Trois expositions plus une à la Fondation Clément

— Par Selim Lander —

Les Martiniquais et le visiteurs de passage ont le privilège cet été de découvrir trois expositions personnelles couplées au traditionnel Marché d’art qui propose aux amateurs deux œuvres d’artistes en général bien connus pour avoir déjà été exposés à plusieurs reprises à la Fondation ou ailleurs. Des œuvres le plus souvent récentes mais l’on peut découvrir des tableaux du début des années 1990 d’Ernest Breleur et d’Henri Guédon (décédé cette année 2026) et même de la fin des années 1980 pour Victor Anicet, le « patriarche » des artistes martiniquais. Avis aux amateurs ! Quant aux prix, il s’étagent entre 250 € et 25.000 € (un 2x2m de Hébert Édau), soit un écart de 1 à 100 ! .

Les expositions personnelles confrontent trois artistes ayant fait des choix esthétiques radicalement différents : la photo et plus précisément le portrait chez Joël Zobel, le fantastique chez Ronald Cyrille, l’abstrait chez Jocelyn Akwaba Matignon.

Joël Zobel descend sur terre

Walter Benjamin dans L’Oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique analysait la révolution artistique induite par les procédés de reproduction ad libitum des œuvres. Jusque-là une œuvre pouvait certes être copiée, mais pourvu que l’on sût qu’il s’agissait d’une copie, elle était dépourvue de « l’aura », écrit Benjamin, (la valeur symbolique ou « rituelle ») de l’original. Il écrivait en ceci en 1936 alors que la photographie d’art existait déjà depuis plusieurs décennies et avait largement démontré sa capacité à émouvoir. Encore faisait-il une exception pour le portrait qui est justement la spécialité de Joël Zobel.

On ne saurait pour autant négliger ce qu’il y a de vrai dans l’intuition de Benjamin. Une photo d’art exposée sur les cimaises d’un musée peut nous émouvoir profondément, même si nous savons qu’il existe cinq ou dix autres tirages de cette œuvre. Par contre la même photo reproduite dans un catalogue, même de qualité, pourra certes nous toucher mais sans la force de l’original, car le format est plus réduit et le papier glacé n’est pas le meilleur support photographique. On se convaincra facilement de la différence en visitant l’exposition catalogue en main. Et ce qui est vrai pour des photos l’est a fortiori pour les tableaux des deux autres expositions. Il faut donc prendre les catalogues pour ce qu’ils sont, des aide-mémoires, les supports du souvenir d’œuvres admirées que l’on n’aura probablement pas l’occasion de revoir et le recueil de commentaires souvent précieux.

Série Grandes Gueules – 2024-2026

Joël Zobel qui nous avait plutôt habitué jusqu’ici à des photos en gros plan d’hommes jeunes et sophistiqués s’est intéressé pour cette exposition aux travailleurs de la terre. La photo en très grand format, à l’entrée (la première photo ci-dessus : Série  « Canne à sucre », 2009) annonce ce qui va suivre : des hommes au travail qui, dans ce cas, regardent l’objectif droit devant, le grossissement faisant apparaître nettement le grain de la peau du visage de celui qui se détache en premier. À côté des photos posées, d’autres saisissent les ouvriers au travail. Sur certaines photos, enfin, le photographe a enduit d’un peu de terre les visages, ce qui donne des effets de relief saisissants. Si l’on ne sait pas où les photos de cette série (comme des suivantes) ont été prises, au vu des dates (premier quart du XXIe siècle), les techniques de culture rudimentaires dont on elles fournissent un aperçu ne semblent pas celles des plantations martiniquaises.

Une autre série peut-être plus impressionnante encore, justement intitulée « Les grandes gueules », montre des visages très agrandis, fortement expressifs, des portions de visage en fait mais laissant toujours intact le regard, un regard intense fixé sur l’objectif et qui de ce fait nous regarde. Des regards perçants, sans concession qui expriment sans doute certaines misères, certaines douleurs de la condition humaine mais sans la moindre humilité ni lâcheté.

Si « dignité » est le maître mot de ces deux séries, on ne saurait dire qu’il soit déplacé à propos de la troisième série, « Dandys », car l’on peut porter une tenue extravagante avec élégance (c’est la moindre des choses pour un dandy) sans apparaître pour autant comme un pantin ridicule.

Ronald Cyrille explore le fantastique

Série L’Antre deux – Odyssée d’un exile – 2024 – 204×286 cm

Si un artiste comme Zobel s’attache à capter le réel, à le magnifier, certes, mais sans le trahir, d’autres, depuis au moins Jérôme Bosch, ne cherchent pas à peindre le monde tel qu’il est et qui ne les satisfait pas ; ils imaginent un autre monde plus vrai pour eux que le vrai. Tel est le cas de Ronald Cyrille qui a construit sa mythologie personnelle, des personnages hybrides, des humains, hommes et femmes, dont la bouche est devenue un bec d’oiseau, les mains des branches d’arbre sec, ou d’autres dont les cheveux sont des branches chargées celles-là de feuilles. Ces personnages qui construisent des nids en haut des arbres vivent dans un univers lui-même étrange où les poissons, par exemple, se déplacent aussi aisément dans les airs que dans l’eau.

Le travail de Ronald Cyrille depuis 2021 porte la marque d’un traumatisme terrible pour un artiste, lorsqu’un incendie a ravagé cette année-là son atelier, causant la disparition, dit-on, de près de 5000 œuvres. Loin de l’inciter à renoncer à sa carrière d’artiste, cet accident a libéré au contraire sa créativité et donné naissance à un univers fantastique qu’il décrit lui-même comme « un monde nouveau, un monde dépouillé et riche à la fois, poétique, hybride et déstabilisant ». Dans ce monde à la fois simple et parfait, les plaies du vrai monde (les guerres, la destruction de l’environnement, la misère) ont disparu, l’homme et la nature ne font plus qu’un.

Si Cyrille se réfère à Césaire (« j’habite une blessure sacrée »), il va plus loin : « Je crois que je suis un homme sacré » et dans une sorte de panthéisme il professe que les Antilles elles-mêmes seraient sacrées.

Jocelyn Akwaba Matignon perce l’invisible

Secreto Noj – 2021- 81×100 cm

Voilà une autre forme de peinture qui relève du fantastique. À la fois abstraite et discrètement figurative, avec en particulier des divinités du panthéon aztèque dissimulées ça et là dans des fonds recouverts souvent par des formes « molles » rappelant parfois celles d’un Ricardo Ozier-Lafontaine, elle invite à la méditation.

Cette peinture très travaillée qu’on a pu assimiler à un palimpseste en raison du contraste entre les fonds minutieusement fouillés, tant au niveau pictural que des motifs que l’on y devine, et la couche supérieure exécutée plus librement, ne se donne pas au premier regard. Il faut se laisser absorber par les formes étranges, évocatrices d’un alphabet imaginaire, chercher le « Kioukan », figure totémique propre à un artiste qui, selon Laurent Martin repris dans le catalogue, « refuse la représentation au profit de la présence ». Il ajoute : « Ses formes ne se donnent jamais entièrement comme images lisibles. Elles sont présence à approcher, à éprouver, à accepter sans pouvoir les déchiffrer complètement. »

Après, tout est affaire d’esthétique. On « entrera » dans ces œuvres si l’on est séduit par les harmonies de couleurs, les formes méandriques qui se détachent des fonds : De gustibus et coloribus non disputandum.

Joël Zobel, L’Éloge des ombres

Ronald Cyrille aka B. Bird, J’habite une terre sacrée

Jocelyn Akwaba Matignon, Figures de l’invisible

et Marché d’Art

Fondation Clément, Le François, Martinique du 17 juillet au 6 septembre 2026

(Un regret : que les catalogues consacrés à J. Zobel et R. Cyrille ne fournissent pas un minimum de renseignements biographiques.)