Une pensée dichotomique s’installe subrepticement dans le champ politique et surtout économique en Guadeloupe et Martinique, et cela ne laisse rien présager de bon à l’avenir !
— Par Jean-Marie Nol —
Longtemps, les difficultés institutionnelles ont été présentées comme la principale explication du mal-être identitaire des sociétés antillaises contemporaines. Pourtant, les données les plus récentes invitent à dépasser cette lecture simplificatrice. En France hexagonale comme aux Antilles françaises, les différents idéologiques progressent rapidement, mais ils ne s’expriment pas selon les mêmes ressorts. Avant d’aborder le cœur de notre analyse sur le potentiel danger de la division , il convient de noter que la question institutionnelle qui surgit dans le débat public de la Martinique et, par extension, la Guadeloupe semble aujourd’hui nous entraîner sur une pente glissante , notamment en raison des non dits sur la stratégie de l’État qui est le véritable maître de l’échiquier et des horloges en matière d’évolution statutaire.
En effet les Antilles françaises risquent d’être confrontées à un phénomène plus profond et plus préoccupant que la crise économique et financière qui s’installe progressivement dans l’hexagone , à savoir l’installation progressive aux Antilles françaises d’une pensée dichotomique qui devrait fragiliser le débat public.
La dichotomie est une division, une opposition (entre deux éléments, deux idées).Une dichotomie est une opposition entre deux choses. Lorsqu’il y a deux idées, surtout deux idées opposées — comme la guerre et la paix, ou l’amour et la haine —, on parle de dichotomie.La pensée dichotomique est un biais de raisonnement qui consiste à évaluer les situations, les personnes ou soi-même selon deux catégories opposées, sans espace pour les nuances. Tout devient excellent ou catastrophique, réussite totale ou échec complet, allié ou ennemi.La pensée dichotomique définit les personnes qui construisent leur réalité sur la base de catégories. Pour eux, tout est noir ou blanc, bon ou mauvais. Soit vous êtes avec eux, soit vous êtes contre eux. Et force est de constater que nous vivons aujourd’hui aux Antilles dans une société dichotomique, où l’art de la nuance a totalement disparu . Ce mode de raisonnement, qui consiste à réduire des questions complexes à des oppositions irréconciliables – pour ou contre l’autonomie, politique contre économie, élus contre entrepreneurs, européens contre caribéens, noirs contre blancs, intérêt général contre intérêts privés – risque de transformer un débat de fond en affrontement idéologique et ethniques permanent. Or, lorsqu’une société cesse de penser dans la nuance, elle s’expose à prendre des décisions de plus en plus émotionnelles et de moins en moins rationnelles.
Le débat ouvert autour de l’évolution institutionnelle de la Martinique illustre parfaitement cette dérive. Les représentants du collectif Martinique Économique ne contestent pas seulement le contenu de l’accord-cadre signé entre l’État et la Collectivité Territoriale de Martinique. Leur critique porte avant tout sur la méthode. Ils estiment que ceux qui créent les entreprises, investissent, embauchent, exportent et produisent les richesses du territoire ont été écartés d’une réflexion qui pourrait pourtant modifier profondément l’environnement économique dans lequel ils évolueront demain. Ce sentiment d’exclusion du monde économique qui a aussi été relevé en Guadeloupe, nourrit un malaise prégnant qui dépasse largement la simple controverse institutionnelle.
La pensée dichotomique apparaît précisément lorsque deux camps se constituent progressivement en se percevant comme incompatibles. D’un côté, les responsables politiques, porteurs d’une réflexion sur l’évolution statutaire. De l’autre, les acteurs économiques, qui demandent avant toute chose un diagnostic objectif de la situation économique et institutionnelle existante. Au lieu de considérer ces deux approches comme complémentaires, le débat tend à les présenter comme concurrentes, voire antagonistes. Cette opposition artificielle constitue probablement l’un des plus grands dangers à venir pour les deux territoires.
Car une économie ne fonctionne jamais contre le politique, pas plus que le politique ne peut durablement gouverner contre l’économie. Les deux sphères poursuivent des logiques différentes mais profondément interdépendantes. Les responsables politiques définissent les règles, fixent les orientations stratégiques et organisent les politiques publiques. Les entreprises, elles, créent les emplois, investissent, innovent, produisent des richesses et génèrent les recettes fiscales qui financent précisément ces politiques publiques. Imaginer que l’une puisse se passer de l’autre relève d’une illusion dangereuse.
La situation devient presque kafkaïenne lorsque l’on constate que l’objet même du débat porte largement sur les contours du modèle économique futur de la Martinique et de la Guadeloupe. Comment imaginer redéfinir un modèle économique sans associer ceux qui le font fonctionner quotidiennement ? C’est un peu comme vouloir réorganiser un système hospitalier sans consulter les médecins, transformer l’école sans entendre les enseignants ou réformer l’agriculture sans rencontrer les agriculteurs. La cohérence méthodologique impose que les principaux acteurs concernés participent à la réflexion.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que les organisations patronales antillaises ne revendiquent pas un droit de veto sur les choix politiques. Elles demandent essentiellement trois choses : un bilan objectif des dix années de fonctionnement de la CTM en Martinique, et plus largement des politiques publiques en Guadeloupe, une évaluation des conséquences économiques des évolutions envisagées et une véritable concertation. Cette demande relève davantage de la méthode démocratique que d’une opposition de principe. Pourtant, dans un climat dominé par la pensée binaire, cette position risque d’être immédiatement interprétée comme une hostilité à toute évolution institutionnelle, alors qu’elle exprime surtout une exigence de rationalité.
La pensée dichotomique simplifie à l’extrême des réalités infiniment plus complexes. Elle enferme les individus dans des catégories rigides : progressistes contre conservateurs, autonomistes contre départementalistes, élus contre entrepreneurs, défenseurs du peuple contre défenseurs des intérêts économiques. Or aucune de ces oppositions ne résiste véritablement à l’analyse. Les entreprises ont besoin d’institutions efficaces. Les élus ont besoin d’une économie dynamique. Les salariés ont besoin d’entreprises solides. Les entreprises ont besoin de services publics performants. Les intérêts sont beaucoup plus imbriqués qu’ils ne sont opposés.
Le risque est alors celui d’une polarisation croissante de la société. Lorsque chaque camp considère que l’autre devient l’obstacle principal au développement du territoire, le dialogue disparaît progressivement au profit de la confrontation permanente. Chaque décision est alors interprétée non plus en fonction de son efficacité, mais en fonction de son origine politique. Cette logique de défiance finit par contaminer l’ensemble des relations entre les institutions, les entreprises et la population.
L’inquiétude exprimée par les chefs d’entreprise renvoie également à une question fondamentale de visibilité économique. Une entreprise investit sur dix, quinze ou vingt ans. Elle prend des risques financiers importants, recrute des salariés, développe des infrastructures et construit des stratégies de long terme. Pour agir, elle a besoin d’un minimum de stabilité juridique, fiscale et institutionnelle. Lorsque les règles susceptibles d’encadrer son activité deviennent incertaines, l’investissement tend naturellement à ralentir. Ce phénomène n’est pas idéologique ; il relève simplement du fonctionnement normal de l’économie.
Cette préoccupation concerne d’ailleurs tout particulièrement les très petites entreprises, qui représentent l’immense majorité du tissu économique martiniquais et guadeloupéen. Contrairement aux grands groupes internationaux, ces entreprises disposent de marges financières limitées. Elles absorbent difficilement les périodes d’incertitude prolongée. Le moindre ralentissement de l’investissement peut rapidement se traduire par des difficultés de trésorerie, des reports de recrutement ou parfois des cessations d’activité.
La Guadeloupe pourrait d’ailleurs être confrontée aux mêmes tensions si le débat institutionnel devait suivre une trajectoire similaire. Les problématiques économiques des deux territoires sont largement comparables : faible croissance démographique, vieillissement de la population, départ des jeunes diplômés, coût élevé des importations, faiblesse de la production locale, difficultés des services publics, contraintes budgétaires et forte dépendance aux financements nationaux et européens. Dans un tel contexte, opposer durablement les décideurs politiques aux acteurs économiques reviendrait à affaiblir deux partenaires pourtant condamnés à travailler ensemble.
Cette réflexion conduit également à s’interroger sur la hiérarchie des priorités. Les représentants du monde économique rappellent que la population est aujourd’hui confrontée à des difficultés très concrètes : l’eau, les transports, les déchets, les délais de paiement, la commande publique, le coût de la vie ou encore les difficultés d’accès à l’emploi. Ils posent alors une question simple mais fondamentale : une évolution institutionnelle permettra-t-elle, à elle seule, de résoudre ces difficultés ? Cette interrogation ne constitue pas un rejet du changement ; elle invite à distinguer les causes des problèmes des outils susceptibles de les résoudre.
C’est précisément ici que la pensée dichotomique devient dangereuse. Elle laisse croire qu’il existerait une solution statutaire unique à des difficultés économiques et financières multiples. Or les crises économiques, sociales, démographiques et administratives trouvent rarement leur origine dans une seule cause. Elles résultent généralement d’une accumulation de facteurs économiques, organisationnels, financiers, culturels et seulement parfois institutionnels. Les traiter exige donc une approche globale et multidisciplinaire.
Le bilan des dix années de la CTM apparaît alors moins comme une revendication politique que comme une exigence de bonne gouvernance. Toute réforme importante devrait logiquement commencer par une évaluation rigoureuse de la réforme précédente. Quelles compétences ont été efficacement exercées depuis la fusion dû département et de la région ? Lesquelles ont rencontré des difficultés ? Quels résultats ont été obtenus en matière d’emploi, d’investissement, d’attractivité, de qualité des services publics ou encore de consommation des fonds européens ? Sans réponses objectivées à ces questions, le risque notamment pour la Guadeloupe est de construire une nouvelle architecture institutionnelle similaire à celle de la Martinique sur des fondations insuffisamment évaluées.
Au fond, le véritable enjeu dépasse largement la seule évolution institutionnelle. Il concerne la capacité des sociétés martiniquaise et guadeloupéenne à retrouver une culture du dialogue, de la nuance et de la co-construction. La pensée dichotomique enferme les acteurs dans des camps opposés ; la pensée stratégique cherche au contraire à identifier les complémentarités. Les élus disposent de la légitimité démocratique. Les entreprises possèdent l’expérience économique. Les universitaires apportent l’expertise scientifique. Les syndicats connaissent les réalités sociales. Les citoyens vivent quotidiennement les conséquences des décisions publiques. Aucun de ces regards ne suffit à lui seul ; c’est leur articulation qui permet d’élaborer des politiques publiques solides.
La Martinique et la Guadeloupe abordent sans doute l’une des périodes les plus décisives de leur histoire contemporaine. Les défis économiques, démographiques, climatiques et budgétaires qui s’annoncent imposeront des choix difficiles. Dans un tel contexte, la plus grande erreur serait de laisser s’installer durablement une logique du « eux contre nous » à l’instar de l’atmosphère ambiant lors des crises sur la vie chère. Car le développement d’un territoire ne peut jamais être le produit de la victoire d’un camp sur un autre. Il naît de la capacité des institutions, des entreprises et de la société civile à construire ensemble un projet crédible, partagé et fondé sur l’évaluation, la concertation et la confiance. C’est précisément cette culture de la nuance qui constitue aujourd’hui le meilleur antidote à une pensée dichotomique dont les conséquences pourraient, à terme, être bien plus dommageables que les désaccords politiques qui l’ont fait naître. Et nul doute que nous entrons dans une phase dangereuse de la vie politique et surtout économique aux Antilles , d’où l’impérieuse nécessité de sonner le tocsin avant qu’il ne soit trop tard pour donner l’alerte sur le danger de cette pensée dichotomique .
Jean Marie Nol économiste et juriste
