Parentalités d’aujourd’hui…

— Par Hervé Bentata —

Les changements actuels dans la parentalité interrogent principalement sur la place du père dans notre Société, ainsi que sur les repères familiaux hérités qui la structurent. Et la psychanalyse, au départ fondée sur une famille traditionnelle judéo-chrétienne, est-elle de ce fait caduque ? Existe-t-il un réel déclin de la triangulation œdipienne ou bien s’agit-il de propos de psychanalystes nostalgiques qui espèrent une restauration glorieuse du père ? D’autre part, les repères psychanalytiques restent-ils opérants dans ces nouvelles familles ? Enfin, ces nouvelles familles, annoncent-elles des catastrophes inéluctables pour la vie psychique de leurs enfants ? Voilà quelques questions amenées par les modifications actuelles dans les parentalités.

Mais d’abord, quand et à quoi rattacher ces nouvelles parentalités ? Elles ont commencé par des choses toutes simples, comme la participation des pères au nursing des jeunes enfants avec le travail des femmes. Mais elles tiennent aussi à la généralisation des familles recomposées avec leur co-existence dans le même temps, voire dans le même lieu, de parentalités multiples, où l’on est à la fois par exemple, père et beau-père. De même, les progrès de la procréation médicalement assistée (pma) ont très largement accru les possibilités d’être légalement père ou mère d’un enfant qui n’est pas biologiquement le sien, même si la reconnaissance par le mariage et l’adoption avaient déjà ouvert cette voie. Ces pma permettent, en outre, de se passer de rapports sexuels avec la femme avec qui l’on veut un enfant, tout en ayant un enfant légalement et biologiquement à soi. Et cette particularité peut être grosse de conséquences psychopathologiques dans certaines situations.

En fait, ce qu’il y a de commun à beaucoup de ces nouvelles façons d’être parent, c’est qu’elles dissocient les différentes dimensions de l’être parent : le parent biologique, le parent éducateur, le parent légal.

Or, la psychanalyse a développé des concepts autour de la fonction de parent, de l’être père ou mère. Et une partie de cette clinique parfois très fine, distinguant par exemple les dimensions réelle, imaginaire et symbolique du Père, a été développée en référence à une famille occidentale traditionnelle. C’est pourquoi ces apports psychanalytiques ont parfois été très contestés. Car ils semblaient trop normatifs, voire moralisateurs, assignant le parent réel à un rôle comme fixé par la nature et paraissaient de même s’opposer aux progrès de la science et aux nouvelles formes de famille et de parentalités.

Élaborations psychanalytiques sur la structure familiale et sociétale

Dès le départ, le père et sa fonction ont été au centre des élaborations de la psychanalyse freudienne avec le concept du « meurtre du père ». Au niveau du mythe, ce désir de meurtre est motivé par le désir des frères de posséder les femmes accaparées par le père primitif, celui de la Horde. Pour Freud, dans Totem et tabou, ce meurtre initial va fonder la société actuelle et son organisation, son partage des femmes et la révérence à la Loi. Avec le complexe d’Œdipe, se réédite, à l’échelle de la famille du petit d’homme, ce meurtre du père qui s’est passé au niveau de la société entière. Ce désir, qui génère en lui des craintes de rétorsion de la part du père, des angoisses de castration, amène l’enfant à renoncer à sa mère et à s’identifier à son père.

Ainsi, d’une certaine manière, le prototype de tout désir serait le désir sexuel pour la mère et le prototype de tout acte, voire de toute prise de parole en rapport avec un désir, serait le meurtre du père. Un père est donc une personne qui, par sa place, supporte des vœux de mort et qui, dans sa fonction, vient interdire l’inceste. C’est dans ce cadre qu’on peut comprendre, par exemple, ce nombre malgré tout assez fréquent d’hommes qui fuient, se séparent de la femme qu’ils aiment quand elle se trouve enceinte. En effet, à l’aurore d’un devenir père, on peut penser que ce qui les fait refluer tient à quelque chose d’un complexe d’Œdipe qui reste insurmonté, et que donc prendre cette place de père comme figure objet de vœux de mort n’est pas si facile…

Comme interdicteur de l’inceste, le père devient donc le porteur de la loi de l’exogamie et plus généralement de tout ce qui fait loi. Sa figure est celle de l’autorité, du chef ; c’est une figure à la fois crainte, haïe et aimée. Il ressort encore de la fonction du père de régner sur le désir maternel qu’il capte et supporte. Cette place du père comme vecteur du désir maternel le met en position de séparer l’enfant de sa mère. L’enfant n’est pas tout pour elle, un tiers extérieur fait agir la mère, c’est le père. Cette fonction tierce du père est importante car elle est censée permettre la bonne santé mentale de l’enfant, sa bonne structuration psychique.

Avec les conceptions mises en place par Lacan, le père apparaît d’abord comme un signifiant majeur, comme « Nom-du-Père ». Ce « Nom-du-Père » constitue la clé de voûte de la signifiance et de la possibilité pour un Sujet de donner du sens. C’est pourquoi quand ce « Nom-du-Père » n’est pas en place, est forclos, s’ouvre alors la possibilité d’une déchirure qui va jusqu’à la psychose, au délire. Cette forclusion du « Nom-du-Père », c’est-à-dire quand quelque chose du père n’a pas cours, ne correspond pas à un père absent, carrent dans la réalité. C’est, nous dit Lacan, le cas que la mère fait du père, ou pas ; c’est la forclusion du Nom-du-Père dans le discours de la mère. On comprend ainsi mieux, par exemple, l’attention que certains psychanalystes portent au nom dans la filiation et les craintes qu’ils ont pu formuler concernant des enfants qui ne porteraient plus le nom du père.

Avec Lacan donc, la fonction du père est d’abord symbolique, même si la fonction du père réel est aussi très importante, car c’est lui qui permet l’accès à la castration symbolique dont il en est l’agent. Ce père réel, Lacan le différencie encore du père imaginaire, déclinant ainsi sa triade Réel/Symbolique/Imaginaire aussi au niveau du père. Ce père réel, Lacan le définit comme étant celui qui « baise » la mère, moins trivialement qui vit avec elle. Alors, cette fonction du père réel, n’est-elle pas celle à laquelle la mère intuitivement fait appel quand, par exemple, dans les familles mono-parentales où un garçon ne va pas bien, la mère demande à ce qu’il rencontre un thérapeute homme ? Ce thérapeute vient là représenter un père absent, mais la demande de la mère vient faire reconnaissance de sa place et de sa nécessité.

D’un autre côté, que se dit-il en psychanalyse du côté de la fonction maternelle ? Des mères, je dirai surtout la fonction essentielle dans ce qu’on appelle le holding. Le souci d’une mère pour son enfant, avec les soins qu’elle lui prodigue, vise à lui permettre d’appréhender le monde ; elle anticipe et nomme ses besoins, ses sentiments etc. Au départ, il vit à travers les fonctions qu’elle exerce à sa place ; la mère est un moi auxiliaire. Progressivement, elle lui permet de se séparer d’elle, d’avoir moins recours à elle.

Quelques questions posées par les parentalités d’aujourd’hui

À partir de là, qu’en est-il quand une mère n’est pas dans un rapport de désir avec un père, un homme, que ce soit d’amour ou de haine, mais que son désir est tourné vers une autre femme ? Est-ce cette dernière qui viendra fonctionner comme « père » alors ? Et quid alors des identifications : se feront-elles à la femme de la mère ou bien y aura-t-il toujours un moyen pour ce garçon de « se faire un père » à partir des rencontres qu’il fera dans sa vie ? En d’autres termes, le père, support des identifications et racine du Surmoi, est-il un être psychique forcément masculin ou bien sa consistance ne tient-elle que d’être l’Autre de la mère, celui qui règle son désir ?

De même, cette fonction maternelle est-elle spécifique de la mère réelle ou d’une femme, ou bien des hommes peuvent-ils l’assumer totalement ? On entend ainsi souvent des mères de famille monoparentale nous dire « J’ai dû jouer le rôle des deux parents, mais je n’y arrivais pas. » Cet échec est-il lié à une question de pure logique, on ne peut seule jouer le rôle de deux personnes, être soi-même et un autre ? Et il est vrai que le propre de la fonction tierce, et son efficacité est justement de se fonder sur l’Autre du couple mère/enfant. Cet Autre, on voit bien que c’est habituellement le père réel de l’enfant ; mais il peut être aussi des personnes désignées par la mère, des hommes le plus souvent mais aussi, pourquoi pas, des femmes que ce soit la compagne de la mère ou bien d’autres femmes qui font référence pour cette mère… Pour un enfant, le fait d’avoir pour père un autre homme que le père réel, ou bien d’avoir une autre femme en place de père, ouvre-t-il à un certain manque, à une certaine difficulté dans l’identité et dans le sentiment propre de son genre ?

Voilà certaines des questions difficiles que peuvent poser les nouvelles parentalités, concernant les effets qu’elles produisent sur les enfants. Cela génère-t-il de la souffrance psychique, et autrement qu’avant ? De nouvelles économies psychiques sont-elles en passe de venir relayer les névroses, psychoses et perversion d’antan ?

Deux fragments cliniques de nouvelles parentalités

C’est à partir de deux situations cliniques en lien avec ces nouveaux désirs d’enfants que je voudrais maintenant aborder ces questions…

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