Mémoires en translation autour de l’ouvrage de Patrick Chamoiseau « Le Vent du Nord dans les fougères glacées »

Jeudi 08 décembre 2022 / 16h-19h Campus de Schœlcher

Lieu : Amphithéâtre Hélène Sellaye, Université des Antilles, Pôle Martinique

Partenaires : Université des Antilles, CRILLASH EA 4095, Université de Perth (Australie), Librairie Présence Kréol, Trésors de mes Tiroirs, K. Éditions, AKM, Kiron Key, Mairie de Schoelcher, Mélanges Caraïbes, Kapok, Nakan.

Maître de cérémonie : Gérald DÉSERT

Propos fédérateur :

À l’heure où il semble possible de tout enregistrer, la mémoire reste pourtant ce qu’il y a de plus volatile et intangible, et, partant, de difficile à partager. Elle est l’écran de projection vers lequel convergent tous les fantasmes du monde moderne. Celui-ci entend la figer, la diffuser, parfois la confisquer, mais surtout la remettre en scène grâce aux nouvelles technologies de l’image et de communication. Mais, pour tant d’efforts, qu’en reste-t-il, de cette mémoire ?

Retour à la case départ, et à l’Egypte, espace primordial des translations ancestrales, qui fait de Geb le dieu de la terre et de la mémoire, le guide des scribes qui consignent les hauts-faits royaux. Dans le sein du Père-Terre, la Mère-Ciel nourricière, dispensatrice des eaux baptismales, puise aux sources du temps, pour revivifier l’éternel Étant, et se répand en oracles tutélaires. Science captée, ré-enchantée sur l’autre rive de la petite Méditerranée, tandis que les gènes mnésiques d’Atabey ensemencent les veinules-rivières de la Grande Méditerranée des Amériques. Détour, donc, par la case grecque, qui la divinise et la féminise, car elle fut bien – Mnémosyne – l’amante inépuisable de Zeus qui, au terme de leurs ébats prolongés donna naissance aux neuf muses au bandeau d’or. De l’Olympe et ses collines, court dès lors, le mythe qu’il y a des eaux de mémoire et des eaux de l’oubli, celles chères à Léthé, de tête creuse. Et comme cette terre est ronde et tourne, sans perdre le nord, il s’y connecte aussi l’héritage pan-mnésique, aux antipodes de Greenwich, l’Aborigène Mémoire où s’entrelacent les fils d’Aotearoa et d’Australie, via les sillons creusés dans les parois d’Uluru.

Ainsi, le vocable « mémoire » convoque à la barre une cohorte de représentations s’accommodant, au gré hasardeux ou heureux, du glissement sémantique, de l’épreuve du temps qui érode le(s) sens et livre tout espoir d’éternité aux caprices de la contingence. Naissance, patience, endurance, résilience, exil, souvenir, fortune et solitude : partir, revenir, devenir, mourir… Tel est le cycle de l’inframonde en perpétuelle translation sur la frise du Temps de l’Afrique aux Amériques. Cent jours, cent ans, cent siècles s’écoulent, d’une même manière – n’en déplaise à G. G. Marques – insensible au cortèges d’effets secondaires surnommées « traces », lesquelles, d’un pas las, usiné de fioritures, s’ingénient à forger la Distinction sous l’oeil concupiscent de l’insolente Histoire.

Mais voici que revient, avec son taraud d’incertitudes, la sempiternelle question assénant à l’écriture le Devoir de Mémoire, la tyrannie du signe ; et si tout cela n’était qu’illusion ? Si le Rêve n’était, au final, que l’ultime mesure d’un réel parcellaire et légendaire transparu dans l’obverse du Vu ? Qui pourrait, alors, nous prouver le contraire du Vécu, hormis, peut-être, la marche du temps, témoin fidèle du vieillissement, juge de l’oubli promis aux gémonies de l’histoire…

Voilà les représentations surfaites, en pays dominé par l’ataraxie trans-coloniale des bourreaux du Symbole, du pouvoir bénévole contraint à stagner en plein fal d’aspirations légitimes : colères feintes ou assumées, jouissances provoquées jusqu’à l’heureuse déréliction d’un Crusoé émerveillé par sa propre empreinte sur ce sable entoilé de certitudes, ou encore ces grains de tristesse bouliannesques enserrés dans la noosphère créole, l’obligeance frivole de « coller » au Temps chaud, comme la sangsue à sa proie surprise par tant d’affection.

Et c’est pourtant de là que part, le parti pris des demi-dieux scribes, héros du Verbe assignés à la tâche herculéenne de ressusciter, au péril de leur vie, l’antre du vivant, la matière brute et froide d’une absence qui se veut présence à mesure qu’on se perd de vue. Nous parlions à l’instant de représentations ? Eh bien, en voici d’autres, à l’avenir plus stable et assuré, lovés dans l’air plus lourd du permafrost : la mémoire des mornes, les fougères glacées qui se souviennent du moindre pas, vrai ou faux, dirigé vers les sommets. Mais aussi, de cette Mer, que Walcott nomme Histoire et qui suit les damnés de la terre, ses enfants dispersés aux quatre coins du globe scruté par l’Oiseau de Cham, gardien tutélaire de « cette engeance qui, refusant les chaînes et les champs de canne, a envahi les mornes pour déposer ses cases ».

Il nous vient une fulgurance pour encenser tout cela : c’est la synesthésie des diasporas. Elle exsude du toit des cases aux tôles rouillées, comme la sueur des peaux tannées par l’élan de liberté. Elle relie, à la lueur des flambeaux, ces fils mémoriels qui tissent la Relation. À ce colloque du temps, du sens et de l’espace, les lumières de Condé, Walcott et Chamoiseau sont invitées pour révéler les trésors d’une mémoire en translation qui jamais ne se fige mais se fait lige des enfants de Sisyphe semblable à ceux d’Orlando Patterson dans son roman mémorable.

Ce premier voyage transdisciplinaire nous conduira de l’essai poétique au roman ethnologique en passant par le champ des sciences humaines : à mille lieues de l’amer qui se croit fixe, mais se déplace, sans perdre sa place, à mesure qu’on le perd de vue, sous l’effet du vent glacé et souverain.

PROGRAMME

Discours introductifs : Allocutions et mots de bienvenue – 16h00-16h35

Intervenants : Monsieur le Vice-Président du Pôle Martinique de l’UA, Monsieur le Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Monsieur le Directeur du CRILLASH, Madame la représentante du service culturel de la Mairie de Schoelcher, Monsieur le Président de l’Association Mélanges Caraïbes.

Lecture d’extrait par Jean-Marc Rosier, président d’honneur de Mélanges Caraïbes.

Mémoires partagées – 16h35-18h00

Modérateur : Frédéric Lefrançois

Intervenante : Caroline SOUKAÏ

Titre : « Le Vent du nord dans les fougères glacées et Biblique des derniers gestes : au seuil du cercle mnésique de l’obscur »

Abstract : Comment transmettre l’incompris d’un Nous primordial ? Comment traduire par les mots ce qui n’est pas mots ? Où faire émerger le langage ancien né de l’obscur ? Il faudrait invoquer Hermès pour passer le seuil de l’œuvre chamoisélienne tant elle semble héritière de cet obscur qu’il ne s’agit pas d’éclairer, mais bien d’arpenter.

Ainsi, Le Vent du nord dans les fougères glacées invite le lecteur au seuil du cercle mnésique. Cet espace liminal poétique apparaît en tant que lieu propice à la découverte, à l’observation et à la préhension du savoir séculaire antillais – celui qui n’est pas écrit, celui qui n’est pas dit, celui qui s’insuffle. L’oeuvre s’entend également comme une résonance à Biblique des derniers gestes (2002), qui offrait une proposition cosmogonique antillaise. Interroger la trace invisible de la mémoire relève donc d’une entrée possible en sapience, ainsi que la nomme Patrick Chamoiseau. Cette trace se révèle fondamentalement organique car elle s’inscrit et procède tant de la chair que de la terre.

Mots-clés : seuil, tiers-espace, mémoire, corps, corps-chaos, corps-texte, paysage

Intervenant : Manuel NORVAT

Titre : « La mémoire partagée : autour de Baudelaire Jazz de Patrick Chamoiseau »

Abstract : L’actualité de Patrick Chamoiseau ne saurait se réduire à la parution de son dernier livre ; en l’occurrence Le vent du nord dans les fougères glacées. Car ses livres ne sont pas enclos sur eux-mêmes. Ils font plutôt œuvre en archipel.

Pour saisir leur transmission spiralée digne du Conteur primordial, rien de mieux que la lecture intempestive de Baudelaire Jazz: un « l’organisme narratif » avant la lettre (déjà-là mais sans aucun baptême). Une véritable innovation en matière de littérature comparée aux loges de la mémoire partagée.

Mots-clés : créolité, mémoire, jazz, archipel, conte, littérature comparée

Notice biobibliographique

Manuel NORVAT est docteur ès lettres de l’Université Paris-3 Sorbonne Nouvelle. Spécialiste de l’oeuvre d’Édouard Glissant, il enseigne comme chargé de cours à l’Université des Antilles, où il est chercheur associé au C.E.R.E.A.P (Centre d’études et de recherches en esthétique et arts plastiques) laboratoire pluridisciplinaire membre du CRILLASH- E 4095.

Il est l’auteur du Chant du Divers, introduction à la philopoétique d’Édouard Glissant (L’Harmattan, 2015) et de Zwel lalin [Le Jeu de la lune] (Ibis rouge, 2002), un roman en langue créole.

Ses travaux et enseignements portent principalement sur la littérature française et caribéenne, l’esthétique, ainsi que sur les langues et cultures créoles.

PAUSE-DÉDICACE : 18h00-18h30 Cette pause intermédiaire, précédée d’une lecture-performance par Jean-Marc Rosier, président d’honneur de Mélanges Caraïbes sera accompagnée par des membres du groupe Watabwi, dont Serge Domi fait partie. Ce sera l’occasion de mettre la musicalité du texte chamoisélien en écho avec les propos des conférenciers, et d’introduire la séance de dédicace. Les ouvrages de Patrick Chamoiseau seront disponibles à la vente sur le stand prévu à cet effet, à la sortie de l’amphithéâtre.

Table Ronde « Mémoires translatées » – 18h30- 19h30

Modérateur : Serge DOMI

Intervenants : Patrick CHAMOISEAU, Serge DOMI & Watabwi, Frédéric LEFRANÇOIS, Bonnie THOMAS

Titre : « Le vent du nord dans les fougères glacées »

Notice biobibliographique

Patrick CHAMOISEAU est né en 1953, à Fort-de-France en Martinique. Il est l’auteur d’une oeuvre considérable (Texaco, Solibo magnifique, Eloge de la Créolité, Ecrire en pays dominé, Antan d’enfance, Biblique des derniers gestes, Les neuf consciences du Malfini, Frères migrants, la Matière de l’absence, Le conteur, la nuit et le panier…) constituée de romans, de contes, d’essais et de textes inclassables, traduits en plusieurs langues, qui lui ont valu de nombreuses distinctions, dont le Prix Carbet de la Caraïbe ou le Prix Goncourt qui lui a été décerné en 1992. Il est aujourd’hui une des voix les plus influentes de la Caraïbe et un des écrivains majeurs du monde contemporain.

Auteur de romans, de contes, d’essais, théoricien de la créolité, il a également écrit pour le théâtre et le cinéma. Après des études en France métropolitaine, inspiré par les travaux d’Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau rentre en Martinique et s’intéresse de près à la culture créole. Il publie son premier roman en 1986. Il obtient la consécration en 1992 en gagnant le prix Goncourt pour son roman Texaco, une oeuvre vaste présentant la vie de Martiniquais sur trois générations. Il participe également à l’écriture de nombreux films dont Biguine (2004), Aliker (2007), Nord-Plage (2004) ou encore Le Passage du Milieu (2009).

Intervenant : Frédéric Lefrançois

Titre : « L’anamnèse comme ascèse chez Glissant, Walcott et Chamoiseau »

Résumé (FR) : Il n’est pas anodin d’interroger la Mémoire. C’est un acte d’inconscience absolue que de l’aborder comme une relation familière, alors qu’Elle transite perpétuellement dans l’antre des dieux. Sa course, perçue par les hommes comme une fuite erratique et folle, ne pointe ni vers le passé, ni vers l’avenir : elle vise plutôt l’immortalité du Temps. Résidente inconstante de l’Olympe, d’Uluru et du Kilimanjdaro, de ces mornes sacrés ensemencés par les travaux herculéens des damnés de la Terre, elle se hisse tantôt sur les ailes de Guabancex pour mieux sonder les âmes des mortels, et tantôt se glisse dans le voile du Temps arrimé par l’écriture. Et la voici plantée, cette gardienne, au-devant de nous-même, impassible et sereine, sachant l’impétrant trembler d’incertitude sous l’effort de l’anamnèse. C’est l’instant, ourdi, du tremblement, prologue de la Révélation. Pour l’entendre, il faut redoubler d’ascèse, car cette déesse n’est accessible qu’aux héros. Vains donc, tous ces effort humains, face à l’échelle surhumaine jetée à nos pieds. La Mémoire siège auprès des divinités du panthéon diasporique convoqué sur la scène d’affrontements et d’hainamorations tels que la Danse de la forêt, drame poétique de Soyinka, les oracles du conte tutélaire enfouis dans Le conteur, la nuit et le panier de Chamoiseau et Le vent du nord dans les fougères glacées. Mais elle sait aussi s’envoler dans les airs, puis se condenser en flux aquatiques, magmatiques, mémoriels et corporels, par l’invocation des éléments chère à Glissant, dans Le Sang rivé, mais aussi par l’hymne poético-dramatique de Walcott, The Sea at Dauphin, et sa pythie politico-dramatique, The Sea is History. Et de tout cela que reste-t-il ? La trace tangible, sans doute, de l’écriture ascendante sur la page d’une humanité vouée au mythe de l’éternel recommencement. C’est ici qu’intervient la puissance du Conte, garant et gardien de l’ancestrale sacralité que nous entendons invoquer au terme d’une ascèse-anamnèse nécessaire, certes accompagnée des Scribes transaméricains affairés à saisir l’instant poïétique de l’énonciation. Mots-clés : Transamérique, diaspora, sacralité, mémoire, mythologie, ethnologie, esthétique, conte.

Notice biobibliographique

Frédéric Lefrançois est né à Fort-de-France, en Martinique. Essayiste, traducteur, enseignant et chercheur en arts et littératures des Amériques, il exerce à l’Université des Antilles au sein du département d’études anglophones depuis 2003 et dans le cadre de la licence « Arts Caribéens » depuis 2018.

Après la soutenance de sa thèse de doctorat en arts vivants et littérature anglophones Figures de l’Exil dans l’oeuvre de Caryl Phillips en 2008¸il poursuit ses études à l’Université de Sherbrooke en 2012 au sein du programme « Executive Master of Business Administration » (Master de Sciences de Gestion). Il contribue régulièrement à la dynamique de recherche du CRILLASH-CEREAP en participant et organisant des séminaires, journées d’études et colloques internationaux, et dirige la revue de création littéraire, critique et artistique Kapok.

Intervenante : Bonnie THOMAS

Titre : « Memory is an Archipelago: Patrick Chamoiseau Connects to Australia »

Résumé (FR) Dans son ouvrage de 2006 intitulé Une Nouvelle Région du monde, Edouard Glissant déclare que « la mémoire est un archipel » (p. 163), s’appuyant sur ce phénomène naturel tourné vers l’extérieur pour caractériser son approche des complexités historiques et culturelles du monde. Les possibilités symboliques de l’archipel ont été adoptées par de nombreux écrivains, dont Patrick Chamoiseau, qui a inventé le terme « diversité » pour résumer sa propre vision de l’unité dans la diversité. Alors que le monde continue de se diversifier et de se numériser, les explorations littéraires les plus récentes de Chamoiseau concernent la figure fondamentalement créole du conteur dans des oeuvres telles que Le Conteur, la nuit et le panier (2021) et Le Vent du nord dans les fougères glacées (2022). Ces oeuvres s’interrogent sur la manière dont la transmission du savoir et de la culture se fera dans un monde en constante évolution, mettant en lumière l’importance de la mémoire pour le passé, le présent et l’avenir. Cette présentation fera un pas en arrière dans l’oeuvre de Chamoiseau, en revenant au conteur du négrillon dans Chemin d’école (1994). En plus de souligner l’importance durable de plusieurs de ses observations précédentes sur l’importance de la diversité et de la pensée archipélagique, la discussion révélera comment ces messages sont reçus dans une classe d’étudiants australiens contemporains qui étudient la littérature francophone pour la première fois. Considérer la mémoire comme un archipel ne permettra pas seulement d’ouvrir les connexions entre Australiens, Martiniquais et autres, mais aussi la manière dont la mémoire elle-même se déplace en avant et en arrière, refusant d’être fixée dans un temps ou un lieu. Keywords : memory, archipelagic thought, Chemin d’école, Connections, Australia, diaspora. Mots-clés : mémoire, pensée archépélique, Chemin d’école, connections, diaspora, Australie.

Notice biobibliographique

Bonnie Thomas est Maîtresse de Conférences en études françaises à l’University of Western Australia. Elle est l’autrice de Breadfruit or Chestnut? : Gender Construction in the French Caribbean Novel (Lexington Books, 2006) et de Connecting Histories : Francophone Caribbean Writers Interrogating Their Past (University of Mississippi Press, 2017) ainsi que de nombreux articles sur la littérature caribéenne francophone.