Quand les égoïsmes s’additionnent

— Par Marie-Laurence Delor —

Les électeurs de l’hexagone avaient tout autant de griefs contre le Président-candidat MACRON que les Guadeloupéens, les Guyanais et les Martiniquais. La fréquence, la multiplicité et l’intensité de la contestation sociale pendant toute la mandature (1), de même le taux élevé d’abstention (2) et de bulletins blancs (3)aussi bien que le score au premier tour de Marine Le PEN et de Jean-Luc MELENCHON (4) en attestent. Il n’empêche que ceux qui se sont rendu aux urnes ont voulu lui donner une avance nette face à Madame Le PEN : 58,55% contre 41,45% (source : Ministère de l’intérieur). Les français de l’hexagone refusaient ainsi le risque du « nationalisme identitaire ». Nous désignons ainsi toute mouvance fondée sur une vision ethnique, « racialiste » ou « ethno-différencialiste »de l’engagement politique.

Les antillais et les guyanais ont préféré placé très largement en tête la leader du Rassemblement National (RN) : 69,60% en Guadeloupe, 60,70% en Guyane et 60,87% en Martinique (source : Ministère de l’intérieur). C’est un choix politique lourd de sens…Et voilà le chœur des bien-pensants, intellectuels de cabinet, personnalités hors-sol et politiciens de carrières ‘ingéniant à le banaliser : il s’agirait d’un vote sanction, de l’expression d’une exaspération et rien d’autre affirment-ils en ressortant les sempiternels arguments du chlordécone, du Covid 19 et de la vie chère censés tout expliquer et tout justifier sur fond de victimisation (le traumatisme de la traite négrière et de l’esclavage).

Le chlordécone.Emmanuel MACRON n’est pas directement impliqué dans ce scandale. Néanmoins, en tant que Président de la République, il a assumé en reconnaissant la responsabilité de l’État et décidé d’un train de mesures. On peut les juger insuffisantes, on peut aussi critiquer les instances judiciaires sur la conduite de cette affaire. Mais qui peut sérieusement croire qu’on puisse lui imputer personnellement l’entière responsabilité de ce drame ? Qui peut croire qu’il y aurait là motif d’une hostilité telle contre sa personne qui justifierait un vote « Rassemblement National » largement majoritaire ?

Le covid 19. J’ai été une des premières à dénoncer sur mon mur Facebook une « stratégie par défaut »dans la gestion de cette pandémie, particulièrement à ses débuts. Mais j’ai aussi posé la question de la responsabilité individuelle et collective dans la lutte contre la diffusion du virus (5). Je continue à soutenir qu’elles ont fait gravement défaut. J’affirme aussi que l’action des Préfets de la Guadeloupe, de la Guyane et de la Martinique, dans chacun des territoires relevant de leur administration, combien même qu’elle ne soit pas exempte de toute critique, a évité que le nombre de morts et de covid long ne soit pas beaucoup plus important. Nous devons énormément aussi aux soignants, médecins et chefs de service qui malgré les difficultés, les pressions, les menaces et les agressions ont tenu bon pour soigner au mieux les patients de nos pays. Les ressentiments des « mis-à-pied » et les sympathies qu’ils ont suscitées ne me paraissent pas être des forces de mobilisation suffisantes pour expliquer un vote aussi massif pour le Rassemblement National.

La vie Chère. C’est le seul argument qui correspond à la réalité : la responsabilité politique du Président MACRON est en effet pleinement engagée. A cela près

1/ Que la question est en débat depuis 2009

2/ Que les comparatifs sur la pauvreté et le pouvoir d’achat pour être tout à fait objectifs ne devrait pas s’en tenir à la seule moyenne hexagonale mais aussi considérer les territoires hexagonaux les plus en difficulté tels la Seine Saint Denis (6), le Pas de Calais et l’Aude…C’est dire que le néocolonialisme n’explique pas tout. La pauvreté et la crise du pouvoir d’achat sont dans certains territoires hexagonaux pas très éloignées de la situation des Antilles Guyane.

La revue des principaux arguments avancés à l’exception du dernier, que nous avons nuancé, témoigne d’une attitude de déni de la réalité, d’évitement, qui interdit l’identification de ce qui est en cause dans le plébiscite du Rassemblement National au second tour aux Antilles Guyane.

En réalité, si on ne peut exclure la détestation de Manuel MACRON dans les motivations de vote en Guadeloupe, Guyane et Martinique, reste que ce qui explique pour l’essentiel la réussite électorale de Marine le PEN est ce fond partagé de « nationalisme identitaire » vecteur d’un égoïsme national et ethnique et d’une perception de l’autre comme menace : « ils viennent nous voler nos aides sociales et si on n’y fait pas attention ils deviendront demain les maitres du pays ». Et l’accession de plus en plus fréquente des haïtiens aux plus hauts niveaux des administrations ou institutions de grands pays renforcent encore davantage ce sentiment de menace. Les notions « d’afro descendance » (7) et de « génocide » (8) ont été dans les Antilles Guyane les véhicules privilégiés de la diffusion sociale de ce « nationalisme dévoyé ».

Nous voulons ainsi signifier que le racisme et la xénophobie n’ont pas attendu Marine le PEN pour prospérer aux Antilles Guyane. Les exemples sont nombreux pour en attester. On pourrait citer les mauvais traitements infligés aux migrants haïtiens en Guyane ou encore l’affaire récente de l’agression et l’expulsion par des élus et des riverains d’une trentaine de réfugiés syriens sans abri installés sous le kiosque Léon DAMAS à Cayenne (9). On pourrait aussi évoquer l’agression d’une famille Dominiquaise relayée par un média en 2001 (10). On pourrait enfin signaler ces graffitis anti haïtien qui fleurissent depuis quelques temps en Martinique. C’est sur ce terrain marécageux et prometteur que Marine le PEN a creusé année après année son sillon.

Mais ce qui devrait nous inquiéter davantage encore c’est le consensus implicite qui lie « les discours pour » et « les discours contre ». Un des caractères premiers des « nationalismes identitaires » c’est la conversion des problèmes sociaux et politiques en problème racial et ethnique. C’est aussi corrélativement la construction idéologique d’une solidarité fondée avant tout sur la race ou l’ethnie et l’égoïsme « national » racial ou ethnique qui en résulte. Ainsi les quelques textes très critiques vis-à-vis de la thèse du « vote sanction » que j’ai eu l’occasion de lire, tous rédigés par des universitaires, n’échappent malheureusement pas à cette logique. L’argument majeur est en effet pour tous le suivant : c’est d’abord et surtout parce que nous sommes des « afro descendants » que ce plébiscite serait une hérésie. On voit donc que même ceux qui prétendent combattre de manière déterminée « le mal » ne parviennent pas à se défaire d’un raisonnement à connotation raciale. Nous tournons ainsi en rond, prisonniers d’une circularité. Nous additionnons, en définitive, nos égoïsmes à ceux du Rassemblement National.

Marie-Laurence DELOR

Notes

(1). Gilets jaunes contre la cherté de la vie, syndicats contre la réforme du code du travail et la réforme de la retraite, grogne des enseignants contre la réforme du lycée, mouvement des personnels soignants, des médecins et des chefs de service contre une gestion purement comptable du système de santé et ses effets sur les conditions de travail et la qualité des soin….

(2). 26, 31% d’abstention au premier tour et 28 ?8% au second (source : Ministère de l’intérieur)

(3). 1,12 de bulletin blanc au premier tour et 4,58 au second (source : Ministère de l’intérieur)

(4). 23,15% au premier tour pour Marine le PEN et 41,45% au second tour, 21,95% au premier tour pour MELENCHON (source : Ministère de l’intérieur)

(5).M.-L DELOR, 2021, « L’enfer ce n’est pas toujours les autres », https://www.madinin-art.net/l-enfer-ce-nest-pas-forcement-les-autres/

– M.-L DELOR, 2021,« Prendre du recul et faire le bilan », https://www.madinin-art.net/prendre-du-recul-et-faire-le-bilan/

(6). La seine Saint Denis est le 2ème territoire le plus pauvre en France après la Réunion et entre la Guadeloupe et la Martinique (source INSEE 2021)

(7). « L’afro descendance ». Cette notion dit un parti pris généalogique et racial et une supra identité qui tend à se substituer aux identités réelles et en évolution de chacun des peuples concernés.

(8). S’agissant des Antillos-Guyanais,à la différence des populations autochtones, la notion ne réfère à aucun fait historique vérifiable. C’est A.CESAIRE qui en porte la paternité, il parlait alors de l’implantation de Hmongs en Guyane et de « génocide par substitution ». Il n’a jamais remis en cause cette notion.

(9). https://www.radiopeyi.com

(10). Mireille GALANO, « Racisme télévisé en Guadeloupe », dans Plein Droit 2001/4 (n°51), PP 35-38

A Lire

Anne-Marie THIIESSE, La création des identités nationales, Éditions du Seuil, 1999, 385 p.

Jean-Yves URFIE (Aumônier des haïtien en Guyane), « La traite des Haïtiens en Guyane », Plein Droit n°8, 1989

Fred RENO, « L’immigrant haïtien entre persécutions et xénophobie », Espace Caribéen : institutions et migrations depuis le XVII siècle, 2008

Lydie MOUDILENO, « Stéréotypes et Préjugés dans l’Espace créole : Maryse CONDE et les voisins haïtiens », Journal of Caribean, Littératures, vol.4, n°2, 2006

Commentaires :

« Bonsoir Madame,

J’ai particulièrement apprécié votre dernier article que j’ai partagé, « Quand les égoïsmes s’additionnent ». Je voudrais cependant apporter en “off” la rectification d’une erreur reprise y compris par des historiens, concernant l’origine de l’expression d’Aimé Césaire « génocide par substitution ». Contrairement à ce que j’avais moi-même écrit en 2007 et qui ne fut contredit par quiconque, la locution n’avait pas concerné les H’mongs dont l’installation en Guyane eut lieu en 1977. En réalité, elle fut prononcée par Césaire le 13 novembre 1975 à l’Assemblée nationale pour s’opposer à un projet d’Olivier Stirn qui n’eut finalement pas lieu. Il s’agissait de faciliter l’envoi en Guyane de Français, au sens large (y compris des domiens), mais l’opération fut regardée par l’opposant martiniquais comme la volonté du gouvernement de favoriser l’envoi « d’Européens » (sic). L’intervention du député qui, à l’occasion, donnait la définition de ce que fut le “stirnisme”, dressait un vrai costume au jeune ministre giscardien »

Yves-Léopold Monthieux