L’inconnu de Mer frappée : Chapitre XVII

— Par Robert Lodimus —

Chapitre XVII

LA LETTRE

« Les hommes de génie sont des météores destinés à brûler pour éclairer leur siècle. »

        (Napoléon Bonaparte)

     L’odeur parfumée qui provenait de la cuisine pénétrait ma gorge angoissée, et la sensation que je ressentais au cou s’apparentait au symptôme du globus pharyngé. C’est le stress qui avait involontairement contracté les muscles du haut de mon corps. Cela arrivait plutôt dans des situations d’anxiété et d’incertitude où les individus cherchaient à refouler des émotions fortes, après l’annonce d’une mauvaise nouvelle. Le craquement du parquet sous les sandales d’Elvira réveillait le silence oppressant, et mes yeux s’ouvraient sur les ombres projetées par les faibles lumières des bougies, qui formaient des formes étranges sur les murs du salon spacieux. Elvira, la cuisinière de Me Ludovic, une paysanne d’une posture assurée et d’une présence imposante et respectable, malgré son âge légèrement avancé, avait déjà dressé la table pour le souper. Me Ludovic se redressa lentement du fauteuil berçant qui, avec le temps, avait fini par épouser la forme de son seul et unique occupant. C’est dans cette position de détente optimale, le corps à demi-allongé, qu’il s’abandonnait aux caresses spirituelles du silence rempli de souvenirs, comme une cathédrale de nostalgie monumentale. Rien n’a changé de place dans cette maison depuis le voyage de sa bien-aimée Martha au Shéol. Dans ce décor sympathique, le silence ne symbolisait pas l’absence du temps qui s’évaporait au compte-gouttes dans la nature capricieuse, comme la fumée de la cheminée dans le firmament hivernal, il était plutôt une présence tangible dans le creux de la mémoire humaine qui refuse de s’éteindre. Cet endroit majestueux était devenu, pour ainsi dire, un sanctuaire sans âme où Me Ludovic venait s’allonger de temps en temps pour écouter le murmure flottant de ce qui fut, qui est, et qui ne sera plus. Car comme dit Antoine Dupré, duquel s’est inspiré Guy de Maupassant dans son roman Bel-Ami, paru en 1885 : 

« Par les lois de la nature
Tout naît, tout vit, tout périt ;
Le palmier perd sa verdure,
Le citronnier perd son fruit,
L’homme naît pour cesser d’être… »

Au travers de la vitrine symbolique de la vieillesse, Me Ludovic observait déjà, sans s’émouvoir, l’éveil de la dernière saison qui renforçait sa solitude, aiguisait son ennui, lui rappelait la fragilité de l’existence humaine dans un monde prédestiné lui-même à la déchéance apocalyptique. Le cœur du patriarche valsait tous les jours au rythme de l’hiver qui se rapprochait, et qui annonçait du même coup l’arrivée des ténèbres redoutées de l’éternité. En fait, Me Ludovic se voyait comme « la dernière rose » de Thomas Moore : cette rose qui évoque l’idée de l’être humain confronté au chagrin, à l’abandon, au délaissement, à l’image d’un arbre solitaire, dressé au milieu de la savane, qui n’a plus de branches et de feuilles. Me Ludovic savait que la route de la finitude faisait partie du cycle naturel. Comme pour la « rose » de Thomas Moore :

« Toi perchée sur ta tige, je ne te laisserai pas languir
Les belles endormies reposent, va donc t’assoupir
J’épandrai doucement tes feuilles sur le lit
Du jardin où tes amis gisent sans parfum ni vie »

Elvira nous a servi un délicieux consommé de terroir, une sorte de bouillon spécial, enrichi de cubes de bœuf, garni de crustacés d’eau douce (écrevisses, crabes..), adorné de racines et de légumes fraichement cueillis et rapportés de la localité rurale de Dolan (épinards, carottes, poireaux, feuilles de chou…), agrémenté de tubercules coupées en morceaux (patates douces, ignames, malangas, maniocs) et saturé de rouleaux de pâte à base de farine de blé. Ce n’était pas la première fois que la nuit avait ouvert les portes à double vantail de Me Ludovic pour m’accueillir dans mon état d’ivresse optative. Car à chaque fois que l’occasion se présentait, je me sentais toujours emballé, excité, désorienté de joie et épanoui de plaisir. Les analyses politiques du professeur – de véritables radiographies des sociétés planétaires – exerçaient un pouvoir de fascination sur mon être en devenir, avide d’informations sur les histoires anciennes et contemporaines des pays qui revendiquent – à eux seuls – la paternité des civilisations humaines : Grèce, Italie, France, Angleterre, Allemagne, Hollande, Japon, Chine, Russie, Égypte, etc. Je glanais sans cesse dans sa riche bibliothèque où trônaient des écrivains célèbres : Montaigne, Leibniz, Delorme, Spinoza, Kant, Rousseau, Madiou, Boileau, Châteaubriand, Janvier, Hugo, Vigny, Marx, Firmin, Engels, Hegel, Machiavel…

     Me Ludovic portait sur ses cheveux blancs le diadème invisible de cette sagesse à peine perceptible que l’on observe chez les quelques rares individus dont les rois, les présidents – suivant l’époque – auraient besoin pour gouverner leurs sujets ou leurs citoyens dans la loyauté et le respect.

     Le patriarche m’entretenait souvent de ses voyages à l’étranger en compagnie de son inoubliable et regrettée épouse. Après la victoire des alliés en 1945, ils se sont rendus en Europe pour visiter les camps de concentration nazis. Ils ont vu Auschwitz, ce lieu diabolique où les allemands ont assassiné, avec la complicité de l’Italie, du régime de Vichy en France, du Japon, sous les yeux indifférents du Vatican, des milliers de prisonniers juifs et polonais déportés au rythme effroyable de 100 000 êtres humains par jour. Pour l’avocat, Adolf Hitler ne pouvait être qu’un fou. Et pire encore, un monstre!

    Nous avons quitté la table pour aller reprendre nos places dans le vaste salon toujours éclairé à la chandelle. Le courant électrique interrompu dès la tombée de l’Angélus du soir n’était pas encore rétabli. La lumière sombre et caverneuse atteignait à peine les murs sur lesquels étaient disposées avec soin quelques œuvres picturales retraçant les fresques de la guerre de l’indépendance. Il y avait aussi une toile de grandes dimensions de Georges Paul Hector, représentant une tête de paysanne qui sourit, portant un panier de fruits  tropicaux, et d’autres motifs en style de transparence. Tout cela rappelait le temps où Haïti avait pu tant bien que mal nourrir ses enfants, malgré ses multiples problèmes et tribulations qui n’ont pas cessé, il faut l’avouer,  avec la fin officielle de la période esclavagiste. On y retrouvait des portraits de femmes et d’hommes célèbres qui ont combattu les espagnols, les français à la Ravine-à- Couleuvres, à la Crète-à-Pierrot… jusqu’à la grande victoire finale du 18 novembre 1803 pour fonder la patrie haïtienne. 

    Le vieil érudit connaissait chaque étape importante de la vie de tous ces personnages extraordinaires. Au bas du portrait de Toussaint Louverture, on lisait cette phrase lumineuse : « Le premier des Noirs au premier des Blancs : Bonaparte, rendez-moi ma femme et mes enfants. » À chaque fois que j’en prenais lecture, je ressentais toutes les souffrances de ce « génie de l’Afrique », ce grand stratège politique, livré en pâture au froid hivernal du mont Jura, en France.

    Me Ludovic voulait me faire des confidences importantes. Sa voix affichait un ton grave et inquiet, lorsqu’il me l’a annoncé à notre dernière rencontre. Il avait avisé mes parents qu’Hypnos allait me retenir à sa résidence pour la nuit de samedi à dimanche. La missive qu’il avait rédigée à ce sujet, et qui était destinée à Emilio et Éliane, visait justement à solliciter et à obtenir leur adhésion.

      Assis en face de moi, Me Ludovic a pris le temps de se croiser les jambes avant de commencer, tout d’abord, à me parler de notre pays, des dirigeants que nous avons eus, des États qui nous persécutent, et qui ont juré de nous anéantir, de nous faire disparaître comme la « civilisation inca ». J’ai senti les caillots de tristesse qui  bloquaient sa voix, lorsqu’il déclarait :

    – Ils ont tout fait pour nous renvoyer en Afrique. Les « Blancs » nous disent clairement que nous n’avons rien à foutre en Amérique. « Ces maudits nègres étaient emmenés dans la Caraïbe pour travailler gratuitement dans les plantations. Leur place est en Afrique. Nous espérons trouver un jour les moyens de nous débarrasser de leur présence. » C’est ce qu’elles répètent toujours entre elles, les anciennes puissances coloniales et les pro-esclavagistes. Nous les avons chassées en 1804 – du moins c’est ce que nos ancêtres croyaient – pourtant elles ne sont jamais parties. Elles sont encore parmi nous. Cette terre ne connaîtra jamais de repos, tout autant que les problèmes de l’ « indépendance » et de la « souveraineté » de notre peuple ne soient pas réglés jusqu’au dernier centime.

      L’irruption inattendue de la « dame de service » a forcé Me Ludovic à entrer dans le mutisme pendant quelques instants. Elvira nous a servi deux tasses de thé de citronnelle  et de gingembre dans le salon éclairé avec parcimonie, et elle s’est retirée furtivement après avoir acquiescé, avec un large sourire, à nos chaleureux remerciements. C’est le vieux Ludovic qui m’a appris à dire « dame de service, femme de service » en lieu et place des substantifs « domestique et servante » qu’il trouvait insultants, offensants, péjoratifs… Me Ludovic a avalé une petite gorgée du liquide chaud qui dégageait une odeur fraîche de matinée de campagne sous un ciel clair et m’a invité à en faire autant.

     – Buvez mon garçon… Le thé perd sa saveur, lorsqu’il se refroidit.

      J’ai esquissé un léger sourire et j’ai porté à ma bouche la tasse blanche sur laquelle sont imprimés quelques motifs floraux. Me Ludovic paraissait contrarié. Il avait visiblement une nouvelle à m’annoncer, mais ne savait pas comment s’y prendre. Le patriarche prenait toutes les précautions avant de m’entraîner sur le terrain fragile des confidences et des révélations qu’il m’avait réservées.

    – Fiston, les nouvelles ne sont pas du tout bonnes. C’est pour cela que je vous ai demandé de venir ce soir. Je veux éclaircir un grand mystère pour vous. Mais auparavant, je dois confesser que vous ne reverrez plus le jeune homme que vous avez l’habitude de rencontrer à Mer Frappée. Un grand malheur est arrivé. Il a été assassiné par des miliciens du gouvernement.  

  Ma gorge se serrait de peine et de chagrin. Je sentais une douleur lancinante envahir mon cerveau ébranlé. Pendant un bon moment, je croyais que mon cœur allait éclater en mille morceaux comme une chair humaine déchiquetée par une mine antipersonnelle. Cependant, il n’en était rien. C’est plutôt le transport de la souffrance qui me faisait ressentir cette impression d’étouffement. J’ai baissé la tête pour pleurer silencieusement, à chaudes larmes. Avant, je ne savais pas grand-chose de ce mystérieux personnage, mais cela ne m’empêchait pas de lui vouer un attachement indéfectible. J’aimais écouter, entendre la voix calme, posée, claire, limpide, rassurante qui sortait de sa poitrine solide, athlétique et qui remuait les entrailles de l’histoire universelle pour en tirer les faits saillants qui me transportaient sur les rives du passé évocateur, et qui me permettaient d’appréhender plus ou moins le présent, d’avoir une perception, quoique floue, de l’avenir… Xénophane, philosophe, poète et théologien présocratique, nous apprend : « Aucun homme n’a su, ni ne saura rien de certain. »

      L’octogénaire continuait à me révéler avec une intense mélancolie ce jeune homme d’une exemplarité incroyable, d’une honnêteté incomparable, d’une intelligence « einsteinienne », que j’allais tout juste apprendre à désigner sous un prénom vague, qui, peut-être, n’était même pas vraiment le sien.

    – Le père de Démétrius, je l’appellerai Vladimir, a grandi dans le quartier où j’habitais avec mes parents, poursuivait mon interlocuteur. Nous avions le même âge. Nous avons fréquenté les mêmes écoles primaire et secondaire, dans cette capitale pétillante, où les jeunes originaires de tous les coins du pays s’épanouissaient, à l’égal des fleurs printanières, dans tous les compartiments prestigieux, éblouissants des arts et des sciences. Aux élections présidentielles de 1957, nous avons fait campagne aux côtés de Louis Déjoie. N’était-ce l’erreur catastrophique de Daniel Fignolé, nous serions restés dans la lutte avec le Mouvement Ouvrier/Paysan, MOP… Le professeur Daniel Fignolé n’aurait pas dû accepter l’offre de présidence transitoire, alors qu’il avait toutes les chances d’obtenir la majorité des suffrages exprimés. L’homme du quartier modeste de Bel Air était tombé tête baissée dans le piège tendu par le général Antonio Thrasybule Kébreau – conseillé par les États-Unis – également par les « politiciens renards », les acteurs politiques rusés, opportunistes et manipulateurs. C’est bien dommage, et je ne suis pas cynique, de le déclarer de manière aussi péremptoire: il n’y a pas de piété en politique. Comme on l’a attribué, à tort ou à raison, à « Le Prince » de Machiavel, je répète dans la même mesure que « La fin doit justifier les moyens ». Peu importe les moyens utilisés, il faut accorder la priorité au résultat souhaité et obtenu. Ce qui compte avant tout dans une lutte politique, c’est le « bien-être du peuple ». Aucun « sacrifice » n’est trop grand, lorsqu’il faut défendre la patrie, la venger et lui restituer son Honneur et sa Souveraineté.  J’ai fait remarquer à Fignolé : 

«  Si vous acceptez la présidence intérimaire, il faut que vous soyez sûr, il faut que vous soyez certain de pouvoir éliminer Antonio Thrasybule Kébreau et de vous débarrasser des militaires dangereux et encombrants qui le supportent. Avec un coup d’État bien organisé, et réussi, dans tous les sens du terme, vous arriverez à gouverner la république en conformité aux attentes légitimes des masses populaires. On ne dirige pas une nation seulement par des élections. Napoléon Bonaparte, n’a-t-il pas laissé l’exemple à la France coloniale ?»

J’ai voulu rassurer Fignolé en ajoutant que le peuple le soutiendrait. Seulement, en toute honnêteté, je savais que le projet de conserver le pouvoir était difficile à mettre en place. Il aurait fallu corrompre des hauts gradés de l’État-major des forces armées. Les États-Unis, eux-mêmes, avaient arrêté leur choix sur François Duvalier, le médecin qui participait à la campagne de l’éradication du pian à travers la paysannerie.

Washington avait ordonné à Kébreau d’altérer le décompte des voix en faveur du candidat du Parti de l’Unité nationale (PUN), qui prône – comme on le sait – une idéologie noiriste de nationalisme, de populisme et d’anticommunisme. La popularité de Daniel Fignolé fissurait les piliers de béton sur lesquels se reposaient les espoirs de triomphe de François Duvalier et de ses supporteurs occidentaux. Des stratèges politiques, locaux et étrangers, avaient compris que la seule façon d’éliminer le leader populiste sur la scène bouillante de la compétitivité électorale était de lui offrir la présidence de la transition chargée de finaliser le déroulement du vote. Nous convoitions le pouvoir. On nous l’avait remis en main propre. Et nous n’avons pas eu la capacité, le génie et surtout la force de le garder. Il fallait faire et dire comme Napoléon lors du dix-huit brumaire: « La France a compris que je n’étais sorti de la légalité que pour rentrer dans le droit. » Mais Fignolé ne disposait pas des moyens politiques et militaires de Napoléon Bonaparte. À cette époque-là, nous savions tous ce qu’allait devenir Haïti avec un homme comme François au timon des affaires de l’État… Après l’exil du président Fignolé, certains d’entre nous se sont ralliés à l’agronome Louis Déjoie pour barrer la route au duvaliérisme. Cependant, malheureusement pour le pays, malencontreusement pour le peuple haïtien, le « médecin charlatan » a remporté les élections du 22 septembre 1957 par la ruse, la fraude et l’intimidation. Après avoir prêté serment comme président de la république, François organise la chasse cruelle et mortelle des partisans de ses adversaires politiques. Vladimir est arrêté chez lui pendant une nuit pluviale de l’automne 1958. Il est conduit au palais national par Clément Barbot, le chef de la police secrète du régime. Le médecin charlatan l’a interrogé en personne en présence de ses bourreaux : Clément Barbot, Luckner Cambronne, Rosalie Bosquet (Mme Max Adolphe), Zacharie Delva, Éloïs Maître, colonel Jacques Gracia… Il a demandé à notre camarade de collaborer avec les autorités du gouvernement, en acceptant de dénoncer et de livrer les rebelles qui avaient voulu lui barrer la route du pouvoir exécutif. Naturellement, Vladimir n’était pas un délateur. Il ne nous a pas trahis. Torturé durant deux mois, il a été finalement exécuté d’une balle dans la tête le 1er janvier 1959. La mère de Démétrius a pu quitter le pays clandestinement pour échapper à la fureur du diable. Elle est morte de chagrin quelques semaines après son arrivée en Union Soviétique, où elle y était parvenue grâce à un compatriote qui avait des contacts au Kremlin. Entre-temps, j’ai pu me mettre à couvert dans la ville des Gonaïves avec mon épouse, où j’ai mis mes connaissances et ma profession au service de mes concitoyens. Au nom de l’amitié qui me liait à Vladimir, j’ai gardé un contact permanent avec Démétrius… Accompagné de ma défunte femme, je suis même allé le voir deux fois, naturellement en utilisant de faux passeports et des identités fictives. C’est durant mon deuxième voyage dans ce grand pays de l’Eurasie qu’il m’avait avoué son intention de monter une organisation paramilitaire secrète avec l’appui et la participation directe de quelques camarades, dans le but de renverser le gouvernement de François Duvalier et de venger son père mutilé et assassiné lâchement. Ces jeunes révolutionnaires avaient finalement fondé un mouvement de guérilla : Les Forces de la liberté et du changement (FLC). Démétrius était pour moi le fils que je n’ai pas eu. Un garçon instruit, honnête, brave, courageux… Un patriote. Il a su développer le sens du devoir citoyen et de l’honneur. Cela me soulage de savoir qu’il est mort comme il l’a toujours rêvé. Il s’est sacrifié, ainsi que d’autres héros de son âge, pour la Justice et pour la Liberté. Marti, les filles et les garçons de votre âge, vous méritez d’être encadrés solidement, à tous les niveaux, afin  que vous puissiez arriver à jouer un rôle historique et politique dans le « rebâtir » et le devenir de la Nation. C’est ce travail de conscientisation sociale, d’engagement patriotique, de solidarité individuelle et collective, de civisme exemplaire… que Démétrius a effectué auprès de vous. Avant de quitter la ville pour aller rejoindre ses camarades, il vous a laissé une lettre. Je peux comprendre que ses dernières pensées étaient pour vous. Cette correspondance, vous devez la brûler après en avoir pris connaissance, pour éviter qu’elle ne tombe entre les mains d’un partisan zélé du gouvernement macoutique. Lisez mon garçon et appréciez l’estime que vous avez méritée de cet homme vaillant qui a donné sa vie dans la lutte pour la reconquête de la citoyenneté de la femme et de l’homme haïtiens. Je dois vous avouer que Démétrius est juste un nom d’emprunt qu’il avait adopté pour le besoin de la cause qu’il défendait. Il n’a pas voulu révéler son identité officielle, de peur de mettre en danger les membres de sa famille qui vivent encore dans ce pays.

     D’une main tremblante, j’ai tiré la feuille de papier blanc pliée en trois parts égales de l’enveloppe rouge que m’a remise Me Ludovic et j’ai commencé à lire à voix basse, mais suffisamment forte pour que celui-ci en prît lui aussi connaissance du contenu déchirant et lyrique.

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Cher compatriote,

     Aujourd’hui, je m’adresse peut-être à vous pour la dernière fois. J’ai le triste pressentiment que nos yeux ne se croiseront plus sous le soleil brillant, revigorant de  Mer Frappée. Mais qu’importe, la vie est ainsi faite. Et l’homme doit avoir le courage de suivre la route de son destin jusqu’au bout.

« Destin » est un mot dont je n’aime pas trop l’usage. Certains philosophes préfèrent parler de « sens de l’histoire ». Je refuse de croire que la vie est un chemin tout tracé. Chaque être humain est pleinement responsable de ce qu’il veut être pour lui-même et pour les autres. Sinon, l’individu n’est pas vraiment né  libre.

Lorsque l’on a vu le jour dans des pays qui ressemblent au nôtre, la nature nous prédestine déjà à une existence tumultueuse; une existence, disons-le de façon nette,  faite de résistance, de lutte, d’acte de bravoure pour cultiver l’espoir et ramener la vie là où elle s’éteint lentement et affreusement, comme le feu d’une bougie presque entièrement consumée.

Les ténèbres d’un grand bouleversement, d’un grand drame, d’une grande tragédie, d’un grand malheur recouvrent déjà une bonne partie de la terre. Nous marchons à grands pas vers l’apocalypse! Notre pays figure depuis un certain temps parmi les régions frappées par les bourrasques de la désolation : dictaturerépression, faminechômageanalphabétisme… Comme Lawrence d’Arabie, j’ai résolu de remplir ma mission d’éveilleur de conscience   et d’allumeur  de révolte.

Un jour, cher ami, vous prendrez le temps de lire le magnifique poème de Jacques Prévert, « Le paysage changeur », et vous comprendrez mieux le sens de mes paroles, le fondement idéologique de mes réflexions, la profondeur de ma conviction politique, la raison de mon combat… Je suis convaincu, comme le poète, qu’il faut souffrir, s’organiser, lutter et espérer.

« …mais un jour le vrai soleil viendra
un vrai soleil dur qui réveillera le paysage trop mou
et les travailleurs sortiront
ils trouveront alors le soleil
le vrai le dur soleil de la révolution

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ils feront beaucoup de choses avec le soleil
et même ils changeront l’hiver en printemps. »

Mais cela ne se fera pas sans le sacrifice humain. Sans la sueur de la bravoure et de l’héroïsme. J’appartiens à mon pays avant d’appartenir à ma famille et à moi-même. Je suis de ceux qui croient que l’on ne peut réparer les torts causés par la violence négative que par l’organisation positive de la force patriotique et de la solidarité nationale. C’est la force de la domination qui rend l’individu captif; c’est encore la force de l’intelligence qui peut le libérer. Pourquoi les États partent-ils en guerre? Pourquoi les gouvernements dépensent-ils des fortunes pour l’achat des armes de destruction massive? Est-ce pour dominer ou pour se soumettre? Est-ce pour obéir ou pour se faire craindre? La soumission et l’obéissance sont indissociables de la force. Le peuple doit être capable d’utiliser des « moyens proportionnels » pour rompre les chaînes de la maltraitance sociale, économique et politique. Repenser et mettre en place un système de société juste, humain. C’est cela la « Révolution » : le changement du vieil ordre des choses. Prendre le pouvoir et le réorganiser au profit de tous. Sans exclusion. Sans préjugé. Sans discrimination.

Je refuse de dormir dans un palais, alors que mes compatriotes se retranchent dans des cabanes délabrées avec des toits en chaume qui cèdent sous la pluie. Je me sens mal à l’aise de me goinfrer plusieurs fois par jour, alors que des enfants se couchent toutes les nuits le ventre vide. Je renonce à vivre jusqu’à l’âge de cent ans dans un pays où, à cause de la misère, l’espérance de vie ne dépasse pas cinquante ans. Voilà, en peu de mots, le sens de ma décision… Comme Hector de Troie ou Caonabo,  j’ai choisi d’affronter vaillamment les « donneurs de la mort »: le seul chemin qui mène à la gloire « immortalisante ». Il faut toujours garder l’espoir que pour chaque Goliath, il existe quelque part un David…  

Mon cher ami,

     Le travail qu’il faut faire dans ce pays pour y ramener la dignité humaine, la Liberté, la Souveraineté et l’Honneur est énorme. L’avenir n’est pas vraiment réjouissant. Mais ensemble, en conjuguant nos forces et nos efforts, nous pouvons le rendre meilleur.

      Apprenez à faire bon usage de votre jeunesse prometteuse…! Poursuivez votre route comme vous le faites tous les jours! Devenez un « homme » dans tous les sens du terme! Allez là où vos désirs et vos pensées vous conduiront pour le bien de vos compatriotes et de vous-même! Et surtout, dites-vous bien : la vie, tôt ou tard, d’une façon ou d’une autre, on la perdra…! Et si on doit la perdre inévitablement, il vaut mieux que ce soit pour une bonne cause. Une cause noble…

     Cette terre où nous sommes nés a coûté trop de sacrifices à nos aïeux pour que nous acceptions de l’abandonner à la honte, au déclin, à la dictature et au néocolonialisme. Nous avons le devoir de faire pousser des plantes d’équité sociale dans chaque département géographique, dans chaque ville, dans chaque bourg, dans chaque village…de la République d’Haïti.

Nous mourrons ou nous vivrons!

     Je suis arrivé à un endroit où il m’est absolument difficile de faire marche arrière. « Le vin est tiré, je vais le boire…» Nous reverrons-nous un jour? J’en garde un mince espoir… Il n’y a aucune fatalité dans ma façon de répondre à ma propre question. C’est que l’enfant se présente mal. Et il y a des risques évidents pour la mère. Par conséquent, que ce soit par voie naturelle ou par césarienne, il doit nécessairement et absolument naître.

Adieu Camarade!

L’inconnu

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      La teneur de la précieuse correspondance m’a bouleversé. La pluie abondante tambourinait sur les carreaux vitreux des fenêtres de la maison vieille de cent ans, enterrée sous les brumes et les brouillards épais. La nature pleurait en même temps que mes yeux à demi-aveuglés par les larmes intarissables dont les branches, comme des affluents greffés sur le fleuve Artibonite, sectionnaient mes joues grisées d’affliction. Je savais  maintenant ce qu’il était advenu de ce brillant jeune patriote que le hasard avait placé sur mon chemin. Grâce aux révélations tardives de l’octogénaire, je pouvais coller un nom sur ce visage préoccupé, cette voix claire qui hantait incessamment mes nuits insomniaques et nostalgiques… Ma rencontre avec l’inconnu a été déterminante, ne serait-ce que pour la formation précoce de ma conscience de classe et la solidification graduelle de ma conviction sociale et politique. Je me souviens toujours de ses dernières paroles, surtout lorsque, le cœur palpitant et souffrant, je serpente à l’aube des jours macabres  dans les tripes de la pauvreté ignoble qui assassine et avilit mon pays. Il ajoutait une fois sur cette poignée de main ferme, solide et sincère qui scellait et clôturait  nos échanges fructueux:

    « Il faut défendre ses idées jusqu’à la mort. Si elles sont justes, porteuses d’espoir et de bien-être pour l’humanité, il ne faut pas avoir peur de les partager avec tous ceux qui croient comme nous en l’émergence d’une vie meilleure, affranchie, totalement libérée de la domination du mal… »

      Che Guevara avait dit bien avant: « Il faut savoir mourir pour sa vérité» Longtemps plus tard, écrasé sous la force brute d’une nostalgie hargneuse, je l’ai appris, le cœur saignant, dans une ville glaciale et inhospitalière de l’Amérique du Nord.  Ce soir de grandes tribulations des peuples qui sont encore et toujours exploités, je dédie à « l’inconnu de Mer Frappée » ces vers de Jean de La Fontaine sur la mort:           

                   « La mort avait raison. Je voudrais qu’à cet âge
                    On sortit de la vie ainsi que d’un banquet,
                    Remerciant son hôte, et qu’on fit son paquet;
                    Car de combien peut-on retarder le voyage?
                    Tu murmures, vieillard! Vois ces jeunes mourir,
                    Vois-les marcher, vois-les courir
                    À des morts, il est vrai, glorieuses et belles,
                    Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles… »

     Les années passent. J’ai quitté la peau de l’adolescent confiant qui regardait le monde avec ses yeux rêveurs. Néanmoins, j’ai remarqué avec tristesse que les mots utilisés encore aujourd’hui pour qualifier mon pays et son peuple n’ont pas changé à l’échelle des continents : analphabétisme, pauvreté, dictature, néocolonisation, exploitation, prostitution, viol, épidémie, résignation, antipatriotisme, vol, pillage… Dans l’île  au destin tourmenté, les poètes indigènes semblent hériter de leurs « dieux » l’art d’écrire sur « la mort et la déchéance de l’être », plutôt que sur « la vie et l’émancipation de l’être ».

     Seulement, n’y a-t-il pas toujours dans l’existence d’un peuple combatif une dernière rivière de turbulences à traverser – même à gué – avant qu’il ne voie cesser ses misères, ses humiliations et ses souffrances?

Robert Lodimus

L’inconnu de Mer-Frappée

(Prochain extrait : chapitre XVIII, La nouvelle)