Les mirages de la communication «moderne»

— Par Robert Saé —
Incontestablement, les Nouvelles technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) ont révolutionné le monde. Comme c’est chaque fois le cas, la question se pose : Dans quel but et au bénéfice de qui sont utilisées les technologies ?

A l’ère de la Révolution Industrielle, des lanceurs d’alertes avaient tiré la sonnette d’alarme concernant, notamment, les conséquences du machinisme généralisé sur les conditions de vie de la classe ouvrière et de la paysannerie. Ils étaient traités de passéistes et d’ennemis du progrès. On voit aujourd’hui où nous ont menés les mirages modernistes : la déshumanisation des travailleurs, la destruction de l’environnement et du vivant, le dérèglement climatique générateur de catastrophes de grande ampleur, etc.

Les NTIC portent en elles tous les germes des mêmes dangers. Les risques en sont accrus par la globalisation de l’économie mondiale et la concentration du pouvoir entre les mains d’une superclasse de prédateurs. Comment s’en prémunir et faire en sorte que la nouvelle Révolution Technologique soit utile au monde ? L’article qui suit proposera des éléments contribuant à répondre à cette question.

De nombreux économistes, responsables politiques et autres «sachants» appellent à lutter contre la «fracture numérique». Ce serait le principal obstacle à surmonter pour garantir l’accès des pays soi-disant pauvres aux «performances économiques», au «développement» et d’assurer ainsi la félicité de toutes les populations. Il ne faudrait quand même pas oublier qu’on avait bercé le monde des mêmes illusions en promotionnant la «Révolution verte», en chantant les louanges de l’agriculture intensive, de l’usage des engrais et des pesticides. La planète et l’Humanité s’en sont trouvées profondément massacrées.

Aujourd’hui, voila que les gouvernements rabotent les budgets de l’éducation, de la santé et de la protection sociale afin, prétendent-ils, de lutter contre la dite «fracture numérique» en rendant leur pays compétitif pour le développement des nouvelles technologies*1. Leur faisant écho, ceux et celles qui dirigent les Collectivités locales, qui croient au système et aux intentions affichées par les gouvernements, financent l’extension de la fibre, l’équipement en portable pour tous, etc. Cela, évidemment, au détriment de la satisfaction des besoins urgents de la population.

Quelles sont déjà les conséquences concrètes de ces choix ?

En premier lieu, c’est l’aggravation de la fracture sociale. La marche forcée vers la «dématérialisation» des services publics se traduit par la fermeture des agences et des bureaux de proximité. Dans le contexte de paupérisation que nous connaissons, l’obligation de se fournir en matériel informatique qui en découle, le coût des équipements ainsi que les tarifs imposés pour les abonnements internet privent de fait une grande fraction des couches populaires de la possibilité de bénéficier des Services Publics. Ajoutons à cela que la virtualisation des contacts et démarches pénalise tous ceux qui subissent (souvent abusivement) des coupures de ligne ou de réseau, qui passent des semaines à s’entendre dire par un répondeur que «leur appel ne peut aboutir» et qui, par voie de conséquence ratent des rendez-vous essentiels (notamment médicaux), quand ils ne sont pas sanctionnés, malgré leur bonne foi, pour n’avoir pas pu respecter des délais imposés par ces mêmes administrations qui leur imposent la «dématérialisation».

Deuxièmement : c’est une dépendance technologique et financière accrue. Le coût exagéré et la fragilité des équipements n’est pas à démontrer. Une stratégie concernant à les rendre vite obsolètes et donc obligeant à les renouveler régulièrement, est cyniquement mise en place.

Troisièmement : c’est l’intensification des pratiques extractivistes (nécessité impérative de métaux rares) et du pillage impérialiste. C’est l’accumulation accélérée de déchets dangereux, c’est l’explosion de la consommation d’énergie et l’accentuation conséquente du dérèglement climatique.

Beaucoup semblent oublier que les nouvelles technologies sont pour l’essentiel entre les mains des grandes multinationales occidentales*2, qui en font des instruments pour exploiter, manipuler, conditionner et espionner les populations. Leurs desseins sont invariables.

a) Rechercher à tout prix le profit maximum

Pour les multinationales qui exercent une mainmise totale sur les NTIC, il s’agit d’accumuler le maximum possible de profits*3. Leurs experts sont mobilisés en permanence pour programmer l’obsolescence, inciter à une consommation compulsive et intensifier l’addiction aux réseaux sociaux.

b) Propager l’idéologie réactionnaire dominante

Les NTIC ne font que renforcer la puissance des empires médiatiques sur lesquels les classes dominantes s’appuient traditionnellement pour imposer leur dictature idéologique. Désormais, chaque individu, quelque soit son âge, dans les moindres recoins de la planète, peut être intoxiqué par le culte exacerbé de l’individualisme et de l’élitisme, être obnubilé par la pensée que sa réussite ne peut être garantie que par une compétition qui se doit d’être féroce. Aux journalistes, économistes et autres habituels propagandistes du système qui, eux, se contentaient de pervertir les élites, sont venus s’ajouter les «influenceurs» et influenceuses»*4, véritables armes de destruction massive qui sévissent dans les couches populaires pour les pousser à une consommation débridée et à l’adoption d’un mode de vie occidentalisé dégradant. Ils sont également instrumentalisés pour jeter un voile sur les frontières de classe, pour masquer les contradictions fondamentales d’intérêts qui opposent celles-ci, pour prôner le rejet de «la politique», de l’organisation, de l’action collective et solidaire. Leur mission est d’abolir la pratique de l’étude et de la réflexion en scotchant leurs «followers» avec des contenus vains et superficiels.

c) S’adonner à l’espionnage, à la provocation et à la répression

Il faut toujours avoir à l’esprit que, pour l’essentiel, toutes les avancées technologiques dont nous parlons sont le fruit de recherches menées à des fins militaires et jamais philantropiques. D’ailleurs, c’est en premier lieu dans ce domaine là qu’elles sont utilisées. Ainsi, partout dans le monde, les technologies intervenant dans la fabrication de tous les engins militaires et, plus généralement, de tous les outils de communication, sont directement contrôlées par les vendeurs impérialistes. Ils peuvent ainsi commander à distance l’armement et les technologies vendus aux pays clients. L’ampleur du danger qu’une telle situation fait peser sur le monde a pu être révélée par les pratiques criminelles mises en œuvre par l’État d’Israël (cf. l’assassinat des leaders de la résistance antisioniste via des talky walkys et l’espionnage de ses propres alliés par le biais du logiciel PEGASUS).

Plus personne n’ignore aujourd’hui que chaque individu est suivi à la trace à travers tout objet connecté qu’il possède. La fascisation de la société est devenue une réalité prégnante : les gouvernements et les multinationales exercent un contrôle totalitaire sur la vie privée des individus et sur leurs données personnelles dans tous les domaines (santé, avoirs, revenus, etc). Les organisations, les États et leurs dirigeants, tous ceux qui remettent en cause leur domination et leurs exactions peuvent voir leur vie violemment perturbée (biens saisis, liberté de circulation entravée, etc)*5. Quand les voix se font réellement dérangeantes, quand les populations se mobilisent contre les atrocités du système, la répression est sans appel (fermeture des sites et comptes sur les réseaux sociaux, blocage total des liaisons internet dans tout le pays, etc.).

Mais, il ne s’agit absolument pas de «jeter le bébé avec l’eau du bain»!

Les progrès techniques ont toujours été le fruit de l’expérience collective humaine, mais ils sont accaparés par une minorité qui en tire les bénéfices. Ils peuvent contribuer au bien-être et à l’émancipation des individus ou, au contraire, générer d’importants dégâts selon les intentions de ceux qui utilisent les technologies concernées.

L’exemple des réseaux sociaux

Aujourd’hui, l’écrasante majorité des gens admet quels en sont les effets désastreux sur les relations sociales ainsi que sur la santé physique et mentale (notamment celle des enfants). Mais, personne ne peut nier le fait qu’ils aient ouvert la porte à une plus large liberté d’expression et à une information alternative*6.

Commençons par faire remarquer que les travers dénoncés concernant les dits réseaux sociaux sont strictement les mêmes que ceux qu’on pouvait constater dans tous les supports de communication précédents. Fake news, désinformation, harcèlement, dégradation morale (etc.), tout cela polluait autant les médias traditionnels. Les NTIC, par l’ampleur de leur utilisation, ne font que rendre plus visibles ces réalités. Il n’y a donc aucun complexe à avoir quand il s’agit d’utiliser de nouvelles technologies dans l’intérêt des Peuples. Il revient à ceux qui défendent les intérêts collectifs d’en faire un usage responsable.

On ne saurait minimiser l’importance des réseaux sociaux dans la mesure où ils permettent de toucher beaucoup plus largement le public que nous voulons informer valablement et dont nous voulons contribuer à l’organisation. Notre tache fondamentale est de porter au plus grand nombre les informations et les éléments de connaissances nécessaires à l’analyse et à la compréhension globale des phénomènes et des situations, ce sans quoi les masses ne pourront pas se lancer dans une action émancipatrice, significative et efficace. Notre responsabilité est de lutter contre l’aliénation qui pervertit l’action des utilisateurs. Il s’agit là d’un combat difficile car, dans ce domaine aussi, les élites sont formatées et les populations manipulées. Dans les écoles, les Universités, les «Masters class» (etc), on apprend à maîtriser les technologies, mais jamais à mettre celles-ci au service de l’intérêt collectif!

Pour ceux qui voudraient utiliser les réseaux sociaux à bon escient mais qui se laissent piéger par ce conditionnement, l’objectif du projet de communication devient principalement d’être «visible». Ils ne réalisent pas que les publications (fréquentes, courtes et éphémères) sont noyées dans la profusion de milliers d’autres, produites par des escrocs, des politiciens opportunistes et des masses d’individus qui trouvent à travers les réseaux sociaux la possibilité de décharger leur mal être existentiel. Tout cela rend illusoire la possibilité d’être vraiment visible sur le long terme.

L’exigence de conscientiser, d’argumenter et de former est atrophié par un carcan idéologique aliénant. Ainsi, est-on amené à consacrer plus d’importance et de temps à publier des «contenus» censées accrocher le public qu’à écouter les voix populaires, à apprendre de la pratique militante et à aller mener un travail effectif d’organisation sur le terrain. Cela débouche à tous les coups sur des désillusions, des échecs et, au bout du compte, satisfait les attentes des maîtres du système. La véritable visibilité, celle qui va historiquement durer, ne peut s’imposer que par une mobilisation conséquente des masses. Cette certitude doit prévaloir quand il s’agit de définir les priorités dans l’organisation du travail.

Il faut réaliser que dans la guerre qui oppose les classes dominantes et les peuples, le contrôle de l’information et de la communication est essentiel. La lutte sur ce front là doit impérativement être intégrée à une stratégie globale, cohérente et maîtrisée par tous les combattants. Il s’agit de toujours garder l’initiative en utilisant les NTIC et, particulièrement les réseaux sociaux

A cet égard, il convient de faire preuve d’une extrême vigilance. Souvent, par facilité, les rencontres physiques sont remplacées par des visioconférences. On y discute alors des stratégies qui seront mises en place et du calendrier des actions à venir. On oublie que l’ennemi les suit et les enregistre, qu’il peut aisément se préparer à les contrer, qu’il y puise aussi de précieux renseignements sur les participants pour mener ses opérations de division et de provocation. Les groupes qui se multiplient sur «Whats App» sont aussi un terrain privilégié pour les manœuvres déstabilisatrices de cet ennemi. Mais, plus grave, étant le déversoir de souffrances psychologiques individuelles, infiltrés par des provocateurs, beaucoup contribuent à pourrir les relations sociales pour, finalement, imploser.

L’indispensable utilisation des NTIC, des réseaux sociaux en particulier, doit donc être soumise à un encadrement strict, si l’objectif visé est l’émancipation des Peuples.

Commençons par dire qu’aucune émancipation n’est possible si les Peuples n’en sont pas réellement les acteurs. Ce qui signifie qu’il ne s’agit pas pour des experts en communication de décréter ce qui doit leur être dit. La principale bataille à mener par ceux qui veulent contribuer à changer le monde, c’est de convaincre le plus grand nombre qu’il revient à chacun de se libérer de toutes les aliénations pour reprendre le contrôle de sa vie.

Prendre le contrôle de sa vie n’est pas possible si on n’est pas maître de ses pensées, si ses choix ne s’appuient pas sur des connaissances et des informations valables. Nous avons montré plus haut comment le système aveugle les consciences par le biais des NTIC et des addictions qu’il développe.

Les voix sont déjà nombreuses qui appellent à lutter contre leurs dérives et la conséquence de leur utilisation abusive : psychologues, enseignants, médecins et même, très hypocritement, le gouvernement interpellent. Les «victimes» sont invités à limiter le temps de captation, à développer leur esprit critique et à multiplier leurs sources d’information. Mais la machine est trop bien huilée pour qu’ils y échappent. De même, puisque nous parlons d’hypocrisie, les législations prétendant interdire aux mineurs de moins de 16 ans d’utiliser les réseaux sociaux n’auront aucun effet significatif, puisqu’il est possible de les contourner. On constatera que les gouvernements se gardent bien d’empêcher sérieusement la publication des contenus nocifs par les entreprises qui contrôlent les NTIC. Cela, les multinationales ne le leur autorisent pas*7.

Ce que ni les multinationales, ni les gouvernements ne peuvent empêcher, c’est le développement du Savoir populaire et des compétences humaines. Leur mainmise sur les NTIC est confrontée à une myriade de techniciens de haut niveau qui échappent à leur contrôle. Parmi ces derniers, se comptent des militants et militantes des mouvements populaires capables de contourner les blocages et de développer des réseaux alternatifs sécurisés.

Nous avons indiqué plus haut que c’est une véritable guerre qui se mène sur le front de la communication. Cette guerre oppose, d’un côté, les impérialistes et les mutinationales et, de l’autre, les Peuples en lutte pour leur Souveraineté. Nous ne la gagnerons pas si nous ne sommes pas capables de nous appuyer sur des combattants experts en matière de NTIC et, surtout, clairvoyants quant à la stratégie globale visant à la conquête de la souveraineté.

L’objectif est donc d’utiliser les NTIC, au côté des autres armes dont nous disposons, pour intensifier la formation et conscientisation des masses populaires. De ce point de vue, il est particulièrement important de revaloriser les supports de communication traditionnels et de redynamiser les espaces de rencontre, absolument indispensable à l’acquisition des connaissances, au développement de l’intelligence et à l’élaboration d’une pensée collective féconde. Nous devons nous imposer tous les efforts nécessaires pour réapprendre à nous concentrer sur des écrits, même d’apparence fastidueuse, à concentrer notre attention sur des développements oraux explicatifs importants.

Tous ceux qui luttent pour la Souveraineté de notre Peuple, savent les dangers que la dépendance technologique et idéologique fait peser sur le présent et l’avenir du Pays. Il ne sera possible de la combattre qu’en nous appuyant sur l’unité de notre Peuple et la cohésion nationale. Définir des stratégies de lutte efficaces et porter des réponses collectives aux difficultés de l’heure n’est possible que dans des cadres organisés, privilégiant les relations humaines directes et sereines. La lutte contre l’adiction aux réseaux sociaux et plus globalement aux écrans, ne sera efficace que si elle est assumée par les familles et les associations de proximité. C’est à ce niveau que peuvent être initiées des activités alternatives (notamment à l’intention des enfants), détachant des addictions, favorisant la consolidation des liens sociaux et, finalement, le réel épanouissement des individus.

A un autre niveau, les élus réellement soucieux d’émancipation peuvent jouer un rôle salutaire en favorisant les initiatives populaires allant dans ce sens, en s’opposant aux «Grands Projets Inutiles» qui ne servent que l’intérêt des multinationales et en privilégiant des politiques répondant aux besoins prioritaires de la population. Un exemple : certains ont à coeur d’apprendre aux personnes âgées à utiliser internet. Ne serait-il pas plus judicieux de financer des brigades pour aller à leur rencontre afin de leur porter assistance au quotidien ?

Pour conclure, nous réaffirmons que les NTIC peuvent être d’une extrême utilité à l’humanité. Elles permettent incontestablement des progrès dans des domaines essentiels (opérations chirurgicales, gestion économique, etc). En les arrachant des griffes des multinationales, en éradiquant le système capitaliste, en mettant fin à la domination du monde par les impérialistes, elles pourront être consacrées à l’amélioration des services publics d’éducation, de santé, de prévention des risques, etc. Les technologies, quelles qu’elles soient, ne peuvent être associé au progrès que dans la seule mesure où elles contribuent au mieux-vivre individuel et collectif.

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*1 Toute personne avertie sait que la quasi-totalité des dirigeants des pays occidentaux baignent personnellement dans la sphère des multinationales et qu’ils accompagnent le travail de lobbiyng mené par celles-ci dans les institutions nationales et internationales.

*2 Même si, aujourd’ui, ils se font damner le pion par la puissance chinoise

*3 En 2023, les chiffres d’affaire des GAFA (Google, Apple, Facebook (aujourd’hui Meta) et Amazon, ont montré «une croissance significative, avec une valorisation cumulée à 10.000 milliards de dollars» un chiffre d’affaire global estimé à 1.580 milliard de dollars. Les GAFA et Microsoft ont ajouté 3900 milliards de dollars à la valeur de leurs actions en 2023 (Source : www.lafinancepourtous). A titre de comparaison indiquons que le budget de l’Union Européenne en 2025 s’élèvait à 192,8 milliards d’euros.

*4 Pour jouer ce rôle les influenceurs (es) sont promotionnés (es) et grassement rétribués (es). Lors des récents bombardements à Dubaï, on a découvert qu’ils y étaient nombreux à y vivre dans un luxe tapageur.

*5 Le cas de Nathalie YAMB , persécutée par la très «démocratique» Union Européenne, est particulièrement emblématique à cet égard.

*6 Dans de nombreux cas, la circulation de témoignages vidéos a pu permettre de confondre les auteurs de violences policières et les provocations gouvernementales.

*7 leur survie dépend de la vente sans limite des équipements. C’est ce qui explique qu’Elon MUNSK et les néoconservateurs refusent toute législation contraignante concernant les réseaux sociaux.

Robert SAE – 14 Avril 2026