De la décolonisation au “désimpérialisme”, au Séminaire international à Saint-Vincent

— Par Robert Saé —

Du 23 au 25 novembre le IV séminaire international Afrique, Caraïbe, Amérique Latine s’est tenu à Kingstowsn, capitale de Saint-Vincent / Les Grenadines. Organisé par l’ambassade de la République bolivarienne du Venezuela à St-Vincent et par l’Institut Vénézuélien pour la Culture et la Coopération, il s’inscrivait dans le cadre de la 3ème décennennie pour l’éradication du colonialisme décrétée par l’ONU. Participaient à cette rencontre des délégations de Grenade, Barbade, Saint-vincent, Trinidad et Tobago, Dominique, Martinique, Puerto-rico, Honduras, Argentine, Venezuela,et République Démocratique Arabe Saharoui. Les travaux ont commencé après l’accueil des participants, au nom du gouvernement de Saint-Vincent/ Les Grenadines, par le représentant du Ministre de l’agriculture, de la pêche, de l’industrie et du développement rural.Le séminaire était spécialement dédié à Maurice BISHOP. L’intervention de CURTIS JACOB de Grenade et le témoignage de ROBERT CLARKE de Barbade ont porté de précieux éclairages sur l’expérience de la Révolution grenadienne et l’apport de Maurice BISHOP à la lutte contre le colonialisme. Les interventions de la directrice de l’École Latino américaine de Médecine, Mme Sandra MORANO et du chercheur Marlon PENA ont permis de découvrir l’importance de la coopération mené sur le front de l’éducation et de la formation par l’ELAM et en matière de lutte contre le néolibéralisme. Les participants ont pu approfondir leur compréhension de la situation dans les pays représentés par les délégations. A noter que l’étudiant Palestinien venant de gaza est resté bloqué en Europe pour une question de visa et qu’il a livré par téléphone un témoignage particulièrement émouvant.Les problématiques globales liées aux colonialismes ont été discutées à partir des communications suivantes: -“Décolonisation et dés impérialisme” par Robert SAE-” Résistances culturelles” par Jesus GARCIA ambassadeur du Vénézuela en Angola-“La lutte des afro-descendants” par Celeo Alvarez Casildo du Honduras-“Décolonisation et Réparations” par Alain LIMERY-“l’unité caribéenne” par David COMMISSIONG de la Barbade -“Cohésion National, Consensus Politique et décolonisation” par Jean ABAUL-“Le Combat sur le front culturel” par Khafa KAMBON de Trinidad et Tobago-Dans son intervention,Yoel PEREZ MARCANO, l’ambassadeur du Vénézuela a insistésur la dynamique d’intégration régionale et l’importance des avancées qui sont faites en ce domaine. Il a également parlé des initiatives prises pour permettre la convergence des efforts réalisés, d’une part,par les gouvernements et , d’autre part, par les mouvements populaires pour parvenir à une éradication effective du colonialisme sous toutes ses formes. Des dispositions ont été envisagées pour la poursuite de la dynamique de coordination des initiatives asti-colonialistes.

IV° SEMINAIRE INTERNATIONAL AFRIQUE, CARAÏBE, AMERI QUE LATINE

 

Saint Vincent et les Grenadines 23 / 25 Novembre 2012 DE LA DECOLONISATION AU DESIMPERIALISME INTERVENTION DE ROBERT SAE

Je vous propose un exposé en deux parties.Dans la première, je vous ferai part de nos réflexions relatives à la problématique de la décolonisation Dans la seconde, à travers le cas particulier de la Martinique, jʼ essaierai d’illustrer la diversité des obstacles à surmonter pour avancer dans la voie de la décolonisation.

PREMIERE PARTIE : DE LA DECOLONISATION AU DESIMPERIALISME

&- Le système impérialiste, soumis à irrationalité des spéculateurs, voit sa machine sʼemballer. En même temps, il est miné par des contradictions insurmontables. Lʼhégémonie des puissances occidentales est secouée par des retours de boomerang :

  1. des pans de leur économie, (parfois structurels comme des ports) connaissent une« colonisation feutrée» par des capitaux venant des pays « du sud ».

  2. des produits finis en provenance des « pays émergents » réalisent des percées significatives sur leurs propres territoires

 

-les immigrés occupent une place incontournable dans économie, la recherche et la production intellectuelle. Immigration a changé de nature. Cʼest ce quʼexpriment les « Journées Sans Nous ». Si les groupes qui dominent lʼéconomie mondiale continuent à réaliser des profits indécents, cʼest au prix dʼune agressivité redoublée des politiques néolibérales imposées à lʼéchelle mondiale mais le système sʼachemine inexorablement vers lʼimplosion, précisément du fait de ces politiques.2 &-Les frontières entre classes, entre niveau de « développement » des pays, entre niveau de vie des populations au sein des pays impérialistes et dans les pays dominés deviennent poreuses. Les rapports sociaux et les comportements politiques sont redessinés, dʼune part, à cause de la désagrégation du tissu social et, dʼautre part, parce que lʼintervention de lʼEtat,outil National de domination, est brouillée par son désengagement et par la prise en main du pouvoir réel par des instances supranationales,&- Absolument conscients des enjeux, et dans lʼespoir dʼassurer la survie du système, les gouvernements impérialistes ripostent en réorganisant leur domination. Cela se traduit parla reconquête coloniale, la diplomatie de la canonnière et lʼorganisation dʼun contrôle totalitaire des populations. RECONQUETE COLONIALE

La reconquête sous sa forme coloniale est lancée bafouant sans vergogne la souveraineté des pays indépendants tant sur le plan politique que sur le plan économique.On sait, que parallèlement aux « Plans dʼAjustement Structurels », le FMI et la Banque Mondiale avaient impulsé des mécanismes pour contraindre les Etats débiteurs du Tiers-monde à démanteler leurs entreprises publiques et à les livrer au secteur privé de leurs créanciers du Nord, ce qui leur avait permis de sʼemparer dʼune part conséquente des moyens de production. Cette politique sʼest poursuivie par une offensive consistant à se réapproprier du sol dans le plus pur esprit des débuts de la colonisation.Le centre de recherche américain « Oakland Institute » a publié un rapport révélant comment la Banque mondiale, dans le cadre des programmes « Acces to land » (Accès à la terre) et« Land Market for investisment » (Marché foncier pour lʼinvestissement) et par le biais de sa filiale SFI (Société financière Internationale), impulse lʼaccaparement des terres par des groupes privés étrangers. Une trentaine de pays, dont une vingtaine en Afrique, sont concernés. Le réseau dʼinformation « Ouestafnews », commentant ce rapport de la Banque mondiale,explique que « la SFI… pousse les États à modifier leur législation en matière dʼinvestissement dans le but de faciliter lʼimplantation de groupes privés issus des pays du nord. ». Des exemples concrets sont cités,« Au Mali, plus de 160.000 hectares ont été cédés à un groupe privé pour développer la culture du Jatropha, plante utilisée dans la production de biocarburants. En Sierra Leone,

une multinationale helvétique va produire 100.000 mètres cubes de bioéthanol à partir de la canne à sucre locale ».

 

Les sols sont accaparés ! Mais pire, la main mise sur les filières agricoles est systématisée !

Dans un article publié le 17 septembre 2012, particulièrement révélateur de cette stratégie,Via Campesina et ALAI montrent « comment la FAO et la BERD promeuvent la destruction de lʼagriculture paysanne et familiale ».

Les auteurs, se référent à un article cosigné par le Directeur Général de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), et le Président de la Banque

Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD) qui appelle les gouvernements et les organisations sociales à adopter le secteur privé comme « moteur principal » de la nécessaire croissance de la production alimentaire globale. (Article publié dans le Journal de Wall Street le 6 septembre 2012). Citons VIA CAMPESINA : « Bien que les propos des deux dirigeants de ces deux influentes agences internationales font spécifiquement référence à l’Europe de l’Est ainsi qu’à l’Afrique du Nord, ils appellent également clairement à une augmentation au niveau mondial des investissements dans le secteur privé et dans l’accaparement des terres. Stipulant que le secteur privé est efficace et dynamique, ils appellent les compagnies privées à « doubler leurs investissements dans les terres elles-mêmes, les équipements et les semences ». Du même coup, les auteurs de l’article écartent les paysans ainsi que les quelques politiques qui les protègent, sous prétexte qu’ils constituent des fardeaux empêchant tout développement agricole, c’est pourquoi ils devraient être éliminés. Pour ce faire, ils pressent les gouvernements de faciliter le développement des grandes industries agroalimentaires. (…) »

On sait, également que, pour imposer leur contrôle sans partage sur la production agricole mondiale, les pays impérialistes utilisent lʼarme des BREVETS. Il faut ici rappeler que les fondements idéologiques et les législations en matière de brevets ont été unilatéralement imposés par les bourgeoisies occidentales.Les stratèges de leur guerre alimentaire organisent la destruction des espèces vernaculaires (dans certaines régions en se cachant derrière le prétexte de lutte contre la drogue), rendant parfois celles-ci carrément illégales, pendant quʼils tentent, par tous les moyens, dʼimposer au reste du monde lʼutilisation de semences produites par leurs laboratoires. On connaît le résultat : « Une semence, une récolte ! Repassez à la caisse ! ». 4 Vandana SHIVA1 nous rappelle quʼen Inde, je cite, « 200. 000 paysans indiens se sont suicidés en dix ans à cause de l’endettement incontournable pour acheter des semences transgéniques et pouvoir simplement planter. ». Nous éclairant aussi sur la bio-piraterie organisée par les multinationales, elle nous rappelle que « Ces dernières ont déposé des brevets pour des centaines de variétés ou espèces traditionnelles résilientes de lʼINDE ».

On aura compris que les semences sont un outil de contrôle monopolistique dumarché, une redoutable arme alimentaire qui permet dʼimposer la recolonisation à lʼéchelle mondiale. En écho à la directive de Colbert2 : « Pas un fer, pas un clou qui ne viennent de la métropole », Monsanto répond : « Pas une semence qui ne vienne de nos laboratoires ! » Ce que nous avons décrit en matière agricole vaut dans bien dʼautres domaines, en particulier dans celui de la santé. La lutte menée par les Laboratoires Pharmaceutiques occidentaux contre la production de médicaments génériques en Inde ou en Afrique du SUD,qui, soit dit en passant, relève du crime contre lʼhumanité, participe de la même entreprise de domination néo coloniale.

 

Les prétextes invoqués par les impérialistes pour masquer leur interventionnismesont toujours nobles !

Cʼest pour créer des emplois quʼon vole les terres ! Cʼest pour la protection sanitaire des populations quʼon impose des réglementations draconiennes et quʼon interdit les économies populaires !Et pendant ce temps, auréolées de leurs normes les multinationales tuent à coup de Médiator, de poulets à la dioxine ou de vaches-folles ; leurs usines poubelles massacrent la population à Bhopal et leurs déjections toxiques assassinent à Abidjan. Cʼest, aussi, pour installer la démocratie quʼon bombarde la Serbie, quʼon sème le chaos en Irak, en Lybie ou en Syrie ! Cʼest pour défendre les peuples quʼon finance et quʼon arme des intégristes !Il faut dire que la recolonisation offre aux impérialistes lʼénorme avantage de leur permettre de contourner toutes les législations imposées chez eux par les luttes prolétariennes, dʼannihiler toutes les conquêtes sociales, tout en continuant à se poser en porte drapeau des droits de lʼhomme.

 

5 Alors, parés du vernis de lʼhumanitaire, brandissant lʼétendard de la démocratie, ils ne sʼembarrassent plus de fard pour réimposer aux pays dominés, indépendance formelle oupas, leur fonction originelle: nʼêtre quʼau service des métropoles du Nord, dans la pire des traditions coloniales.

REINSTAURATION DE LʼADMINISTRATION DIRECTE

-Le Conseil de Sécurité de lʼONU nʼa plus de scrupule à se comporter comme simple porte-parole des impérialistes et le monde se retrouve, de plus en plus, sous tutelle dʼinstitutions pensées et organisées par ces puissances occidentales dont la spécificité est de pratiquer le « deux-poids deux mesures ».

-La Cour Pénale Internationale (CPI) sélectionne manifestement les causes et les accusés quʼelle entend juger. On nʼoublie pas que les USA ne sʼy sont pas soumis et quʼils ont voté des lois mettant leurs citoyens-criminels à lʼabri de cette institution !

LʼOMC qui, personne ne peut le nier, est lʼinstitution à travers laquelle les multinationales exercent leur pouvoir sur le commerce mondial a, de fait, la haute main sur les politiques économiques et fiscales des nations.

-La campagne mondiale de propagande menée pour sacraliser les Agences de notations,vise à faire accepter leur pouvoir formel sur tous les gouvernements, toutes les collectivités et toutes les entreprises de par le monde.Dans le même temps, les États impérialistes imposent de façon absolument arbitraire des diktats à lʼensemble de la planète. Cʼest le phénomène des lois extraterritoriales. Les USA avaient déjà créé un précédent en soumettant le reste du monde à leurs législations visant à renforcer le blocus contre Cuba. Depuis, la pratique sʼest largement généralisée.Désormais les impérialistes occidentaux sont ceux qui, au nom de la démocratie, disent quelles élections méritent dʼêtre avalisées, qui sont les bons ou les mauvais terroristes. Ils saisissent les fonds et les biens dʼEtats souverains, dʼorganisations y compris caritatives(parce que proches des ennemis désignés). Sans peur du ridicule, ces pays quotidiennement frappés par des scandales au plus haut niveau, sʼautoproclament chevaliers de la lutte contre la corruption dans le tiers-monde. Et lʼon peut voir de simples juges Français ordonner la saisie des biens et lancer des mandats dʼamener contre des dirigeants dʼEtats Africains. Cʼest tout le droit international « civilisé » qui est superbement piétiné !

 

DIPLOMATIE DE LA CANONIERE

Cʼest dans ce cadre surréaliste quʼon a vu sʼexercer, avec la bénédiction de lʼONU, le

« devoir dʼingérence » dit humanitaire, les guerres préventives, le soutien logistique, financier et dʼintelligence à des insurrections dirigées par des groupes obscurantistes,sʼil en est. Dans lʼaventure, la collusion avec des régimes oppressifs et totalitaires, pourvoyeurs dʼarmes à des terroristes ne se cache même plus. Après tout, ces régimes investissent aussi bien dans les quartiers chics que dans les banlieues occidentales ! Les agressions perpétrées en Afghanistan, en Irak et en Lybie enseignent que les impérialistes ont choisi une stratégie consistant à semer le chaos dans tout pays susceptible de constituer un obstacle à leur hégémonie. Le soutien massif à la déstabilisation de la Syrie et les préparatifs dʼune agression contre lʼIran confirment cette évidence. Le cas de lʼIran illustre particulièrement bien lʼarrogance des impérialistes. Ce sont, en effet,ceux-là même qui possèdent un énorme arsenal dʼogives nucléaires, dʼarmes chimiques et bactériologiques au potentiel destructif apocalyptique qui prétendent interdire lʼaccès au nucléaire à qui ils lʼentendent. Et leur principal molosse dans lʼaffaire cʼest un État, non signataire du traité de non prolifération, qui possède selon les estimations minimalistes 200 bombes nucléaires, connu pour son non respect du droit international et pour ses massacres de populations civiles palestiniennes, lʼEtat dʼIsraël ! Et cela, il faudrait lʼaccepter au prétexte que lʼIran appelle à la disparition du régime sioniste. Évidemment, cela ne saurait être toléré par ceux qui ont allègrement rayé la Palestine et la Yougoslavie de la carte du monde.

Quand la politique de la canonnière nʼest pas immédiatement possible, le club des impérialistes occidentaux sʼadonnent à la bonne vieille pratique de la subversion et des coups dʼétat : Honduras, Paraguay, Bolivie, Venezuela !

 

CONTRÔLE TOTALITAIRE

Ce nʼest pas dʼaujourdʼhui que ceux qui sont aux commandes du système impérialiste organisent leur emprise totalitaire sur la planète via les empires médiatiques spécialistes dela désinformation, les réseaux dʼespionnages et les réseaux satellitaires. Mais lʼincroyable révolution technologique dans le domaine de la communication a mis entre leurs mains un potentiel diabolique de contrôle des individus et des esprits. Du réseau ECHELON aux réseaux sociaux en passant par toute la téléphonie, les filets du totalitarisme sont planétairement déployés.7 Les trop- opportuns attentats du 11 septembre leur ont servi de prétexte pour faire accepter par les populations (ou leur imposer) des restrictions massives des libertés individuelles et collectives. Dans tous les pays impérialistes, on accoutume les « citoyens » à se plier à des injonctions pour « raison de sécurité », de « responsabilité face à la crise » ou de« solidarité face à lʼendettement des caisses de sécurité sociale ou de retraite » (exemples :contrôle aéroports, obligation de remplacement dʼenseignants absents, ou journées de solidarité). Aujourdʼhui, au nom de la démocratie, sous les applaudissements des médias occidentaux, lʼOTAN bombarde les immeubles des radios et des télévisions qui sont « fidèles au régimes honnis »,Aujourdʼhui, dans le pays basque, par exemple, le gouvernement espagnol ferme des journaux et interdit à des candidats de se présenter aux élections au prétexte quʼils ne dénoncent pas lʼETA.

Aujourdʼhui, la soi-disant « Communauté Internationale », en fait le club desgouvernements occidentaux aux ordres des spéculateurs et des multinationales, nous ramène à lʼère de lʼadministration directe et réinstaure mondialement lʼindigénat. Au final, lʼimpérialisme, de stade suprême du capitalisme quʼil était, se manifeste à travers le nouvel avatar du supra colonialisme.

En tant quʼanticolonialistes, nous devons prendre en compte cette nouvelle configuration. Notre devoir ne peut plus se cantonner à contribuer au processus de décolonisation formelle. Il nous impose de penser une décolonisation qui arrache lʼhumanité à lʼengrenage suicidaire dans lequel les impérialistes lʼentraînent aujourdʼhui. Lʼurgence de cette démarche se trouve renforcée par la nécessité de nous organiser pour faire face aux catastrophes à répétitions induites par le changement climatique.

 

UNE NOUVELLE CONFIGURATION QUI IMPLIQUE DE NOTRE PARTUNE STRATEGIE REAMENAGEE

Fanon, le visionnaire, nous interpellait déjà dans « Les Damnés de la terre »3 : «Lʼintellectuel colonisé, au début de sa cohabitation avec le peuple, privilégie le détail et en arrive à oublier la défaite du colonialisme, lʼobjet même de la lutte. Emporté dans le mouvement multiforme de la lutte, il a tendance à se fixer sur des taches locales, poursuivies avec ardeur mais presque toujours trop solennisées. Il ne voit pas tout le temps le tout. Il introduit la notion de disciplines, de spécialités, de domaines, dans cette terrible machine à mélanger et à concasser quʼest une révolution populaire. Engagé sur des points précis du front, il lui arrive de perdre de vue lʼunité du mouvement et, en cas dʼéchec local, de se laisser aller au doute, voire au désespoir… »

Élargissant cette réflexion au contexte globalisé actuel, nous déclarons quʼil ne saurait y avoir décolonisation sans défaite du colonialisme, et quʼil ne saurait y avoir victoire des colonisés sans leur engagement dans une « lutte multiforme » pour lʼavènement dʼun système alternatif qui garantisse lʼépanouissement des peuples et des être humains ainsi que le respect de notre biosphère. Il est par conséquent illusoire dʼespérer une décolonisation qui ne serait pas le fruit de lʼinversion du rapport des forces, une décolonisation qui ne serait concomitante – permettez-moi le mot – dʼune « désimpérialisation ».

Il faut en finir définitivement avec ces illusions qui voudraient faire des impérialistes (et en particulier ceux de lʼUE) des partenaires fables dans le processus de décolonisation et pour lʼinstauration dʼun nouvel ordre économique équitable. Quʼont donc tiré les pays ACP de leurs conventions avec lʼUnion Européenne ? Dans quel état les ajustements structurels imposés par la BM et le FMI ont-ils laissés les pays « aidés » ? Est-il besoin de prouver que les USAet lʼUnion Européenne, tout en exigeant des pays du tiers-monde lʼouverture sans condition de leurs frontières se murent, au moyen de normes et autres pressions, dans un protectionnisme intraitable ? Est-il contestable que les puissances occidentales bloquent toute évolution notable à lʼoccasion des rencontres internationales ? Nous peuples colonisés,ne pouvons ignorer le boycott par les USA des conférences sur le racisme organisées parles Nations Unies à Genève en 1978 et en 1983, les tentatives de sabotages par les impérialistes occidentaux de la dernière conférence de DURBAN. Le refus que soit envisagée une quelconque réparation pour les dommages provoqués par le colonialisme et lʼesclavage et le refus obsessionnel que soient révélées les implications racistes du régime sioniste sont autant dʼindications suffisamment parlantes quant au réel état dʼesprit des puissances impérialistes. Justement ! Quelle meilleure illustration de ce refus de permettre une véritable décolonisation des pays dominés que celle du sort réservé à la Palestine ? Voilà un peuple qui, sous lʼégide de lʼONU, a été spolié de sa patrie et qui se retrouve face à une soi-disant « communauté internationale », qui soutient sans faille lʼEtat colonialiste et terroriste qui le domine. Malgré toutes les concessions possibles de ses dirigeants, le statut dʼEtat membre est refusé à la Palestine par les garde-chiourmes du système.Concernant les problèmes plus généraux de lʼhumanité, cʼest notre compatriote, Garcin MALSA4, élu écologiste, qui dénonçait récemment «Lʼimpuissance calculée des chefs dʼEtats et de gouvernement à faire des avancées notables au sommet du Développement Durable qui sʼest tenu à Rio, (au) mois de Juin 2012. »

 DE LA DYNAMIQUE DE DÉCOLONISATION

Quelles conclusions tirons-nous de tout ce développement quant à notre démarche pourune décolonisation effective ?

 

DÉMARCHE SUR LE PLAN DIPLOMATIQUE ET JURIDIQUE

Dʼabord, et en dépit de la nature des relations internationales décrite ci-dessus, affirmons quʼil ne saurait être question de délaisser le combat au sein des Institutions et dans le cadre du droit international formel. Au contraire, il est essentiel, au moyen de la réflexion et de la coordination, par exemple dans les rencontres telles que celle à laquelle nous participons, dʼélaborer des stratégies dʼintervention plus offensives à ce niveau. Il est essentiel également, par le travail dʼexplication et dʼéducation, de contribuer à ce que nos peuples conscientisés se mobilisent, appuient leur gouvernement (ou fassent pression sur eux) pour exiger le respect du droit à lʼauto détermination et le respect de leur souveraineté. Mais au-delà du droit existant, nos luttes doivent contribuer à conquérir de nouvelles positions notamment en remettant en cause les situations et les législations iniques qui sont toujours imposées au monde par les puissances impérialistes. (Refonte de lʼONU,suppression du droit de véto, etc.) A ce sujet, quelques avancées auxquelles les médias ont fait très peu dʼécho méritent dʼêtre signalées.

-Le jugement en date du 2 Novembre 2007 de la Cour suprême de Belize. Ce jugement établit que l’acquisition, par les Britanniques puis par les gouvernements indépendants successifs, du territoire qui constitue aujourd’hui Belize n’avait pas rendu caduques les droits préexistants des Mayas sur leur propre territoire.

  1. Les avancées dans la lutte impulsée par Vandana Shiva1 en Inde contre le bio-piratage impérialiste,

  2. Les succès enregistrés en Inde et en Afrique du sud contre les multinationales de lʼindustrie pharmaceutique à propos de la production des médicaments génériques ;

  3. Les batailles menées par les gouvernements africains contre le pillage des zones côtières par les bateaux usines, ou enfin les résultats obtenus par les planteurs de coton africains.

 

Il est vrai que toutes ces avancées sont fragiles mais elles ouvrent la voie du possible.10 Nous parlions plus haut de « désimpérialisation ». Nous entendons par là quʼen impulsant des dynamiques visant à conquérir des pouvoirs dʼaction alternative, les facteurs permettant dʼébranler lʼhégémonie des pays dominants sʼen trouveront renforcés et par conséquent, nous contribuerons à la dissolution du système impérialiste. Mais cela ne sera possible que si nous allons encore plus loin dans la refonte de nos méthodes de pensée, en brisant les carcans de lʼaliénation culturelle.

DEMARCHE SUR LE PLAN IDEOLOGIQUE ET CULTUREL

Dans bien des cas, lʼélite des pays dominés a été formatée dans les universités des« métropoles » coloniales. Souvent, elle conçoit la décolonisation à travers le clonage du modèle occidental et dans le fait de se retrouver au poste de commande des institutions reproduites. Elle nʼimagine pas trouver dans les constructions sociales de nos pays, les réponses adéquates à une organisation efficace pour lʼémancipation. Ce sont la République et la Démocratie mythiques qui leur tiennent lieu de credo. Et, bien sûr, cette « élite » fait écho à la dénonciation du communautarisme venant des idéologues occidentaux. Les constructions institutionnelles et culturelles traditionnelles, caricaturalement résumées aux dérives intégristes, sont pourtant souvent porteuses de réponses originales indispensables au progrès de lʼhumanité, constituant des alternatives aux institutions proposées par les classes dominantes dans les pays impérialistes, institutions qui sont intrinsèquement viciées parce que conçues pour assurer le pouvoir réel aux lobbies, à ceux qui détiennent les capitaux et contrôlent les médias.Aussi, la décolonisation doit se manifester dans la construction dʼinstitutions alternatives rendant effective la démocratie directe et la souveraineté populaire. Les expériences menées par les mouvements alternatifs ont suffisamment montré la voie en permettant le renversement des dictatures ou la reconquête des moyens de vie (au plan économique et social) dans les pays du tiers-monde. Il nous semble important :

-de théoriser ces expériences, (modélisation ; réflexion particulière sur la conception des partis politiques et de la délégation des pouvoirs aux dirigeants) mais aussi, de vulgariser les nombreux apports qui ont déjà été faits en la matière,

-dʼapprofondir la connaissance et la compréhension du droit et des institutions traditionnels

-de vulgariser les alternatives mises en œuvre par les régimes révolutionnaires (système électoral et dʼélaboration des lois à Cuba, référendums révocatoires au Venezuela et en Bolivie).Nous avons parlé des élites, mais nous nous devons dʼadmettre que de larges fractions de nos populations sont conditionnées par lʼidéologie dominante propagée par les impérialistes.Le phénomène est devenu catastrophique avec lʼirruption des NTIC et la guerre médiatique menée sans merci par lʼimpérialisme décadent. Est-il nécessaire de rappeler les incidences économiques, sociales et psychologiques de lʼunification des comportements en matière dʼalimentation et en matière « culturelle » ? (Halloween, Harry Potter et autres Saintval entin! ) Les données du problème sont claires : Parviendrons-nous à mobiliser nos peuples dans une dynamique de décolonisation autour dʼun projet alternatif, dans ce contexte où le moindre coin de la planète est irrigué de la désinformation menée sous lʼégide des agences de presse majeures occidentales ? (Diabolisation des mouvements populaires,culte de lʼindividualisme et de la compétition, glorification du libéralisme, etc.) Les résolutions adoptées entre militants convaincus et publiées dans leurs seuls réseaux, peuvent-elles faire contrepoids ? Quelle décolonisation pouvons-nous espérer, si nos peuples ne se dotent pas de pouvoir et de moyens significatifs pour combattre lʼoffensive des impérialistes sur les plans idéologiques et médiatiques. (Ici, il convient de saluer la dynamique enclenchée par Telesur.)

 

DEMARCHE POUR LʼALTERNATIVE ECONOMIQUE

La logique que nous avons exposée concernant les institutions vaut en ce qui concerne lʼéconomie. Chez nous, comme le disait le Professeur Justin DANIEL5, « trop de décideurs mesurent leur réussite en matière de développement au nombre de mètres carrés dʼinfrastructures pharaoniques réalisés sous leur « gouvernance » même si celles-ci nʼont aucun impact sur lʼamélioration des conditions de vie de la population. »

Sʼil est un domaine où nos peuples dominés doivent et peuvent mener le combat de la décolonisation, cʼest bien celui de lʼéconomie, lʼobjectif étant de mettre en œuvre une stratégie de décrochage par rapport à la globalisation néolibérale et de satisfaire les besoins prioritaires de nos peuples. 5Cela implique :

  1. la lutte contre la criminalisation de lʼéconomie domestique et des activités populaires de résistance économique (Et il faut le dire avec force: sans celles-ci, les catastrophes humanitaires que nous connaissons seraient mille fois plus effroyables encore)

  2. la lutte contre lʼhypocrisie des normes imposées par les impérialistes et donc le contournement des législations injustes.Ici encore, les multiples expériences faites par les mouvements populaires de par le monde peuvent constituer un merveilleux tremplin. Selon nous, le décrochage du système sera favorisé par la multiplication des micro-projets et la mise en réseau de ceux-ci. En la matière,il sʼagit de dynamiser nos propres modèles et de revaloriser nos ressources immatérielles.En définitive, la décolonisation ne saurait se résumer à un réaménagement des relations entre puissances dominantes et pays colonisés. Pour être effective, elle doit être le fruit dʼune stratégie globale visant à redessiner les structures politiques et sociales, à initier une profonde mutation de lʼéconomie et ne peut se concevoir sans la désagrégation du système impérialiste vêtu aujourdʼhui de son costume de supra-colonialisme.Une chose est sûre, de toute façon, ce système arrive en bout de course et son agressivité ne le sauvera pas. Les pôles de résistances que constituent les pays dirigés par des gouvernements anti impérialistes se consolident. En particulier dans notre grande région, les initiatives alternatives prises au plan économique et diplomatique sont une formidable base dʼappui. Aux conditions objectives provoquant son déclin viennent sʼajouter les coups de boutoirs des luttes populaires :

 

-Sur tous les continents, les luttes de masse contre la globalisation néolibérale et les politiques dʼaustérité sʼinstallent dans la durée et gagnent en maturité,

  1. les dictatures sur lesquelles il sʼappuyait sont renversées les unes après les autres,

  2. les indépendantistes réalisent des avancées notables même en occident (Pays Basque,Catalogne, Ecosse, Québec) En conclusion de cette première partie de notre contribution, nous dirons que lʼheure dʼune réelle décolonisation sʼannonce et quʼelle sera dʼautant plus proche que nous confronterons nos expériences et que nous organiserons la convergence de nos luttes.

 

 

DEUXIEME PARTIE : LE CAS DE LA MARTINIQUE

En matière de processus de décolonisation, le cas de la Martinique mérite tout particulièrement dʼêtre étudié. Dans notre pays, en effet, on peut observer les conséquences des processus qui sont présentés au monde comme conditions obligatoires du« développement » parce quʼils nous ont déjà été imposés par la France. Depuis le début des années 60, la Martinique a été jetée à marche forcée dans lʼoccidentalisation de la pensée et des moeurs, dans la stimulation dʼune consommation effrénée, dans la pratique dʼune agriculture extravertie, productiviste et noyée par les pesticides, bref dans une globalisation néolibérale dʼavant lʼheure ! Aujourdʼhui, notre pays est le lieu de tous les paradoxes. Le voyageur qui y débarque découvre une île disposant dʼinfrastructures dignes des pays les plus « développés » ; celle-ci détient des records mondiaux en nombre de Kmd e réseau routier et de centres commerciaux par rapport à sa surface. La majorité de la population, principalement des afro-descendants, (élite comprise) jurera à ce visiteur quʼelle est française et exprimera une peur panique de lʼindépendance. La France aurait-elle donc « réussi » la décolonisation par lʼintégration du peuple colonisé ?

 

Répondons, sans ambages, quʼil nʼy a eu aucune décolonisation effective en Martinique.

Lʼéconomie du pays est restée extravertie et au service de la « métropole », ses institutions sont directement contrôlées par la France ; lʼencadrement de toutes les administrations est presquʼ entièrement assuré par des ressortissants « métropolitains » ; les forces armées françaises garantissent le respect de la souveraineté du centre et notre histoire est jalonnée de leurs tueries à lʼoccasion de conflits sociaux. Aujourdʼhui encore, nous subissons une justice à deux vitesses, des discriminations dans lʼaction de lʼEtat, une surexploitation liée aux situations de monopole (taux bancaires usuraires, « pwofitasyion6» quant au prix des marchandises et des services) etc. Nous ne nous étendrons pas sur la démonstration. Nous mettrons à votre disposition des documents présentant plus complètement notre réalité.Comment expliquer alors cette anomalie historique qui fait que la Martinique soit perçue comme « partie intégrante de la République Française ?

UNE COLONIE AU DESTIN SPECIFIQUE

Pour échapper au processus de décolonisation, avec lʼappui de la petite bourgeoisie locale,la France à instauré la « départementalisation » en 1946. Et, comme le note le ProfesseurJean BERNABE7, « Contrairement à ce qui sʼest passé dans la quasi-totalité du continent américain, il nʼy a jamais eu, en fait, de dissociation entre le donneur dʼordre colonial français et ses auxiliaires locaux. » Le système de domination sʼest trouvé consolidé puisque « Les auxiliaires de la métropole étant constitués non plus par les seuls descendants des colons békés, mais aussi par lʼensemble des éléments dʼune bourgeoisie nationale (encore inconsciente dʼelle-même), dont le cheval de bataille est lʼassimilation dans ses diverses dimensions juridiques, politiques, socio-économiques et culturelles. »

La dépendance sʼest donc organisée avec la collaboration des élites y compris celles se revendiquant de lʼanticolonialisme.

-Lʼun des objectifs majeurs de la Fédération du Parti Communiste Français (….en Martinique) était la conquête de lʼégalité de droits avec les travailleurs de France. La lutte puissante et victorieuse que cette organisation a mené pour que les fonctionnaires indigènes aient les mêmes droits et salaires que les « métropolitains » exerçant dans lʼîle (1953) a eu pour résultat un progrès spectaculaire de leurs conditions de vie, les propulsant dans la moyenne bourgeoisie ; mais cette lutte a surtout permis un renforcement de lʼassimilation tout en jetant un voile opaque sur les exigences de décolonisation.

-La décennie des années 50, a vu la fermeture de la quasi-totalité des usines sucrières. Les ouvriers agricoles rejetés par le secteur se sont entassés dans les quartiers environnant la ville capitale avec leur famille. A cette époque, le chômage était déjà massif, le coût de la vie ne cessait dʼaugmenter. Les « Pieds Noirs » chassés dʼAlgérie arrivés en nombre, avec les CRS8, multipliaient les provocations racistes. Cʼest alors quʼont éclaté les émeutes de décembre 1959.

-Par la suite, le langage des élites locales de gauche sʼest radicalisé. La Fédération Communiste, devenue « Parti Communiste Martiniquais » (PCM), a commencé à revendiquer « Lʼautonomie dans le cadre de la République Française ». Toutefois, sa base idéologique nʼavait pas changé puisque, quand naît le mouvement indépendantiste (début des années 70), avec tout le reste de la gauche, le PCM va dénoncer celui-ci avec virulence.

-Quand la Gauche française arrive au pouvoir avec MITTERAND, en 1981, le PPM9 dʼAimé CESAIRE, à la surprise générale, déclare le « Moratoire ». Plus question de parler dʼévolution institutionnelle ! 7

-Aujourdʼhui, après que le mouvement indépendantiste ait réalisé dʼénormes progrès, une large fraction du « courant patriotique » a fixé comme axe principal la mise en place dʼune collectivité nouvelle regroupant les compétences des deux assemblées locales existant actuellement. Lʼobjectif proclamé étant, selon ce courant, dʼavancer sur la voie de la « responsabilité ».Ainsi, comme le relevait J. DANIEL5, dʼune façon générale, « les affirmations identitaires sont restées sans traduction sur le plan politique et cela a favorisé un phénomène dʼallégeance. (…) La société martiniquaise nʼest pas seulement porteuse dʼune conscience aliénée. Il y a acceptation de compromis. ».

Eddy MARAJO10, pour sa part, rappelant que la Martinique est pratiquement le seul pays où il nʼy a pas eu de massacre des maîtres après la révolution anti-esclavagiste (Mai 1848),parle du « grand arrangement » qui régule les rapports sociaux dans notre pays. Le système de plantation (chez nous on parle de BITASYION), a cohabité avec la société capitaliste jusquʼau milieu des années 70 enrobé de paternalisme (parrainage dʼenfants, droit de pacage, tolérance de « récupérations ») entrainant chez ceux-là même qui étaient exploités le sentiment que « Sé yo ka ba nou manjé11 » et « quʼon ne tue pas son père ». Il faut se remémorer, pour comprendre la situation, quʼau lendemain de lʼabolition, ce sont les esclavagistes qui ont été indemnisés, et ce largement, par lʼEtat français et que celui-ci, par le biais des nouvelles législations et dʼune répression soutenue, leur a permis de maintenir leur complète domination sur les nouveaux « citoyens »..Mais au-delà de la perception paradoxale du maître et du « grand arrangement », la réalité de lʼexploitation et des discriminations ainsi que les nécessités de survie ont développé une formidable capacité dʼadaptation de notre peuple. Son énorme potentiel de créativité et de solidarité ont permis une certaine ascension sociale. Cela a généré une forme dʼéquilibre factice dans les relations sociales avec, à la marge, une sorte de « corruption croisée » qui permettaient la permanence et le renouvellement du système.Le poids de lʼidéologie propagée par lʼélite assimilationnistes et par la caste béké restée aux commandes de lʼéconomie locale nʼest pas le seul élément à prendre en compte pour comprendre le phénomène de non remise en cause de la dépendance.Pendant la deuxième guerre mondiale, une misère accrue frappait de plein fouet la population. (Lʼimpact de la guerre et de lʼoccupation en France était terrible du fait de la grande dépendance de la Colonie). Au lendemain de la libération, les produits nécessaires àla vie ont recommencé à arriver enveloppés du message idéologique de circonstance. Cʼétait « Papa De Gaulle12 » qui nous envoyait de la nourriture et des vêtements. (Le mêmediscours infantilisant est repris après chaque passage de cyclone). Ajoutez à cela la place déterminante que tiennent les aides sociales dans les possibilités de survie de la population,la propagande massive et quotidienne qui prétend que la grande misère en Haïti nʼest due quʼà lʼindépendance et vous comprendrez la peur irrationnelle que pouvait manifester la population quand on parlait décolonisation, indépendance ou simplement autodétermination !En réalité, si la domination coloniale a pu être masquée par le statut départemental, le pillage et lʼoppression nʼont jamais cessé. Tout ceci explique que nous soyons dotés dʼun cadre institutionnel surréaliste, dʼun modèle économique monstrueux et que nous vivions dans une société schizophrène ou, pour une grande partie de la population, il y a « absence de futur.» Derrière la vitrine, les conséquences sont tragiques. Elles le sont dʼautant plus que, de par la situation géographique de notre pays (éloignement de la métropole coloniale, zone fertile en catastrophes naturelles), les facteurs exogènes ont sur lui un impact considérablement amplifié. Notre situation dʼappendice rend extrêmement limitée la capacité de vie en autarcie.Dans ces conditions, crises, guerres, catastrophes naturelles et politiques décidées par lʼEtat français ont des conséquences désastreuses au plan économique et psychologique.

Eddy MARAJO10, a pu, par exemple, analyser les conséquences de la déportation des forces vives du pays organisée par le gouvernement Français après les émeutes deDécembre 1959. « Sous lʼégide du BUMIDOM (Bureau des Migrations des Départements dʼOutre-Mer), en 30 ans, la Martinique a été ponctionnée de 185.000 jeunes de 16 à 25 ans. Si hier, ce sous-peuplement organisé avait contribué à la survie du système, aujourdʼhui, lʼéquilibre est rompu et on sʼachemine vers le dépeuplement.» Dans le même temps, le gouvernement français impulse la venue de ressortissants « métropolitains » en Martinique. Cʼest ce que Césaire qualifiait de « Génocide par substitution ».De toute façon, comme le montre le Professeur Justin DANIEL5, «lʼéchec de ce modèle est inéluctable (…) Conçu dans les années 40, adossé à un système de dépendance économique assumée politiquement, il est porteur de crises récurrentes ». Il arrive surtout en bout de course « du fait de la régression des possibilités contributives de lʼEtat et, au point de vue politique, de lʼimpossibilité de concilier des attentes contradictoires : celle des citoyens (avec leur effet négatif), celles des acteurs socio-économiques locaux ».

Il faut comprendre aussi que la France ne se soucie absolument pas de porter remède à nos problèmes de développement et elle nʼa certainement pas lʼintention dʼassumer des investissements pour une politique à long terme dans un pays qui vit dans la hantise dʼun séisme majeur.Ses préoccupations sont ailleurs. Dʼabord, elle se satisfait de pouvoir disposer dʼun marché captif quʼelle surexploite à loisir. Mais, son intérêt majeur pour la colonie martiniquaise est avant tout quʼelle reste une plate-forme pour sa pénétration dans la région.

LA PLACE DE LA MARTINIQUE DANS LA STRATEGIE IMPERIALISTE DE LA FRANCE.

Il y a deux mois en Martinique, les médias ont fait un large écho à la 34ème session de la Commission Economique Pour lʼAmérique Latine et les Caraïbes (CEPALC) qui sʼétait déroulée au SALVADOR du lundi 27 au vendredi 31 août 2012 parce que, à cette occasion,le Président du Conseil Régional, Serge LETCHIMI, y a demandé et obtenu lʼadhésion de la Martinique et de la Guadeloupe. Cela a été présenté comme une formidable avancée dans le processus dʼintégration de la Martinique à son environnement, rendue possible par la généreuse compréhension du Gouvernement français. En réalité, le seul objectif de la France, composante de lʼUnion Européenne, est dʼutiliser notre pays comme cheval deTroyes pour conforter la politique impérialiste de ce bloc dans la région. Sʼintégrer à la CEPALC et aux autres organismes régionaux présente incontestablement des opportunités pour que nous rompions notre isolement, (si nous Martiniquais manoeuvrons habilement)mais il est évident quʼune véritable intégration de la Martinique dans son environnement ne sera possible quʼavec son émancipation politique et par sa participation aux processus menés sous lʼégide des pays anti-impérialistes de la Région. Dʼailleurs, dans le même temps où nous sommes utilisés comme cheval de Troyes, les colonialistes cultivent en Martinique lʼhostilité contre les autres pays de la région. Nos problèmes viendraient de leurs « négativelistes » ou de la concurrence déloyale de la banane dollar ! Car voyez vous les impérialistes ont le droit de protéger leur production et leur marché mais quand les pays du tiers-monde en font de même, cʼest de la concurrence déloyale! Notre économie ne souffre pas des milliers de tonnes de produits importées de lʼEurope coloniale, des coûts monopolistiques du fret ou des taux prohibitifs du crédit mais elle serait impactée par les 2 % du commerce que la Martinique effectue avec ses voisins caribéens. Les autorités françaises prétendent vouloir lʼintégration de la Martinique dans son environnement caribéen. On peut mesurer leur hypocrisie à travers la politique de non réciprocité des conditions dʼentrée et de séjour des étrangers quʼelles nous imposent. Alors que les ressortissants des Etats membres de lʼUnion Européenne et singulièrement les ressortissants français des « DFA13 » circulent quasil ibrement dans la région caraïbe, les ressortissant caribéens rencontrent les pires difficultés pour circuler dans les territoires de la région qui sont sous domination française. Par ailleurs les politiques xénophobes et anti-immigrés qui se généralisent en Europe, se trouventexacerbés chez nous par des dispositions spécifiques. 13 DFA : Département « Français » dʼAmérique. 18 De tout ce que nous avons dit, il ressort que la Martinique doit absolument emprunter lec hemin de la décolonisation. 1) Cʼest premièrement une nécessité sine qua non pour que notre propre pays sorte de la débâcle économique et sociale quʼil connaît ; 2) Cʼest deuxièmement une des conditions nécessaire pour contrecarrer la stratégie des impérialistes européens dans notre région et, par la même, une contribution à la dissolution du système.De toute façon, les conditions du développement dʼune lutte anticolonialiste conséquente se précisent de plus en plus. Depuis le milieu des années 70, grâce au travail de propagande et à leur implication dans le champ social (syndicats, organisations féministes, écologistes,etc.) les indépendantistes ont commencé à inverser le rapport des forces. Ils ont pu être largement majoritaires au Conseil Régional entre 2004 et 2010. La conscience identitaire a fait des progrès spectaculaires. La mobilisation de dizaines de milliers de Martiniquais à lʼoccasion de la grève générale de 38 jours qui a secoué le pays en février- mars 2009 suffit à prouver que notre peuple a commencé à écrire une autre page de son histoire.En conclusion, dans le contexte que nous avons présenté, pour que peuple Martiniquais puisse exercer son droit à lʼauto-détermination et enclencher un processus ded écolonisation, nous sommes confrontés aux défis suivants :

 

-parvenir à démystifier la nature des liens qui nous rattachent à la France et à internationaliser notre cause ;

– obtenir que le peuple Martiniquais soit interrogé en tant que tel et que les consultations soient faites dans des conditions réellement démocratiques sous contrôle international. Les ressortissants Français y compris les membres des forces de lʼordre stationnées dans le pays participent aux scrutins alors que la fraction émigrée de notre peuple (Un tiers) en est exclue.

-continuer à combattre dans notre pays les illusions entretenues par une partie de lʼélite quant aux possibilités dʼune décolonisation soft qui consisterait à grignoter des« responsabilités » concédées par les impérialistes Français et Européens.

-redoubler dʼardeur dans le travail de conscientisation et dʼorganisation de notre peuple afin quʼil se mobilise autour dʼun projet collectif de développement alternatif, écologique, humain et solidaire. En terminant notre communication nous tenons à vous remercier chaleureusement de nous avoir offert lʼopportunité de participer à ce IVème séminaire que nous considérons de la plus haute importance en tant quʼoutil dʼémancipation de nos peuples.

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