« Thésée, sa vie nouvelle », conception & m.e.s. Valérie Dréville, Guy Cassiers

D’après le roman de Camille de Toledo
Festival d’Avignon 2026, L’Autre scène du Grand Avignon, Vedène

— Par Michèle Bigot —
Nous voici prévenus, le titre annonce la couleur et cette couleur ce n’est pas « la vie nouvelle de Thésée », c’est « Thésée, sa vie nouvelle », nuance!! Le focus, c’est donc Thésée, et accessoirement, ou secondairement, comme un ajout énoncé par le remords, une correction, un ajustement: « sa vie nouvelle ».
Allons-y voir, entrons dans le labyrinthe avec ce Thésée, nouvelle facture. Nous sommes invités à cheminer à ses côtés et à assister (ou à participer) à son combat contre le monstre, le Minotaure, qui lui aussi doit être d’un genre nouveau. C’est ainsi que passé et présent se conjuguent d’entrée, comme se conjuguent avec eux l’individuel et le collectif. C’est le pouvoir du mythe, antique et actuel, personnel et collectif tout ensemble.
Le récit sera notre fil et Valérie sera notre Ariane! Une parole oraculaire ouvre et ferme le récit: « Qui commet le meurtre d’un homme qui se tue? » Récit qui nous mène du début du XXème siècle et sa grande guerre, à la fin des trente glorieuses, c’est à dire aujourd’hui, en passant par la seconde guerre. Et c’est l’histoire d’une famille, d’une lignée: quatre générations frappées de tragédie. A l’arrière-plan, les grands parents, TalmaÏ le grand père, et son fils Oved, mort de maladie. Talmaï qui finit par se suicider. Et puis Nissim le frère de Talmaï, enrôlé dans la grande guerre qui fraternise avec les goumiers. Au centre les parents, Esther et Gatsby, heureux baby-boomers bientôt rattrapés par le drame, le suicide de leur fils aîné, Jérôme, la mort subite de la mère le jour de l’anniversaire de Jérôme . Quatre ans après le père meurt d’un cancer. Voici le second fils, le narrateur, en proie à un deuil solitaire. Il quitte tout, part vers l’Est, emporte avec lui les archives de la famille: photos, documents, écrits intimes. Mais il emporte aussi une douleur qui le paralyse. Face à l’impossibilté de l’oubli, il ne reste plus qu’à fouiller les archives, à les laisser parler.
En résumé, le destin tragique de nombre de familles juives qui traversent le XXème siècle, victimes de l’histoire française en dépit de leur amour pour ce pays: tout se passe comme si l’histoire s’acharnait sur cette famille. Et la question que pose Camille de Toledo est intemporelle et actuelle: c’est celle de l’épigénétique. La question ne se pose plus tant aujourd’hui en termes de transmission qu’en termes d’épigénétique: c’est le corps qui conserve le souvenir, l’héritage des douleurs ancestrales. Rien ne s’efface des souffrances endurées par la famille. elle s’inscrivent dans les corps, au moyen d’un langage qui n’est plus fait de mots ni d’images, mais de circulation des gênes, comme s’il existait une mémoire de l’eau dont sont faits nos corps.
On comprend que Valérie Dréville soit tombée sous le charme de ce texte puissant et qu’elle ait demandé à Guy Cassiers de travailler avec elle à sa mise en scène.
Travail colossal! D’abord de dramaturgie, car il s’agit de choisir des pages et d’en réaliser un montage qui leur rende justice. Contrat rempli, car la structure retenue évite la droite ligne chronologique pour lui préférer des allers-retours entre passé et présent. Illustrant l’idée d’un passé qui ne passe pas.
Travail des voix, polyphonie qui fait entendre la parole de Talmaï, celle de Nissim, celle de la mère, Esther, le tout orchestré par la voix du fils cadet, celle du narrateur-auteur, portée par l’actrice.
Travail de l’image: envahi, englouti par la somme des photos de famille, la narrateur pioche et examine. Le plateau est recouvert de photos, dont l’arrangement dessine en creux le visage de l’actrice, projection sur l’écran de gros plans qui se succédent et parfois se chevauchent . L’ensemble choral reçoit sa dynamique et sa cohérence de l’omniprésence du visage projeté de Valérie Dréville incarnant tour à tour de nombreux personnages.
Enfin le travail de la musique et de la lumière, qui sculpte, souligne, agrandit, jalonne et marque les temps.
On reste médusé devant un projet d’une telle ampleur et devant la performance héroïque de Valérie Dréville. Et ébranlé par la force de ce texte qui rassemble l’histoire du XXèeme siècle en narrant le destin d’une famille juive et réussit dans le même mouvement à embrasser tous les désarrois de la société d’aujourd’hui.
Michèle Bigot

Avec Valérie Dréville
Texte d’après le roman Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Toledo
Conception et mise en scène Guy Cassiers et Valérie Dréville
Vidéo Bram Delafonteyne
Son Jeroen Kenens
Lumière Zélie Champeau
Collaboration artistique Benoît De Leersnyder
Assistanat à la mise en scène Tristan Pannatier
Regard extérieur Blandine Savetier
Régie générale Guillaume Zemor
Régie lumière Matthias Schnyder
Régie vidéo Sebastian Hefti
Régie son Charlotte Constant
Accessoires, costume et construction du décor Ateliers du Théâtre Vidy-Lausanne
Administration, production, diffusion Tristan Pannatier, Elizabeth Gay, Elyse Blanquet
Traduction surtitrage anglais Corinne Hundleby