Raphaël Élizé : Le Métis de la République

Depuis octobre, un comité scientifique met au point un recueil de personnalités exemplaires issues des quartiers ou de l’immigration afin d’utiliser leurs noms pour baptiser des rues, des écoles, ou des parcs partout en France. Raphaël Elizé, le premier maire noir de France mort en déportation pour des faits de résistance en 1945 devrait figurer dans la première version du recueil.

Raphaël Élizé, né le 4 février 1891 au Lamentin (Martinique, France) et mort le 9 février 1945 à Buchenwald (Allemagne), est un homme politique français.
Maire de Sablé-sur-Sarthe, il est connu pour avoir été l’un des premiers maires métis ou noir, d’une commune de France métropolitaine, ce qui est partiellement inexact puisque Louis Guizot l’avait précédé en 1790 à Saint-Geniès-de-Malgoirès.
Biographie

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Origines
Sa famille est originaire de la Martinique. Son père Augustin est fonctionnaire des impôts et un franc-maçon de haut grade2. Lui et son épouse Jeanne auront 8 enfants2. Son grand-père paternel Gustave est charpentier de marine et conseiller municipal2. Né esclave, celui-ci a été affranchi en 1832, à l’âge de 9 ans2 ainsi que sa mère Élize (d’où la famille Élizé tient son nom2) à l’âge de 33 ans. Il est noté alors qu’elle était « lessivière » et son fils « mulâtre » ce qui signifie que son père devait être un blanc mais on ne sait rien de lui2. Du côté maternel, on trouve également des esclaves mais aussi des blancs créoles dont Pierre-Timothée Le Camus (c. 1738 à Heuilley-Cotton en Champagne – 1810 à Fort-Royal, actuel Fort-de-France), procureur de la Martinique et esclavagiste notoire2. La famille Élizé est typique de cette communauté des métis qui à cette époque était bien distincte[De quoi ?] aux Antilles2. Chez les Élizé, les études et les valeurs républicaines sont importantes2.

Raphaël Élizé arrive en métropole à 11 ans, après la catastrophe de la montagne Pelée. Son père avait fait évacuer toute sa famille de Saint-Pierre vers Fort-de-France et Le Diamant juste avant l’explosion3. Comme fonctionnaire, il est alors nommé à Paris dans le cadre du plan d’aide aux sinistrés de Saint-Pierre2.

Études et soldat de la Première Guerre mondiale
Raphaël suivra les cours des lycées Montaigne, Saint-Louis et Buffon, avant d’intégrer en 1910 l’École vétérinaire de Lyon. Il obtient son diplôme en juillet 19142, un mois avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Affecté au 36e régiment d’infanterie coloniale, il sert comme soldat puis comme vétérinaire, son courage lui valant la croix de guerre4.

Parcours politique
Après guerre, il choisit de s’installer à Sablé-sur-Sarthe, région d’élevage de chevaux et de bovins qui n’a pas encore de vétérinaire2 où il arrive en octobre 1919. Son épouse et lui sont alors les seuls noirs de la ville sarthoise2. Il va alors s’intégrer progressivement dans la société locale devenant vice-président des comices agricoles, administrateur de la Caisse d’épargne, président des Anciens combattants et de l’organisme des logements sociaux5.

Il entre en politique en adhérant en 1924 à la section locale de la SFIO. Sa liste est battue aux élections municipales de 1925 mais il entre néanmoins au conseil municipal, dans l’opposition2. Les socialistes, alliés aux radicaux (Cartel des gauches), remportent de justesse l’élection municipale de 1929 et Raphaël Élizé passe pour le premier métis et le premier Antillais maire d’une commune métropolitaine6, même si Louis Guizot l’avait précédé en 1790 à Saint-Geniès-de-Malgoirès7.

Cette élection n’était pas une mince réussite. Elle fut sans doute facilitée par le fait qu’il était en terre cartelliste (six députés sur six) et vétérinaire en pays d’élevage. Son élection est moquée (« le roi-nègre ») dans le quotidien satirique d’extrême-droite Le Charivari.

Il est réélu en 19352. Cette même année, il est mandaté pour représenter l’Association des maires de France pour les célébrations du 300e anniversaire du rattachement des Antilles à la France2, son premier retour à la Martinique depuis qu’il en était parti enfant2. Il se rend alors à Saint-Pierre dont le maire est son jeune frère Maxence2. Il y manifeste dans un discours sa position « assimilationniste égalitaire » que l’on rencontre alors chez beaucoup de notables antillais2.

On lui doit à Sablé-sur-Sarthe la création d’un cours préparatoire et d’un service de pédiatrie, l’organisation « La Goutte de lait2 », une maternité, une maison du peuple pour les syndicats2, une cantine communale, un terrain de football et la première piscine homologuée de l’Ouest de la France5.

Pendant la Seconde Guerre mondiale
D’abord mobilisé le 3 septembre 1939 comme vétérinaire à Hirson dans l’Aisne avec le grade de capitaine, il est démobilisé en 1940, rentrant à Sablé où il tente de reprendre ses fonctions de maire, contre l’avis de la Feldkommandantur en septembre 1940 : « Il est incompréhensible pour le ressentiment allemand et pour le sens du droit allemand qu’un homme de couleur puisse revêtir la charge de maire9 ».

Destitué par le préfet de la Sarthe en mars 19412, Élizé reprend son métier et à partir du printemps 19432 participe à la Résistance (réseau Buckmaster, circuit Butler, groupe Max), notamment en rapportant les informations qu’il peut glaner en tant que vétérinaire de la Kommandantur (il parle allemand2) et grâce à son permis de circuler. Dénoncé et arrêté en septembre 1943, il passe quelques mois à la prison d’Angers, puis au camp de Royallieu, près de Compiègne, avant d’être finalement déporté à Buchenwald le 17 janvier 1944. Il est grièvement blessé lors du bombardement allié de l’usine d’armement allemande de la Gustloff-Weimar le 9 février 1945 et meurt à Buchenwald le soir même.

Il avait supplié : « Bon Dieu, qu’ils nous tuent tous, et que la terre soit débarrassée de ces sauvages ! »10,11.

Vie personnelle
Il s’est marié en 1919 avec Caroline Hayot, une métisse martiniquaise rencontrée à Paris. Ils auront une fille unique, Janine née en 1920. Elle meurt en 1937 peu après avoir obtenu son bac, à 17 ans, d’une péritonite mal diagnostiquée. Son épouse meurt un an après son mari, en 1946, d’un problème cardiaque.

Raphaël Élizé était un passionné de musique classique et un photographe amateur, ayant installé un petit laboratoire de développement dans sa maison de Sablé2, place de la République.

Élizé et l’espéranto
Élizé a montré qu’il était favorable à l’espéranto, langue internationale, en favorisant la création d’un groupe espérantiste, de cours d’espéranto et en émettant le vœu « que l’espéranto soit enseigné et développé et introduit progressivement dans les programmes scolaires ».

Postérité
En souvenir de son parcours, la place de la mairie de Sablé porte son nom depuis la fin de la guerre.

En 2009, les vingt-six élèves d’une classe de 4e du collège Anjou de Sablé-sur-Sarthe se lancent dans la rédaction d’un roman historique avec Raphaël Élizé pour personnage principal. L’écrivain Yves Gauthier accepte de se joindre au projet. Ce dernier est décrit dans une fiche publiée dans la brochure Lire-écrire-publier à l’heure du numérique du colloque du même nom organisé à la Bibliothèque nationale de France en novembre 2011.

En 2011 au Mans, une place à son nom est inaugurée (quartier de l’université).

Un timbre à l’effigie de Raphaël Élizé a été créé par La Poste en 2013.

Un film documentaire, Le Métis de la République, réalisé par Philippe Baron, lui est consacré fin 2013.

En 2015, la commission permanente du conseil régional des Pays de la Loire modifie le nom lycée polyvalent Colbert de Torcy Charles Cros, qui devient « lycée Raphaël-Élizé »14.

En 2015, Gaston-Paul Effa, un auteur camerounais, publie Rendez-vous avec l’heure qui blesse, roman retraçant la vie de Raphaël Élizé15.

En 2020, la 49e promotion de l’IRA de Nantes [archive]16 lui rend hommage en prenant le nom de « Promotion Raphaël-Elizé ».