France des régions – Le terrible paradoxe martiniquais ou l’île qui gaspille ses deniers publics

La France, dans son large ensemble, n’avance pas à la même vitesse partout.

  • Par Rodolf ETIENNE

Certaines régions attirent les habitants, produisent, innovent, exportent et maintiennent un chômage relativement faible. D’autres accumulent vieillissement, pauvreté, dépendance, perte de population et faiblesse de l’investissement.

La Martinique n’est pas, chiffres en main, le « dernier de la classe » républicaine. Mais son cas est peut-être plus dérangeant encore : elle dispose davantage d’atouts que plusieurs territoires qui, eux, la dépassent très largement en dynamique.

La France, dans son large ensemble, n’avance pas à la même vitesse partout. Certaines régions attirent les habitants, produisent, innovent, exportent et maintiennent un chômage relativement faible. D’autres accumulent vieillissement, pauvreté, dépendance, perte de population et faiblesse de l’investissement.
La Martinique n’est pas, chiffres en main, le « dernier de la classe » républicaine. Mais, son cas est peut-être plus dérangeant encore : elle dispose davantage d’atouts que plusieurs territoires qui, eux, la dépassent très largement en dynamique.

 

Il faut d’abord tuer une idée simple. Non, la région française économiquement la plus mal en point n’est pas systématiquement la Martinique. La Guyane affiche un chômage de 19,3 % au premier trimestre 2026. La Réunion est à 19 %, la Guadeloupe à 15,2 %, contre 13,5 % en Martinique.

Sur la pauvreté, les dernières données régionales comparables placent également la Guyane, La Réunion et la Guadeloupe derrière la Martinique. Mais cette lecture brute masque quelque chose de beaucoup plus grave.

La Martinique n’est peut-être pas le territoire français le plus pauvre. Elle pourrait être l’un de ceux qui gaspillent le plus spectaculairement leur potentiel.

Les régions qui donnent aujourd’hui le sentiment d’avoir un avenir

Il n’existe évidemment aucun classement officiel des « régions les plus prometteuses ». Mais si l’on croise richesse produite, emploi, démographie, recherche, entrepreneuriat et cohésion sociale, quelques territoires ressortent.

Auvergne-Rhône-Alpes : probablement le modèle le plus complet

Avec un PIB de 346,4 milliards d’euros en 2024, un PIB par habitant voisin de 41 950 euros, un chômage de 7 % début 2026 et surtout une puissante base industrielle, technologique et scientifique, Auvergne-Rhône-Alpes possède une profondeur économique que peu de régions peuvent égaler. En 2022 déjà, les entreprises de la région engageaient environ 6,8 milliards d’euros de dépenses intérieures de R&D, auxquelles s’ajoutaient près de 2,6 milliards dans le secteur public.

L’année 2025 a certes été morose. Mais une région qui possède Lyon, Grenoble, Clermont-Ferrand, les Alpes, une industrie exportatrice, la pharmacie, les semi-conducteurs, la mécanique, l’énergie et un système universitaire puissant peut encaisser un ralentissement sans remettre en cause son architecture économique. C’est précisément cela, la résilience.

Pays de la Loire : la région discrète qui fait beaucoup de choses correctement

La région comptait environ 3,63 millions d’habitants en 2012 contre 3,97 millions en 2026, soit une progression supérieure à 9 %. Son taux de chômage n’est que de 6,6 % début 2026. Son taux de pauvreté, sur les dernières données homogènes disponibles, était d’environ 11 %, parmi les plus faibles de France.

Son économie associe industrie, agroalimentaire, construction navale, aéronautique, numérique et services. Malgré le ralentissement français, l’activité régionale a encore mieux résisté que la moyenne nationale en 2025 et les créations d’entreprises ont atteint un record. Ce modèle n’est pas spectaculaire. Il fonctionne.

Bretagne : cohésion sociale, emploi et économie productive

La Bretagne présente presque le même profil : chômage de 6,6 %, pauvreté autour de 11,1 %, population passée d’environ 3,24 à 3,51 millions d’habitants entre 2012 et 2026.

En 2025, alors que l’emploi reculait en France, il est resté pratiquement stable en Bretagne. L’agroalimentaire, qui représente plus de 40 % de ses emplois industriels, a même continué à créer des postes. Le nombre de créations d’entreprises a atteint son plus haut niveau depuis le début du siècle.

On peut discuter du modèle breton. Mais il possède ce dont la Martinique manque cruellement : une articulation entre territoire, production, identité économique et débouchés extérieurs.

Île-de-France : la machine demeure hors catégorie

Avec 865,7 milliards d’euros de PIB en 2024, près de 70 000 euros de PIB par habitant et une productivité par emploi de plus de 123 000 euros, l’Île-de-France reste dans une autre galaxie.

Elle concentre également une part gigantesque de la R&D française : près de 15,9 milliards d’euros de R&D réalisée par les entreprises en 2022. Elle connaît cependant des fragilités : fortes inégalités, logement, congestion, pauvreté dans certains départements et recul des heures travaillées en 2025. C’est donc une puissance davantage qu’un modèle.

Occitanie : probablement l’un des grands paris français

L’Occitanie est plus contradictoire. Son chômage reste élevé, 9,5 % début 2026, mais sa démographie est spectaculaire : environ 5,63 millions d’habitants en 2012, 6,25 millions en 2026, soit près de +11 %.

Toulouse et son écosystème aéronautique et spatial donnent à la région une concentration scientifique exceptionnelle : plus de 7,2 milliards d’euros de R&D publique et privée recensés en 2022. L’Occitanie n’est donc pas encore une région parfaitement performante. Elle est une région qui accumule les capacités permettant de le devenir.

Et l’outre-mer ?

La hiérarchie est moins évidente qu’on le croit

La surprise vient de la Guyane. Elle demeure extrêmement pauvre, avec des problèmes sociaux et infrastructurels considérables. Pourtant son économie a progressé de 3,9 % en volume en 2025, notamment sous l’effet de la reprise spatiale. Son activité mesurée en heures rémunérées augmentait encore de 1,6 %. Sa population a bondi d’environ 240 000 habitants en 2012 à presque 299 000 en 2026. C’est près de +25 %.

La Réunion offre un autre contraste. Chômage et pauvreté y restent considérables, mais son PIB a progressé de 1,1 % en 2025, davantage que la moyenne française, avec reprise de l’investissement et des exportations. L’emploi salarié y a encore augmenté de 0,3 % en 2025. Autrement dit : être pauvre n’empêche pas nécessairement d’avancer. Et c’est là que le cas martiniquais devient dérangeant.

Martinique : le territoire qui rétrécit

En 2012, la Martinique comptait environ 388 000 habitants. Début 2026 : 358 818. Près de 30 000 habitants ont disparu du solde démographique en quatorze ans, soit environ -7,6 %. Pendant le même temps, les Pays de la Loire gagnaient plus de 9 % de population, la Bretagne plus de 8 %, l’Occitanie 11 %, la Guyane près de 25 %. Surtout, 35,7 % des Martiniquais ont désormais 60 ans ou plus, contre 28,5 % en France.

Une économie qui perd ses jeunes perd simultanément des consommateurs, des travailleurs, des entrepreneurs, des contribuables, des parents, des ingénieurs et des créateurs. La démographie n’est pas une statistique secondaire. C’est une anticipation du PIB futur.

11,148 milliards d’euros de PIB… et pratiquement aucune croissance

Voici peut-être le chiffre le plus brutal. En 2025, le PIB martiniquais atteint 11,148 milliards d’euros. Mais en volume, l’économie ne progresse que de 0,1 %, contre +0,8 % pour la France. L’investissement chute de 6 % et retire à lui seul environ un point à la croissance. Les exportations reculent légèrement. La consommation des ménages progresse.

Mais une économie ne peut pas bâtir son avenir uniquement sur la consommation. Elle doit investir. Produire. Transformer. Exporter. Innover. Et le signal martiniquais de 2025 est précisément l’inverse : on consomme encore, mais on prépare insuffisamment demain.

Le paradoxe absolu : la Martinique n’est pourtant pas pauvre en ressources

Son PIB par habitant atteint environ 31 000 euros en 2025. C’est davantage que la Guadeloupe, la Guyane ou La Réunion. Le programme régional FEDER-FSE+ 2021-2027 représente par ailleurs près de 1 milliard d’euros, dont environ 600,6 millions d’euros de contribution européenne.

Elle dispose d’une université, d’infrastructures, d’un CHU, d’un port, d’un aéroport international, d’un réseau routier relativement développé, d’une diaspora considérable, d’une économie touristique connue internationalement, d’un patrimoine culturel exceptionnel, d’une position caribéenne stratégique et de transferts publics importants. Elle produit pourtant moins de dynamique que des territoires théoriquement beaucoup moins favorisés. C’est cela qui doit nous interroger.

La vie chère achève de rendre le modèle absurde

En 2022, les prix étaient globalement 14 % plus élevés en Martinique qu’en France métropolitaine. Dans l’alimentaire : +40 %. Dans le même temps, le taux de pauvreté mesuré avec la méthodologie Filosofi atteignait 26,8 %, contre 11 % dans les Pays de la Loire et 11,1 % en Bretagne.

Voilà donc une économie où les revenus sont relativement faibles, le chômage élevé et les produits essentiels extrêmement chers. On comprend la colère sociale. Mais distribuer davantage pour compenser indéfiniment des prix élevés ne transforme pas le modèle économique qui les produit.

Et la « mauvaise gestion » dans tout cela ?

C’est ici qu’il faut être précis. Attribuer toutes les difficultés de la Martinique à ses dirigeants serait faux. L’insularité coûte cher. La petite taille du marché aussi. L’éloignement, les normes européennes, la dépendance énergétique, la concentration commerciale et le vieillissement démographique pèsent réellement.

Mais ces contraintes n’expliquent pas tout. Lorsque, pendant des décennies, les mêmes problèmes persistent — transports, déchets, eau, faiblesse productive, dépendance alimentaire, logement, départ des jeunes, difficulté à faire émerger des filières exportatrices — la question de l’efficacité des politiques publiques devient légitime.

Les rapports financiers montrent d’ailleurs un paysage contrasté plutôt qu’une faillite uniforme. Le SMTVD restait encore en plan de redressement dans l’avis budgétaire de 2024 de la chambre régionale des comptes ; à l’inverse, Fort-de-France avait rétabli son équilibre budgétaire en 2025 et sortait de la procédure de redressement.Le problème est donc plus profond que l’accusation facile de quelques élus incapables.

Il concerne la qualité collective de la décision publique, la continuité des politiques, l’évaluation des investissements, la multiplication des structures, les intérêts économiques établis, la capacité d’exécution et la culture du résultat. Voilà ce qu’il faudrait auditer. Euro dépensé par euro dépensé.

Et le « dernier de la classe » de France, alors ?

Si l’expression signifie territoire le plus pauvre, ce n’est pas la Martinique. Si elle signifie chômage le plus élevé, ce n’est pas non plus la Martinique. Si elle signifie PIB par habitant le plus faible, encore moins. Mais changeons la question.

Quel territoire possède un niveau de développement relativement élevé, bénéficie massivement de la solidarité nationale et européenne, possède des infrastructures solides, un capital humain important, une identité internationale forte et une situation géographique exceptionnelle — tout en perdant sa population, son investissement et pratiquement toute croissance ?

Alors la Martinique remonte brutalement dans le classement. Elle pourrait devenir non pas le territoire le plus pauvre de France, mais l’un de ses plus grands cas de potentiel inexploité. Et c’est peut-être pire. Car la pauvreté peut venir du manque. Le déclin, lui, peut également venir de ce que l’on fait — ou de ce que l’on ne fait pas — avec ce que l’on possède.

Le vrai classement

À l’entrée des années 2030, je placerais donc parmi les territoires français structurellement les plus prometteurs Auvergne-Rhône-Alpes, Pays de la Loire, Bretagne, Île-de-France et Occitanie, avec Provence-Alpes-Côte d’Azur en embuscade.

La Guyane constitue le grand pari ultramarin : immense potentiel, croissance démographique et spatial, mais urgence sociale considérable. La Réunion démontre qu’un DOM très pauvre peut encore investir et croître. La Guadeloupe et la Martinique apparaissent beaucoup plus préoccupantes par leur combinaison de déclin démographique et faiblesse de la croissance.

Et dans ce duo antillais, le cas martiniquais possède une singularité terrible : nous ne partons pas de rien. Nous possédons même énormément.

La vraie question n’est donc plus : « Pourquoi la Martinique est-elle pauvre ? » Mais : « Comment un territoire aussi doté peut-il produire aussi peu de transformation économique ? » Et derrière cette question surgit celle que nous évitons depuis trop longtemps : qui décide, comment décide-t-on, avec quels résultats, et qui rend réellement des comptes lorsque les résultats ne sont pas là ?