ennemi, cette lutte contre nous-mêmes est la plus difficile, aussi bien au moment présent que dans l’avenir de nos peuples... ».
Là nous semble un des nœuds essentiels du dilemme de l’heure faisant appel aux réflexions philosophiques, sociologiques, etc., mais qui met tout ce travail, toujours à reprendre, au service du mouvement.
Au commencement comme à la fin, c’est l’action qui prime.


