“L’institutrice” : malaise et poésie dans la classe

— Par Roland Sabra —

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A Madiana le 22/10/2014

Nira, l’institutrice de Yoav âgé de cinq ans est une poétesse du dimanche pourrait-on dire, sauf qu’en Israël, le repos, le jour de shabbat est le samedi, que ce jour là le monde est achevé, l’homme accompli et qu’il est donc interdit de créer donc d’écrire, de dessiner etc. Peu importe, elle pratique un peu la poésie dans un club mais c’est dans sa classe qu’elle fait la découverte d’un don poétique tout à fait surprenant chez Yoav qui par moments, saisi par une inspiration venue on ne sait d’où récite par exemple : « « Hagar est assez belle / Assez pour moi / Une pluie d’or tombe sur sa maison / Véritable soleil de Dieu… »  L’entourage du gamin n’accorde pas beaucoup d’importance à ce don. Sa nounou Miri,  la très, très belle Ester Rada, falacha et par ailleurs chanteuse réputée de jazz éthiopien, utilise un peu l’inspiration poétique du gamin en reprenant ses textes lors des séances de casting quand elle cherche à décrocher un rôle. Le père se méfie des artistes, des « loosers » à l’exemple de son frère, journaleux en voie de marginalisation, lui qui affiche une belle réussite professionnelle dans la restauration de luxe. Le monde, notamment en Israël, est régi par « struggle life and business show».  La société que décrit Nadav Lapîd le réalisateur semble rongée par l’utilitarisme mercantile, la passion matérialiste, le narcissisme mortifère et l’abêtissement télévisuel. Elle est aussi traversée par des stratifications persistantes parce qu’entretenues, comme l’illustre une scène au cours de laquelle Nira sur une plage bétonnée d’Eilat s’assure que Yoav  distingue bien séfarades et ashkénazes.

Dans ce monde pas de place pour la poésie et encore moins pour les poètes de 5 ans. C’est ce que pressent Nira qui va s’efforcer de soustraire Yoav au processus de normalisation, de banalisation du gamin en cultivant chez lui le sens de la poésie. Elle va éliminer la nounou, qu’elle va accuser d’instrumentalisation de l’enfant. Même si elle ne fait en réalité que reproduire ce qu’elle dénonce chez la superbe Miri, mais pour la bonne cause celle de la poésie. Elle se comporte en militante, de la poésie certes, mais essentiellement en militante, pour laquelle la fin semble justifier les moyens. Comportement que Nadav Lapid, met en parallèle avec des séquences pédagogiques qui fleurent bon l’endoctrinement idéologique, comme les chants patriotiques et scénettes bibliques qu’entonnent et que jouent les enfants. Nira n’hésite pas à s’attribuer la paternité, ( et pourquoi pas la maternité?) des poèmes à fin de séduction du directeur du club de poésie avec lequel elle finira par s’envoyer en l’air, avant de reprendre, sans plus d’états d’âme le rôle de la parfaite épouse. S’il n’y a pas de héros positifs parmi les adultes, les enfants n’échappent pas à cette règle. Le poète et son meilleur copain n’hésiteront pas à brailler dans la cour de récréation : « L’équipe de Maccabi est nazie !/Des putes, des enculés !/Pourvu que vous creviez ! »

D’où le malaise qui parcourt de bout en bout le film qui dresse le tableau d’un monde rongé par la violence, le mensonge et la manipulation. Un univers dans lequel le statut de vérité de la parole n’a que peu de poids comme le soulignent en creux les envolées lyriques du gamin, écrites en réalité par Nadav Lapid, et qui semblent incongrues dans le contexte de leur apparition. La caméra dans un superbe jeu de plan-séquences à hauteur d’un regard d’enfant et de gros plans taiseux installe un climat oppressant pour illustrer la dégradation spirituelle d’une société dans laquelle la poésie, le rêve, la gratuité, la génrosité n’ont plus guère de place. Là-bas comme ailleurs…

Un mot pour souligner la remarquable performance de Sarit Larry dans le rôle de l’institutrice. Mère et pédagogue elle sait ce qu’il en est du bien d’autrui sur lequel il est hors de question qu’elle cède. Personnage totalitaire de structure le rôle est incarné avec une puissance qui restitue avec justesse et parcimonie la force interne qui l’anime et la promène du côté des états-limites. Nira n’en est que plus inqiuétante.

Fort-de-France, le 15/10/2014
R.S.

L’institutricre

Réalisateur: Nadav Lapid

Acteurs et actrices

Sarit Larry Rôle : Nira

Avi Shnaidman Rôle : Yoav

Lior Raz Rôle : Le mari de Nira

Yehezkel Lazarov Rôle : Le père de Yoav

Avishag Kahalani Rôle : L’assistante maternelle

Hamuchtar Rôle : Le professeur de poésie

Ester Rada Rôle : Miri

Guy Oren Rôle : Assi