“Par les villages”, Peter Handke, mis en scène par Stanislas Nordey

 — Par Michèle Bigot —-

 par_les_villagesSur le vaste plateau de la cour d’honneur, l’espace scénique est dessiné par une ceinture ouverte constituée d’une rangée de baraques de chantier : le tout forme une muraille bleue. Devant, seul en scène, l’écrivain. Sa voix s’élève parmi les cris des martinets déclarant l’arrivée de la nuit sur le palais. Ainsi commence le drame des perdants.

Grégor, L’écrivain revient au village natal ; il est le protagoniste autour duquel vont évoluer les autres personnages, satellites de cet astre solitaire : sa femme (Jeanne Balibar, figée dans un corps qui n’est qu’organe de la parole), sa sœur ( Emmanuelle Béart, jouant avec passion , de tout son corps), son frère (Laurent Sauvage) humilié et pourtant habité pourtant par une force qui transcende sa condition d’humiliés. Et autour de ce drame familial de l’héritage, qui déchaîne la violence des sentiments unissant et déchirant la fratrie, se déroule le ballet des compagnons ouvriers, avec Hans (S.Nordey) leur porte-voix, qui dit la geste du monde ouvrier.

La dimension épique de ce tableau social s’impose d’emblée dans des envolées lyriques habitant la parole des personnages : l’échange entre les personnages est façonné par de longues répliques s’enchaînant, se répondant (ou pas). La parole dramatique se mue alors en geste sacré, porteur du drame social, de la tragédie intime, mais toujours vecteur de la singularité et de la transcendance qui s’affirme chez chacun.

Car ce qui se manifeste chez Handke, servi en cela par l’interprétation empathique de Nordey, c’est un manifeste anti-brechtien. On tourne le dos à l’explication, à l’analyse dans une volonté de maintenir à toute force l’énigme du monde ouvrier, sa force indomptable , capable de mettre à mal tous les conformismes . Ceux qui n’ont rien à perdre ont conservé la clairvoyance et l’alacrité. La satire se dit alors sans ironie, frontalement, avec une véhémence porteuse d’une folle énergie. Et c’est ainsi que la dimension poétique habite naturellement la parole de l’ouvrier, parole âpre, sans concession, volontiers blessante.

 

Dès lors, au-delà de l’amertume et de la haine qui divise la fratrie, au-delà du mépris éprouvé ou ressenti et de la culpabilité qui habite l’écrivain, seul membre de la famille à s’être élevé au-dessus de sa condition, l’harmonie des voix , chacune avec son timbre propre, impose la communion d’une visée transcendante.

 

D’un acte à l’autre le décor suit le mouvement des passions, les arbres du village, l’enceinte du cimetière succèdent au mur des baraques de chantier.

 

Au total, le texte de Handke, fidèlement lu et passionnément dit par Nordey et sa troupe, retrouve en profondeur des accents brechtiens, où la tragédie sociale épouse le drame intime. Les deux partagent lyrisme, vigueur verbale, poésie et force épique. Le dénuement de la mise en scène de Nordey est au service ce cette brutale et puissante vérité.